Une longue soirée

Les membres de l'équipe de Chance s'apprêtent à lui demander quelque chose mais semblent intimidés. La simple idée qu'elle puisse les rendre nerveux au point qu'ils hésitent à lui demander quoi que ce soit l'amuse terriblement. C'est Océan qui prend les devants et cela ne l'étonne guère.

- Maître Yoshiko, on voudrait vous demander quelque chose pour l'entraînement…

- Demander quoi, dit Yoshiko avec un sourire qui le rend encore plus mal à l'aise.

- On voudrait refaire le test des clochettes, dit Océan.

Yoshiko attend patiemment les explications qu'il se prépare à donner.

- On a un plan, dit-il sur ton d'une excuse.

- Un plan ? Et vous pensez réussir avec ce plan ? demande Yoshiko intriguée.

Nul doute que le plan est celui d'Aigle qui s'avance en baissant les yeux.

- Non, dit-elle. Mais cette fois, vous allez devoir vous servir de vos deux mains…

Yoshiko hoche la tête, prend les deux clochettes que lui tend Aigle et les place à sa ceinture en appréciant leur tintement d'argent. En pensant aux plans élaborés que la jeune fille est capable de mettre en place au shogi et de son air assuré, elle se dit qu'elle allait devoir être prudente en sortant son livre qu'elle cale dans sa main gauche.

- Quand vous voulez !

Ils acquiescent en silence et disparaissent de sa vue, prêts à mettre en place leur stratégie. Yoshiko n'a pas besoin de lever les yeux sur eux pour sentir toute leur attention tournée vers elle. Elle détaille l'endroit avec attention, s'ils l'ont menés ici c'est sûrement dans un but précis.

Comme elle s'y attend c'est Eclat qui commence les hostilités. Son taïjustsu est remarquable et son endurance impressionnante mais pas suffisant pour lui faire perdre le fil de sa lecture. Elle détourne chaque coup négligemment avec sa main droite. Mais Océan s'apprête à agir et elle se méfie. Soudain, un genjustu puissant trouble sa vision une demi seconde et la déstabilise suffisamment pour qu'Eclat et Océan la forcent à délaisser sa lecture en enchaînant les coups. Elle recule de quelques pas et constate qu'Aigle ne s'est pas encore montrée.

Sans un geste, elle utilise un clone et profite d'une demi seconde d'inattention de ses élèves pour faire la substitution. Ni Eclat ni Océan n'ont percé sa manœuvre. Mais c'est sans compter le Byakugan d'Aigle. Elle surgit dans ses pas avec un air satisfait qui ne lui plaît pas.

Le sharingan ne peut prédire ses mouvements mais pas le byakugan et Aigle le maîtrise parfaitement. Océan et Eclat sont de nouveau prêts à attaquer. Eclat fait apparaître une bonne dizaine de clones qui la forcent à reculer de nouveau. Le regard furtif que jette Océan vers le bas lui fait prendre conscience du guet-apens qui se tend sous ses pieds. Un justsu d'immobilisation qu'elle esquive de justesse en sautant sur une branche d'un arbre qui se trouve juste au dessus avant de se rendre que c'est là que se tient le véritable piège.

Eclat est déjà perché sur cette branche, le plan d'Aigle n'est pas loin d'être aussi complexe que ceux de Shikamaru. Surprise, Yoshiko frappe Eclat sans retenir son coup et il s'effondre plié en deux, incapable d'amortir sa chute.

- Eclat !

Yoshiko lâche son livre et se glisse dans son ombre pour l'empêcher de s'écraser sur le sol. Elle tient son jeune élève dans les bras, le souffle coupé. Océan et Aigle sont déjà là et détaillent Eclat qui a l'air mal en point. Il se relève doucement, il esquisse une grimace qui trahit son état.

- Tu es blessé Eclat, ne bouge pas, tu dois avoir au moins deux ou trois cotes cassées ! dit Yoshiko.

Malgré la douleur, Eclat est heureux de fixer le livre à terre. Aigle se penche pour le prendre et le tend à son Maître avec un sourire timide. Yoshiko de même qu'Eclat et Océan sont un instant hypnotisés par ce sourire qu'ils n'ont encore jamais vu sur le visage toujours si sérieux de la jeune Hyuga.

- Ca valait bien quelques cotes cassées, dit Eclat.


Le soir même, Océan avance en tête, consterné. Non seulement Maître Yoshiko a accepté l'invitation de ses parents pour faire connaissance, mais elle a convaincu toute l'équipe de se joindre à elle. Du coup, ils se préparent tous à aller chez lui juste après l'entraînement et c'est lui qui ouvre la marche en traînant des pieds. En voyant le portail de sa propre maison qui se dessine devant lui, il frissonne en voyant déjà dans sa tête cette longue et mortifiante soirée se dérouler.

Comme il s'y attend, deux petites tornades blondes l'accueillent avec une énergie démesurée.

- Grand frère !

Ses deux petits frères s'avancent avec leur débordement habituel. Que le spectacle commence, pense avec un air désabusé Océan. Il pose chacune de ses mains sur leur tête qui doit lui arriver à peine au niveau de la taille et tente d'endiguer leur élan. Mais il n'arrive pas à les contenir et ils se dirigent vers son Maître qui s'amuse de leur empressement.

- Alors c'est toi le Maître de notre grand frère ! s'exclament-ils presque à l'unisson.

- Kan', Mo', laissez Maître Yoshiko tranquille, marmonne Océan tout en sachant déjà à quel point ses paroles sont vaines.

- Tu nous montres un truc, dit ! s'exclame Mo'.

- Un truc ? répète Yoshiko.

- Un truc de ninja ! dit le plus petit des deux.

- La dernière fois grand frère nous a montré comment il arrive à marcher sur l'eau ! dit Kan' avec fierté.

Océan comme ses équipiers reconnaissent le petit sourire s'épanouir sur le visage de leur Maître, invariable prélude à une réaction toujours des plus inattendues. Il s'étonne de voir la même étincelle curieuse dans les yeux d'Aigle et Eclat.

Ses deux frères sursautent quand une petite fille aux cheveux blonds et aux yeux d'azur pose ses mains sur leurs épaules. Ils se retournent dans la même seconde et font face à cette jeune version de leur Maître dont le regard n'a pas changé avec les années. L'attitude déconcertée qu'affiche ses frères est des plus comiques mais ils se reprennent vite. Il peut presque deviner la foule d'idées tordues et de demandes qui se bousculent dans leurs petites têtes ! Mais c'est le clone de Maître Yoshiko enfant qui prend l'initiative et les entraînent dans son sillage avant même qu'ils aient le temps de prononcer le moindre mot.

- Je suis sûr que même à leur âge, vous en connaissiez déjà pas mal des « trucs de ninjas », dit une jeune femme au sourire franc.

- C'est un peu ce qui m'inquiète, répond Yoshiko. Après réflexion, ce n'était peut-être pas une si bonne idée que ça!

Yoshiko est surprise par le rire franc de la jeune femme qui les invite à entrer.

- Voilà qui promet quelques bêtises originales, dit-elle. Mon mari devrait nous rejoindre bientôt. Je suis ravie que vous ayez accepté notre invitation J'avais hâte de rencontrer le fameux Maître Yoshiko dont Océan nous parle tant.

- Yoshiko, je vous en prie.

Océan regarde nerveusement ses pieds, sa mère elle-même l'appelle du surnom que Chance lui a donné car elle trouve que cela lui « va à ravir ». Et encore, heureusement que son père n'est pas encore là pour en rajouter une couche. Sa mère, Nyah, une belle et grande femme aux cheveux blonds et au teint clair les invite à passer la porte. Ils se retrouvent dans un immense salon dont ses deux frères ont investi un coin avec le jeune clone de son maître et semblent comploter un plan compliqué. L'air moitié ravi moitié espiègle de Kan' et Mo' est loin d'être un signe rassurant.

Son Maître dépose d'un geste machinal son katana avant de s'asseoir et sa mère suit son geste du regard. Un instant, Océan se dit qu'il n'a encore jamais vu cette lame dégainée et qu'il n'est pas pressé de la contempler. Sa mère détourne presque difficilement la tête du fourreau rouge et leur sert une boisson fumante et sucrée que son Maître semble particulièrement apprécier.

- C'est une spécialité de Suna, constate Yoshiko.

- C'est mon pays d'origine et c'est là que j'ai rencontré le jeune professeur Noguchi qui donnait une série de cours à l'université, dit-elle avec un sourire désarmant.

- C'est d'ailleurs là que je vous ai vu pour la première, dit un homme au teint hâlé et au regard clair.

Yoshiko le détaille avec intérêt. Lors de sa mission d'infiltration à Suna, elle avait pris la couverture d'une étudiante et avait brièvement suivi les cours du professeur Noguchi. A vrai dire, elle n'avait assisté qu'à quelques cours avant de se faire remarquer au point de mettre à mal sa fausse identité.

- Votre cours sur l'utilisation des forces spéciales en temps de guerre et en situation d'urgence, je m'en souviens…

- Et moi, c'est surtout votre intervention qui m'est restée en mémoire !

- C'était incroyablement stupide de ma part d'être intervenue ainsi, dit-elle un peu gênée.

Ce cours qui l'avait fait bondir était sur ce que le professeur appelait l'utilisation abusive des forces spéciales pour les missions désespérées.

- Et c'était aussi l'intervention la plus pertinente que j'ai jamais entendue sur ce cours. J'ai été assez déçu de ne pouvoir poursuivre notre discussion, mais vous n'êtes jamais revenue en cours. Je me souviens encore de ce que vous m'avez dit ce jour là…

Yoshiko jette un regard furtif en direction de son équipe et le père d'Océan se tait, conscient qu'elle ne souhaite pas qu'il aille plus loin.

Le professeur l'avait interpellé à la fin du cours en lui demandant ce qui semblait tant l'ennuyer dans son cours. Elle lui avait répondu que son cours était vide de sens. Devant son silence et son incompréhension, elle s'était emportée et ses mots, elle n'avait pas pu les arrêter. Elle s'en souvient encore avec une précision troublante.

Vous oubliez une chose essentielle, la guerre ne se raisonne ni en chiffres ni en réflexions logiques. Ce n'est rien d'autre qu'un monstre qui se nourrit de ce qu'il créé. Il rabaisse les Hommes en les forçant à abandonner leur raison pour l'instinct et la sauvagerie. Et lorsque ce déni de tout ce qui fait d'eux des Hommes s'effrite peu à peu, ils n'ont plus que deux choix. Tomber dans la folie la plus noire ou continuer à enfouir sous des situations de plus en plus désespérées les restes de leur humanité. Ces missions que vous dites abusives sont leurs derniers remparts contre le cauchemar qui menace de les engloutir à tout moment. Ils n'ont plus peur de la Mort, ils l'espèrent autant qu'ils souhaitent se prouver qu'ils sont encore vivants.

- Je venais de griller ma couverture devant mon professeur en quelques mots, c'était devenu trop dangereux pour moi, dit Yoshiko.

- Cela, je ne l'ai compris que plus tard, bien plus tard, dit-il.

- Nous sommes heureux de savoir qu'Océan a la chance de devenir ce qu'il a toujours rêvé d'être avec un Maître aussi expérimenté, dit sa femme. Et nous souhaitons vous demander une faveur.

- Une faveur ?

- Nous sommes invités pour donner quelques cours à l'Université de Suna et cela aura lieu en même temps que les premières épreuves de l'examen chunin. Nous souhaiterions que vous nous accompagniez avec votre équipe. Suites aux récentes attaques contre le Pays du Sable, le recteur de l'Université tient à nous attribuer une escorte.

- C'est flatteur mais c'est l'Hokage qui attribue les missions, dit Yoshiko. Mais comme nous devons rendre nous même à Suna, cela ne devrait pas poser problème.

Les membres de l'équipe de Chance se sont assez vite éclipsés pour laisser les adultes discuter entre eux. Ils sont des plus intrigués par le jeune clone de leur Maître qui fascine les deux jeunes frères d'Océan.

- Vous voulez voir un truc vraiment impressionnant ! Regardez ! Mon frère m'a promis que je pourrais passer l'examen quand j'arriverai à maîtriser sa technique leur dit-elle sur le ton de la confidence.

A ce moment, Océan se dit qu'il a rarement vu un tel intérêt dans les yeux de ses deux turbulents petits frères. La jeune fille ouvre sa paume qu'elle regarde avec une attention troublante. Une boule de chakra tourbillonnante commence à prendre forme dans sa main ouverte devant les yeux écarquillés de Kan' et Mo' qui retiennent à grand peine un cri d'émerveillement.

Aigle s'avance vers elle et demande :

- Quel examen ?

La jeune version de son Maître la fixe comme si sa question n'avait aucun sens et se décide enfin à lui accorder une réponse :

- L'examen Chunin bien sûr !

- Je crois que l'on peut arrêter là la démonstration, dit Yoshiko d'un ton sec qui apparaît derrière eux en faisant disparaître son clone.

Le père d'Océan regarde le Maître de son fils esquisser un petit geste de la main avant de s'éclipser. Il n'a pas besoin de regarder sa femme pour savoir qu'une question lui brûle les lèvres comme il n'a pas besoin de lui demander ce qui l'intrigue tant.

- Tu te souviens des difficultés que nous avons eu à recueillir des informations provenant directement de ceux qui avaient vécus la guerre en tant que soldat, dit-il.

- Difficultés, je ne dirais pas ça. C'était tout simplement impossible d'arracher le moindre mot de tout ceux que nous avons tentés d'approcher. Dans le meilleur des cas, nous avons eu droit à quelques vagues souvenirs, dans les pires on nous fait comprendre qu'il fallait mieux changer rapidement de sujet. Nous n'avons jamais recueilli le moindre témoignage.

- Alors je te laisse imaginer ma surprise quand j'ai obtenu mes seules et premières vraies réflexions sur le sujet par une gamine qui ne cessait d'afficher ennui et agacement pendant mon cours.

Ces paroles du seul témoignage sur la guerre, la grande guerre qu'il ait pu récolter après tant d'années d'acharnement, il s'en souvient encore mot pour mot. Elles lui ont fait comprendre que se prétendre « spécialiste » dans le domaine parce qu'il parcouru de ses yeux les kilomètres d'archives auxquelles il a eu accès, qu'il connaît toutes les dates, tous les chiffres, tous les enjeux, les intrigues est la plus grande prétention qu'il s'est jamais accordée.


A peine sortie, Yoshiko sent une présence. Il ne lui faut pas longtemps pour les remarquer, ces membres de l'équipe d'ANBU qui stationnent non loin de la maison d'Océan. Depuis le début de la soirée, elle avait ressenti comme une pression inhabituelle. Que fait une équipe au complet d'ANBU en surveillance d'une famille qui n'abrite que deux civils et leurs trois enfants ? Elle s'attarde un instant de trop devant le portail qui mène à la rue histoire de montrer aux ANBU qu'elle n'est en rien dupe de leur petit manège.

Mais lorsqu'elle se trouve dans la rue, la pression loin de s'évanouir s'épaissit jusqu'à devenir des plus oppressantes. Elle regarde Aigle et Eclat prendre des chemins séparés avant de bifurquer dans une rue déserte. Elle est suivie mais si la présence qu'elle perçoit dans la nuit froide est impressionnante, elle n'est pas hostile. Ses pas la mènent à un petit square vide et désolé au regard de la lune qui l'inonde de sa présence blafarde.

Yoshiko passe la petite barrière et s'assoit sur un des bancs qui bordent une allée de graviers blancs. Elle scrute l'obscurité, soudain persuadée que son attente ne sera pas longue.

Une femme dont elle n'arrive pas à distinguer le visage se détache des ombres et se pose à son tour sur le banc, dos à dos à Chance.

- Quand la ville dort, les ombres dansent, dit-elle d'une voix calme.

Yoshiko étouffe difficilement un sursaut en entendant cette simple phrase qui surgit d'un passé pas si lointain.

- Vous ne vous êtes encore jamais montrée en personne, dit-elle, l'affaire doit être sérieuse, Lune.

- Sérieuse et surtout personnelle, répond-elle. Je n'ai que peu de temps, alors je vais être brève et précise.

Brève, elle l'a toujours été dans ces petits billets, précise par contre c'est une première, pense Yoshiko.

- Les soit disant conférences auxquelles le professeur Noguchi est invité ne sont qu'un leurre. Le véritable but de la manœuvre est d'atteindre sa femme.

- Dans quel but ?

- Elle est bien elle aussi professeur d'histoire. Mais avant de participer aux recherches de son mari, elle avait son propre sujet de recherche. Un sujet particulièrement intéressant aujourd'hui, le clan Anima.

- Ce qui explique la présence d'une équipe d'ANBUs à moins de dix pas de chez eux…

- Sans eux, je serai déjà à Suna avec Mme Noguchi sous le bras.

Il n'y a aucune exagération dans les propos de Lune. Elle ne fait que constater un fait.

- Elle est donc devenue une cible de l'akatsuki, dit Chance.

- Pas encore, répond Lune. L'organisation possède une source d'informations à Konoha…

- Un traître !

- Oui mais du genre prudent. Il ne contactera l'Akatsuki qu'une fois en possession de Mme Noguchi.

- Si je comprends bien mon équipe va servir d'appât pour faire sortir la taupe.

- Vous serez accompagné par une équipe d'ANBUs sur tout le trajet. Votre Hokage a été mis au courant de la situation par nos soins.

- Je n'aime pas jouer les proies faciles, surtout avec une équipe aussi peu expérimentée, dit Chance.

- Je m'en doute, mais l'akatsuki a aussi des yeux et des oreilles à Suna et vous êtes une des rares personnes en qui je puisse avoir confiance. Mme Noguchi doit absolument ne pas tomber dans les griffes de l'akatsuki.

Il se lève sans que Chance ait eu le temps de voir son visage. Bien qu'elle ait envie de retourner, elle retient son geste.

- Vous avez dit que cette affaire est personnelle, vous attendez quoi de cette histoire?

Elle s'arrête un instant avant de répliquer d'une voix faible:

- Une éclipse.


Nombre d'indices sont dissimulés dans ce chapitres sur la suite...

N'hésitez pas à me faire part de vos suggestions et hypothèses quand l'histoire se compliquera!

kaelys