Wakfu

CHAPITRE 2

A mesure qu'il approchait, il sentait son excitation monter crescendo. Mise à part Qilby qui était arrivé amoindri et estropié, il n'avait vu aucun de ses semblables adulte. De plus, c'était une jeune fille ! Est-ce qu'elle aussi portait un chapeau ? A quoi ressemblait-elle ? Avait-elle une sœur dragonne ? Ou un frère ? Tant de questions auxquelles il voulait des réponses immédiates.

Il se stoppa sur un rocher et se força à reprendre son calme. Il ne fallait pas qu'il l'aborde avec un tel empressement sinon, elle risquait de s'enfuir à nouveau et il ne le supporterait pas. Il baissa les yeux sur Az, paisiblement endormi dans sa poche et sourit, apaisé.

Il n'était plus qu'à quelques pas du flux qui était à présent dans la montagne, auprès de l'autre qu'il avait repéré plus tôt. Il fallait qu'il trouve l'entrée, ce qui ne serait pas chose aisée. Le sanctuaire devait être si bien caché que seuls les gardiens initiés devaient pouvoir le trouver. Mais il avait bien trouvé celui de Grougaloragrane par hasard avec Adamaï. Alors, pourquoi pas celui-là ?

Il fureta à droite, à gauche et après s'être maintes fois griffé et cogné, il trouva l'entrée d'une grotte dissimulées derrière un épais taillis. Il y entra et observa le boyau plongé dans l'obscurité avec circonspection. Après l'avoir exploré avec les flux de Wakfu, il avança sans bruit et avec une démarche rendue lente et gauche par la crainte.

Toutes les règles de prudence lui déconseillaient de s'aventurer dans la grotte. Il aurait dû attendre le lendemain et venir avec les autres mais d'ici là, l'Éliathop aurait peut-être pris le large.

Il marcha longtemps dans un silence pesant, seulement guidé par la source presque aveuglante de Wakfu provenant de l'inconnue et au bout de ce qui lui parut une éternité, il arriva près d'elle. Seul un mur les séparait. Il aurait pu se zapper mais cela risquait d'effrayer l'inconnue. Il reprit donc sa route et ne tarda pas à apercevoir une lueur ténue au détour d'un tunnel. Il marcha sans hésiter, une main effleurant le mur pour ne pas se perdre. Il déboucha dans une antichambre sculptée à même la roche, éclairée de lampes à huile ouvragées. Un vieux sofa trônait dans un coin avec, à ses pieds, un havre-sac, une cape ample noire et des bottes en cuir de marche. A l'autre bout de la pièce, il aperçut un nécessaire à cuisiner qui traînait près d'un feu.

Visiblement, la jeune fille avait prévu de rester un certain temps et n'attendait pas de visiteurs. Yugo se demanda si elle n'était pas nue et hésita un instant, rougissant de la tête aux pieds, mais n'appercevant ni vêtements ni sous-vêtements, il se reprit. La pièce dégageait une telle austérité que cela lui serra le cœur. Il la traversa, plus proche que jamais de l'inconnue et sa puissance inégalée. Il franchit une nouvelle arche, un couloir chichement éclairé puis, il l'aperçut et se figea sur place.

Elle était face à lui et concentrée sur le Dofus posé devant elle sur un présentoir. De ce fait, elle ne le remarqua pas et il put l'étudier à son aise.

Elle devait avoir dans les 20 ans, à peine moins, la peau couleur pêche, et des prunelles vert feuille à couper le souffle. Elle portait une sorte de bonnet ample assorti à ses yeux avec des « oreilles » un peu plus grandes que les siennes. Sa tenue se résumait une combinaison de même couleur très près du corps dévoilant la totalité de son dos, une jupette fendue ceignait ses hanches, laissant deviner les formes qu'elle dissimulait. Ses cheveux étaient d'un blanc éclatant et cascadaient jusqu'à ses reins avec légèreté, seulement retenu par un lien de cuir négligemment noué au niveau de sa nuque. Elle caressait le Dofus avec douceur le sourire aux lèvres, en lui murmurant des paroles affectueuses.

Il concentra alors son examen sur l'œuf. Il était d'un blanc nacré avec, sur un côté, une arabesque bleu azur. Yugo comprit que la jeune fille utilisait du Wakfu à la lumière bleutée qu'il dégageait. Il ne parvenait pas à bouger, captivé par le spectacle. Il se dégageait une telle sérénité de la jeune fille qu'il ne pouvait qu'être touché.

Soudain, le tableau idyllique prit fin quand elle se rendit compte de sa présence. En un dixième de seconde, elle avait redressé la tête et sauté entre lui et le présentoir, tremblante de peur mais déterminée à ne pas le laisser approcher. Elle se mit en position défensive et l'étudia en silence. Il leva ses mains, paumes en avant pour lui signifier qu'il n'était pas armé et lui sourit timidement.

Je ne te veux aucun mal, dit-il en faisant un pas en avant ce qui eut pour effet de rendre la jeune fille encore plus agressive. Ni à toi, ni à ton Dofus.

Elle tressaillit en fronçant les sourcils puis se détendit imperceptiblement. Yugo reprit confiance et baissa les bras.

Qui es-tu, demanda-t-elle d'une voix qu'elle voulait menaçante mais qui se faisait douce et chaude à l'oreille du garçon.

Je m'appelle Yugo, je suis un Eliatrop et visiblement, toi aussi. Pardon de t'avoir effrayée dans la forêt mais je croyais que tout mon peuple était enfermé dans une autre dimension. Alors, te trouver ici, c'était… inespéré.

Cette fois-ci, la jeune fille parut totalement déroutée et quitta sa position défensive pour rester bras ballants. Pourtant, elle ne s'écarta pas du Dofus d'un pas, encore méfiante. Il continua.

Il y a bien Chibi mais c'est encore un petit garçon, déclara-t-il en baissant la tête et haussant les épaules. Quilby, lui, est devenu fou et j'ai dû le renfermer dans sa prison dimensionnelle. Ce sont tous les deux des gardiens et je suis justement à la recherche des trois autres… J'ai réuni tous les Dofus alors, je voulais simplement savoir si celui qui se trouve derrière toi était Eliatrop.

Tu viens de dire que tu les avais tous en ta possession, répondit-elle en secouant la tête. De toute façon, ce Dofus est une enveloppe vide. Il n'y a rien à l'intérieur.

Yugo parut interloqué. Il était convaincu qu'il s'agissait d'un Dofus Eliatrop mais personne ne l'avait mentionné jusque là. Il l'expliqua à la jeune fille, soucieux puis lui demanda la permission de s'approcher pour observer l'œuf.

Évite de le toucher, cela t'épuiserait, dit-elle simplement en se passant une main lasse sur le visage et en lui libérant le passage.

Comment ça ?

Ça fait déjà six semaines que je suis ici, entreprit-t-elle de lui expliquer. Et depuis six semaines, je le nourris quotidiennement de Wakfu. Mais ces derniers jours, il semble être plus vorace et il m'en pompe plus que d'habitude sans que je ne puisse faire quelque chose pour l'en empêcher…

A bien y regarder, il était vrai que la jeune fille avait grise mine : le teint pâle et l'œil hagard, elle s'appuyait sur le socle en se passant les mains sur le visage. Yugo lui proposa alors de passer dans la pièce d'à-côté et l'aida à s'asseoir sur le canapé avant de prendre place face à elle, à même le sol. Celle-ci le remercia puis lui fit signe de venir s'asseoir près d'elle. Il obtempéra, le rouge lui montant aux joues. Il fallait dire qu'elle avait de quoi impressionner : elle dégageait naturellement une autorité et une force de caractère impressionnante. Son menton volontaire et son regard perçant devaient y être pour quelque chose mais le petit Éliatrop pouvait sentir qu'il y avait autre chose, une sorte d'aura qui n'en était pas amoindrie par la fatigue.

Tout ça pour te dire que tu devrais te méfier des Dofus, reprit-elle en sortant de son Havresac des tranches de Bouftouts salés et du lait de Bambou qu'elle partagea avec le jeune homme qui les prit avec reconnaissance : il mourrait de faim !

Pourtant, quand je les ai touché, je n'ai jamais ressenti ça, répondit-il la bouche pleine. Et puis, vous dégagez la même onde de Wakfu, le Dofus et toi. D'après moi, ça doit être le tien mais il devrait y avoir un dragon à l'intérieur…

Et il n'y en a pas…

Yugo garda le silence, réfléchissant à toute vitesse. Il avait beau étudier la question sous tous les angles, il ne trouvait pas ne serait-ce que l'ombre d'une réponse !

Peut-être que Balthazar a une idée sur le sujet, glissa-t-il pensivement.

Qui est Balthazar, demanda la jeune fille.

Un gardien, comme moi. Écoute…

Il se figea et se tourna vers la jeune fille qui eut un sourire moqueur mais charmant. Le garçon rougit et baissa la tête. Il avait oublié de lui demander son nom ! Mais elle ne s'était pas présentée non plus…

Willow, dit-elle simplement.

Yugo releva la tête et sentit son regard verdoyant plonger dans le sien, lui faisant perdre tous ses repères pendant quelques secondes qui lui parurent interminables. Il avait l'impression d'avoir les yeux posés sur un lieu infiniment plus grand aux contrastes beaucoup plus prononcés qui lui donnèrent le vertige. Les lumières se faisaient trop vives tandis que les abysses lui semblaient sans fin et immatériels.

Mon nom est Willow, répéta-t-elle. Ou en tout cas, c'est le nom que ma mère adoptive m'a donné.

Willow, répéta-t-il d'un ton rêveur. Joli prénom.

Elle rit doucement puis regarda d'un air pensif vers la chambre où se trouvait le Dofus puis reporta discrètement son attention sur son hôte qui mordait à pleines dents dans la viande séchée. Il semblait aussi insouciant que tous les gamins de son âge et pourtant, d'après ce qu'elle avait entendu, il avait accompli de hauts faits accompagné de ses amis de la Confrérie du Tofu comme sauver le monde à trois reprises, rien de plus !

Pourquoi tiens-tu tellement à m'aider, demanda-t-elle alors sur un ton tranquille alors, qu'en réalité, elle tentait de contenir la tempête qui faisait rage dans tout son être.

Parce que c'est le rôle d'un héros d'aider les autres, répondit-il du tac au tac avec un sourire enfantin avant de reprendre plus sérieusement. En vérité, ça me rassure de voir qu'il y a un autre Éliatrop avec qui je puisse parler et échanger, qui soit réellement concerné par ce qui arrive… Chibi est trop petit pour se préoccuper du retour des nôtres.

Et ton frère dragon ? Ou même tes amis, demanda-t-elle d'une voix douce et paisible.

Adamaï, mon frère est parti il y a des mois suite à un désaccord. Je ne l'ai pas revu depuis et j'ignore même s'il est encore de ce monde. Mais par delà ça, les dragons ne sont que six et les autres sont disséminés un peu partout, en sommeil depuis des milliers d'années et mes amis… Comment dire ? Ils me soutiennent et sans eux, je ne serais jamais parvenu à accomplir ma mission jusque-là ou à trouver ma vraie famille mais ils ont d'autres préoccupations. Amalia doit s'occuper du Royaume Sadida aux côtés de son père et de son frère, Évangélyne et Pinpin de leurs enfants et Ruel… Ruel, de courir l'aventure pour s'en mettre plein les poches, dit-il avec un sourire en coin. Je ne peux pas leur demander de tout sacrifier pour moi. Ils en ont assez fait.

Mais ils t'ont accompagné dans ta recherche des Dofus Éliatrops et encore aujourd'hui, ils sont à tes côtés, releva la jeune fille. C'était leur choix, je me trompe ?

Non, évidemment que non, mais… Je sais qu'ils voudraient faire autre chose…

La jeune fille se leva et s'étira langoureusement avant de se tourner vers le garçon avec un air enjoué. Il la regarda, mi-surpris mi-amusé et attendit.

Tu sais ce que je pense, Yugo, demanda-t-elle d'un ton léger.

Non…

Que tu devrais en discuter avec eux et les laisser décider de ce qui est bon pour eux ou non, répondit-elle. Ne choisis pas à leur place.

Le garçon tressaillit mais ne dit rien. Elle avait raison : la dernière fois qu'il avait essayé de les empêcher de l'accompagner sur l'île des Griffes Pourpres en cassant la direction de leur bateau, ils étaient parvenus à le rejoindre et leur aide lui avait été plus que secourable ! Il eut un hochement de tête approbateur et sourit de toutes ses dents à la jeune fille qui en fut déstabilisée mais qui se reprit bien vite.

A cet instant, Az choisit de se réveiller et se propulsa hors de la poche pour aller virevolter dans toute la pièce. Willow sourit et lui offrit son bras pour qu'il s'y pose, ce qu'il fit avec méfiance. Mais devant la tranquillité de son maître, il se laissa caresser avec plaisir. Encore une fois, la jeune fille dégageait tant de douceur dans ses gestes que l'Éliatrop se sentit happé dans un cocon de bien-être. En prenant part à leur quête, elle pourrait faire pencher la balance de leur côté. Il en était persuadé. Et puis, elle s'entendrait à merveille avec les autres.

Dis, Will... Tu te joindrais à nous, demanda le garçon, plein d'espoir.

Elle avait pris sa décision depuis un moment déjà et accueillit sa proposition avec un sourire bienveillant. S'accroupissant face à lui, elle le regarda droit les yeux et eut ce fameux sourire qui ferait fondre le garçon encore des années après.

Bien sûr que je vous accompagne, déclara-t-elle. Je ne vais pas rater l'occasion de voyager avec la Confrérie du Tofu, n'est-ce pas, petit roi ?