Une promesse
Le tic tac de l'horloge résonne dans le vide, bruit aussi léger qu'assourdissant dans la petite pièce qui lui fait face.
Sasuke s'adosse au mur et se laisse tomber doucement sur le sol glacé. D'un coup d'œil, il embrasse ces quatre murs familiers. Tout est propre, clair, rangé, clinique. Les seules traces de vie dans cet univers aseptisé sont les petits détails laissés par les fréquents passages de Naruto. Il a beau lui crier dessus à chaque fois qu'il dérange l'ordre si bien établi qui règne chez lui, il ne replace jamais tout à fait ce qu'il laisse derrière lui. Une chaise dérangée, un livre ouvert sur la table, une tasse fumante qui refroidit peu à peu en laissant son empreinte sur la petite table en bois.
Ces traces de sa présence, de son retour dans sa vie sont comme des preuves qui l'arrachent à ses moments de désespoirs noirs qui le guettent comme une proie facile dans les ombres de son esprit malade. Même la présence deSakura qui n'a pas été tendre depuis qu'il a remis un pied à Konoha lui procure une certaine sensation d'apaisement.
Le soutien qu'elle lui avait apporté lors de leur dernière mission et sa décision lui avait donné envie de sourire. Il ne se souvient pas de la dernière qu'il avait eue envie d'afficher sa joie, aussi simplement que par un sourire.
Il devait bien avouer que même Naruto, s'il est redevenu en si peu de temps son ami, son frère d'arme, ne lui donne pas envie de sourire aussi bêtement que lorsqu'elle avait dit qu'elle était heureuse pour la première fois de son retour. Il n'en avait rien montré, bien sûr. Mais son ton résolu, son regard sans faille et ces mots, ces simples mots l'avaient bouleversé.
Il se tourne en grimaçant. Sakura avait fait du bon travail sur sa blessure mais les ondes mordantes qui irradient de sa plaie sont toujours aussi vives. Il se souvient du moment où elle l'avait épaulé pour faire face à la violence des éléments. La simple idée de son bras qui l'étreignait pour l'aider à progresser le fait frémir.
Il se force à repousser ses souvenirs au plus loin de son esprit, et se relève. Comme tous les vendredis, après l'entraînement de son équipe, Chance passerait lui rendre visite. Elle vient le voir avec la régularité d'un métronome et si ces visites l'agaçaient dans les premiers temps, il doit bien avouer qu'il en vient à presque les apprécier. Au début, il s'est fait un devoir de montrer ostensiblement son mécontentement, mais cela ne la décourageait nullement. Devant l'inutilité d'une telle méthode, il a du céder.
C'est elle qui l'a amené dans cet appartement. A peine sortie de l'hôpital, elle avait débarquée avec sa légendaire discrétion dans son ancienne maison du clan Uchiha où il avait élu domicile en lui lançant :
- Embarques tes affaires et suis-moi !
Quelles affaires avait-il eu envie de répliquer, il n'avait rien ou presque. Il aurait eu une seconde, il se serait peut-être insurgé mais du temps, elle ne lui en avait pas laissé. Elle l'avait agrippé par le bras, entraîné dans les rues de la ville à grand train et mené jusqu'à ce petit appartement.
Il n'y avait pas grand-chose, un lit, une table, quelques chaises…Et force est de constater qu'il n'y a pas beaucoup plus aujourd'hui.
- C'est une planque que l'on a utilisée une fois ou deux avec ton frère. C'est petit, la tuyauterie n'en fait qu'à sa tête mais c'est bien organisé et plutôt agréable.
Mon frère…
- Je pense que tu seras mieux là que là-bas, m'avait-elle dit.
- Là-bas, répétais-je l'esprit vide.
- Il doit rester deux trois affaires de ton frère dans les placards.
Et c'est là que nous avons trouvé une partie de la garde robe à l'éventail. Puis, bien dissimulée sous une pile de vêtements, une vieille photo. Mon frère et moi, jeunes et souriant avant que notre monde ne s'arrête et ne s'écroule dans un fracas dévastateur.
- Ton frère la regardait souvent, quand il pensait que je ne le voyais pas. Je ne pensais pas revoir un jour quelqu'un sourire aussi tristement, me dit-elle en me fixant.
Ce mince rictus s'efface bien vite de mes lèvres et je détourne rageusement le regard. C'est alors que Chance se mit à parler. De tout, de rien, des missions, d'Itachi, de ses petites manies, de ses silences, de ses « n'importes quoi à lui ». Car selon Chance, si quelqu'un pouvait la battre dans ce domaine, c'était bien son frère.
Sasuke se demande encore parfois comment deux shinobis aussi peu soucieux des risques et de leur propre vie avaient pu se sortir d'autant de situations insensées et dangereuses. Mais il n'aurait su dire qui de Chance ou de son frère était le plus téméraire.
Et depuis, à chaque mot, à chaque regard, à chaque sourire qu'elle distribue sans compter, perdue dans son récit, il sent le vide qui lui ronge l'âme se combler, doucement.
Puis Chance lui avait tendu une enveloppe.
- Cela va peut-être te paraître un peu déplacé, mais étant l'unique héritier du clan Uchiha, tout cela te revient. Tu pourrais facilement te payer tout l'immeuble sans entamer tes réserves.
- Je crois que je préfère rester ici, répondis-je en prenant l'enveloppe sans oser y jeter un œil ni même savoir quoi en faire.
- Bien, Naruto m'a assuré qu'il passerait t'aider à t'installer ce soir même.
Aider à s'installer, c'est un bien grand mot pour décrire la tornade blonde qui avait débarqué quelque temps après…
Sasuke jette de nouveau un œil sur le temps qui passe entre les grandes aiguilles de l'horloge. Chance ne devrait plus tarder. Et il ne l'admettra pas devant elle, mais il l'attend.
Et comme toujours à l'heure pile, il entend que l'on frappe à la porte. Heureusement qu'elle ne partage pas les travers de son Maître sur le respect des horaires. Il lui ouvre et elle s'attribue d'office une chaise pour se planter devant lui. Pour une fois, elle reste silencieuse et c'est assez rare pour être noté. Elle s'apprête à lui demander quelque chose mais hésite un instant avant de se lancer :
- Tu me fais confiance ?
- Pas vraiment, dit-il sans même y penser.
- Je m'en contenterai dit-elle avec un large sourire qui le surprend.
Elle lui tend une main qu'il prend presque malgré lui sans quitter son regard qui se voile d'or.
Il perd conscience et tombe pour se retrouver comme aspiré dans un corps qui n'est pas le sien. Il ne met pas longtemps à comprendre qu'il se trouve pris dans un puissant genjutsu, piégé dans l'esprit et le corps de Chance. Il ressent tout avec une violence étouffante. Incapable de contrôler quoi que ce soit, il se laisse porter par les sensations qui affluent.
Encore un étage. La douleur va vraiment finir par me plier en deux. Mettre un pas devant l'autre, voilà la seule chose à laquelle je dois penser car Itachi ne doit pas être en meilleur état. Mais comme d'habitude, il ne montre rien. Il pourrait être à moitié mort devant moi, je ne m'en rendrais même pas compte.
C'est le bon étage enfin. Je n'attends pas que la porte claque pour dissiper mon jutsu de transformation et m'appuyer contre le mur. Itachi n'est pas plus prudent, ce qui est mauvais signe. Nos vêtements de civils pourraient faire illusion s'ils n'étaient couverts de sang.
Nous n'avons que rarement eu à retourner à Konoha, mais cette fois nous n'avons pas le choix. Je n'aime pas cette situation, nous sommes des plus vulnérables ici. Nous sommes obligés de nous cacher derrière des jutsus puissants de peur de tomber sur quelqu'un qu'un simple tour de passe-passe n'abuserait pas. Je ne suis même pas certaine que Neige se laisserait avoir par notre technique actuelle. J'ai comme l'impression qu'il n'existe pas de jutsu assez puissant pour me dissimuler à ces yeux. La simple idée que je puisse le croiser me fait trembler.
Mais surtout nous ne pouvons ni l'un ni l'autre utiliser nos principales techniques sous peine de nous dévoiler plus rapidement que si nous montrions nos visages.
Mais la piste mène ici, nous n'avons d'autres choix.
Itachi attrape une chaise et s'y laisse choir avec un rictus qui ne laisse rien présager de bon.
- Montre-moi, dis-je.
- Ca ira, dit-il en me repoussant d'un geste.
Je sais que je n'ai pas besoin d'insister comme il sait très bien que je ne vais pas m'arrêter là. Je déchire le bas de son pantalon pour découvrir sa jambe dans un sale état. La montée stoïque qu'il vient de faire des cinq étages menant à l'appartement n'a rien arrangé, loin de là. Je suis capable de lui apporter les premiers soins, mais je n'ai pas les talents du Doc.
- Il va nous falloir un médecin, dis-je.
- Surtout pour toi.
Je relève les yeux étonnée de voir une étincelle presque amusée dans son regard. Je crois bien que c'est la première fois qu'il me tutoie. Enfin.
En farfouillant dans les placards, Itachi découvre des habits propres, de quoi panser grossièrement nos blessures. Puis il sort le mot que nous a laissé notre informateur. Je m'approche en relisant une nouvelle fois la prose étrange de cet homme qui a guidé nos pas depuis les débuts de notre enquête sur Madara.
Quand la ville dort, les ombres dansent.
La première nuit du printemps, Konoha, Porte Est.
Lune
Et au dos est notée l'adresse de l'appartement. La première nuit du printemps c'est ce soir et ni l'un ni l'autre ne sommes en état de nous y rendre.
Itachi est énervé. Pour un œil non averti, il n'affiche rien de plus qu'une attitude impassible. Mais j'ai appris avec le temps à lire dans ces yeux noirs qui reflètent toujours un court instant ses émotions les plus intenses.
- Il nous balade, dit-il, depuis le début nous suivons des semblants de piste qui ne mènent nulle part. Et le dernier de ces petits billets à bien failli nous coûter cher. On s'est fait avoir comme des débutants.
- Dit plutôt que comme d'habitude on a foncé dans le tas sans assurer nos arrières. Notre informateur n'est en rien responsable de notre bêtise.
Itachi soupire. A chaque nouvel indice sur notre enquête, il en oublie sa raison, sa mesure, et fonce tête baissée pour vérifier toutes les brides d'informations que ce fameux Lune que nous n'avons jamais vu nous distribue avec parcimonie. Qui est-il ? Comment a-t-il pu être au courant de notre but ? Comment peut-il être au courant de tant de choses? Sans lui, nous n'aurions pas vraiment progressé. Est-ce aussi un agent de Danzo ? Possible. Il y a presque autant de mystères autour de cet étrange Lune que dans les phrases sibyllines qu'il sème sur notre route.
Une lame aiguisée me déchire de l'intérieur, ma blessure a du s'ouvrir un peu plus. Je relève la tête pour me rendre compte qu'Itachi me lance un regard rougeoyant. A peine ai-je levé les yeux que je comprends qu'il est trop tard. Ma vision s'empourpre avant de noircir. Je tombe dans l'inconscience, doucement. Itachi a décidé de se rendre seul à la porte Est sans s'encombrer d'un tel fardeau.
J'enrage avant de sombrer dans un sommeil lourd sans pouvoir lutter.
Tu ne paies rien pour attendre Itachi.
Tu m'aurais laissé un quart de seconde de plus, c'est moi qui t'aurais laissé en plan et me serait rendue seule à la porte Est…
La lumière me chatouille le visage, comme hier, ce sont les ondes mordantes que diffuse ma blessure qui me réveillent. Je passe une main sur la plaie pour me rendre compte qu'elle est nettoyée et bandée. En ouvrant les yeux, je constate qu'Itachi a du m'installer dans la chambre. Mes habits sont propres, il s'est débarrassé de mes vêtements déchirés et plein de sang et a pansé mes blessures.
Je sors de la pièce sans en bruit, prête à lui faire payer chèrement l'offense de m'avoir devancé d'un battement de cœur dans l'exécution de mon plan et de s'être rendu au rendez-vous sans moi. Mais lorsque je le vois, penché sur les documents, ces documents que nous cherchions depuis si longtemps, avec une expression horrifiée, toutes les réflexions bien pensées qui me viennent à l'esprit meurent sur mes lèvres.
Je m'assois à mon tour, face à lui et me plonge dans la lecture des petites et grandes manigances de Madara, celles-là même qui ont tant coûté à Itachi et au clan Uchiha. Et plus les preuves de l'ignominie de cet homme s'accumule sous mes yeux, plus je vois la main d'Itachi trembler en prenant les documents.
Je ne l'ai jamais vu aussi troublé, je n'ai jamais vu une telle tristesse dans son regard que je m'en veux d'être aussi impuissante en face de lui. J'ai honte de ne pouvoir rien faire pour apaiser cette douleur qui transparaît dans tout son être. J'aurai presque envie de le prendre dans mes bras pour le rassurer comme on prend un enfant dans ses bras pour lui dire que tout ira bien. Mais ni lui, ni moi n'avons jamais été des enfants.
J'ai cent fois essayé de lui dire qu'il pourrait aller voir son frère, qu'avec ces documents une fois en sa possession, il pourrait peut-être comprendre, qu'il n'était pas obligé d'endurer seul ce rôle de martyr qui semble être la seule façon d'apaiser un peu le sentiment de culpabilité qui régit sa vie.
Mais aujourd'hui, je comprends à quel point mon acharnement est des plus inutiles alors je m'apprête à faire la seule chose qui pourra l'aider un peu. Je prends sa main pour la calmer et il pose son regard sur moi surpris.
- Je te promets que je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour t'aider à accomplir ta mission, dis-je, ramener ton petit frère à Konoha et tuer Madara. Tu peux compter sur moi.
Sa main a cessé de trembler et il me fixe de ce regard que je n'ai jamais réussi à déchiffrer.
- Pour ça, je te fais confiance.
Sasuke ouvre un œil, la tête encore embrumée à tenter de démêler ses propres pensées et sensations de celles de Chance. Chance dégage sa main d'un geste lent, visiblement éprouvée par la scène qui s'était jouée de nouveau dans sa tête.
Sasuke a encore du mal à se remettre de tout ce qu'il avait vu et appris sur Itachi, sur son frère. Mais aussi sur Chance. Il en ferait un bilan plus tard quand il aura enfin l'impression d'avoir récupérer ses propres sensations. Mais avoir vu son frère ainsi, même à travers le regard de Chance, l'avoir vu parler, bouger sans ce voile de haine, sans ce faux regard noir qu'il lui avait adressé les rares fois où il l'avait vu est un cadeau des plus précieux. Le plus beau qu'il pouvait imaginer recevoir.
Chance se lève et s'éloigne sans un mot, elle préfère le laisser seul. Lorsqu'elle s'apprête à passer le seuil, Sasukel'arrête :
- Je ne vous toujours pas plus confiance, dit-il avec un vrai et franc sourire qu'il n'avait pas affiché depuis des années.
Chance se retourne en lui répondant avec un petit air satisfait :
- Je m'en contenterai…
