Wakfu
CHAPITRE 4
Il avait quitté sa nouvelle amie après avoir convenu d'un rendez-vous à l'entrée du village le lendemain matin. Elle emmènerait le Dofus avec elle et ils feraient demi-tour pour rejoindre Emelka. De là, ils tenteraient de trouver des informations sur la jeune fille.
Quand il atteignit enfin l'auberge, il fut accueilli par une Evangéline hors d'elle et une Amalia à deux doigts de mourir de rire. Pinpin se tenait devant elles, un coquart à l'oeil gauche, contrit. Il s'avança en soupirant et les salua.
Qu'est-ce qui s'est passé cette fois, demanda-t-il, résigné.
Ce qu'il se passe, c'est que Tristepin est tombé sur une des élèves de son maître et qu'ils se sont battus, répondit la Crâ en ne quittant pas le Iop du regard.
Mais, j'y suis pour rien, se défendit l'intéressé. Demandez à Ruel, Titi m'a frappé sans raison. Je venais de lui dire que j'allais vous présenter quand elle m'a mis un coup en pleine figure !
Yugo soupira et partit s'asseoir à une table après avoir commandé son repas. La Confrérie le rejoignit sans rompre son silence méditatif. Puis, n'y tenant plus, Amalia se jeta à l'eau.
Alors ? Raconte ! Tu as trouvé l'Eliatrop ?
Yugo sursauta et la fixa d'un air absent.
Elle nous rejoint demain à l'entrée du village. Tiens, bonjour, dit-il avec un sourire lorsqu'il remarqua le Zobal. Je suis Yugo, enchanté.
C'est un ami de Titi, déclara le chevalier Iop. Mordan Vortival.
Je vais d'ailleurs aller la retrouver. J'ai été enchanté de vous rencontrer tous. Si vous voulez bien m'excuser, répondit le Zobal d'un ton neutre en se levant et en quittant la table.
Une fois parti, Amalia se permit de complimenter cette nouvelle connaissance.
Ce qu'il était classe !
C'est son masque qui fait ça, Amalia, soupira son amie.
Elles entamèrent un long débat sur la question tandis que Yugo finissait de manger en silence, méditant les paroles de Willow concernant les décisions de ses compagnons. Il avait beau y réfléchir encore et encore, il ne voulait imposer ses contraintes aux autres. Ils en avaient bien assez fait jusque là. Il faudrait qu'il en reparle avec elle parce que sa solution ne lui semblait pas aussi simple que lorsqu'elle lui en avait parlé. Une fois son assiette terminée, il se leva, attirant l'attention de tout le groupe.
J'aimerai repartir à Emelka pour un temps, annonça-t-il. Ça va faire bientôt trois mois que nous sommes partis et nous n'avons toujours pas l'ombre d'une piste. Alors, je pensais interroger Balthazar si je parviens à le contacter pour comprendre pourquoi Will ne se trouve pas enfermée dans Emrub avec les autres… Vous pourrez en profiter pour retourner auprès des vôtres…
Attend, t'essaierais pas de nous écarter une fois de plus, demanda Pinpin en fronçant les sourcils.
Non, je connais déjà le résultat, répondit-il en riant. Je pense juste que ça nous ferait à tous du bien de lever le pied pendant quelques mois. Rien ne presse vraiment et chacun de vous à des choses plus urgentes à faire qui n'attendront pas notre retour. Alors, je vais rester avec Willow. On finira peut-être par trouver quelque chose.
Tu es sûr que cette… Willow est ce qu'elle prétend être, demanda prudemment Évangéline.
Le Wakfu ne trompe pas. C'est belle et bien une Éliatrop, vous l'avez vu comme moi.
Oui mais… Si par malheur, elle, hésita la Sadida.
Il savait où Amalia et les autres voulaient en venir. Il y avait déjà pensé et l'idée ne lui plaisait pas plus qu'à eux.
Et si elle était comme Qilby, termina-t-il en serrant les poings. Et bien, il me faudrait encore me battre contre l'un des miens et repartir de zéro. Mais sincèrement, je ne pense pas qu'elle me veuille du mal. Elle se croyait seule jusqu'à aujourd'hui et a encore beaucoup de choses à apprendre…
Yugo…
Amalia tendit une main vers lui mais il s'écarta promptement vers les escaliers.
Je sais que vous dites ça pour mon bien, que Qilby m'a blessé bien plus que ce que je ne pourrais jamais l'accepter et que Adamaï est parti pour suivre cette femme étrange mais je ne veux pas penser à cette possibilité pour le moment. Tous les Éliatrops ne sont pas fous ou foncièrement méchants. Il y en a aussi des bons, comme vous. Alors, par pitié, ne venez pas me parler de l'éventualité que Willow soit folle ou mauvaise.
Il demanda à Ruel le numéro de leur chambre qui lui répondit sans chercher à le raisonner, trop choqué pour pouvoir émettre une pensée cohérente et le regarda quitter la pièce et monter dans sa chambre sans se retourner. Les derniers évènements avaient définitivement changé quelque chose chez le jeune garçon. Il avait perdu de sa candeur et pouvait se montrer d'une dureté impressionnante pour lui comme pour les autres. Alibert l'avait aussi remarqué et s'en était inquiété. Ils en avaient longuement parlé mais les faits étaient là : quelque chose s'était brisée et il faudrait beaucoup de temps avant que ça ne cicatrise, si ça devait cicatriser un jour…
Mais qu'est-ce qui tourne pas rond chez lui, explosa Amalia. Ça va pas de nous parler comme ça ?
Amalia…
Et ne prends pas sa défense, Ruel, le coupa-t-elle. Il est sous pression, l'avenir de son peuple est entre ses mains, je le sais mais ce n'est pas une raison pour s'en prendre à nous.
Et bien, si, justement, dit le vieil Énutrof avec un calme étrange. C'est justement parce que nous en avons consciences et que nous sommes ses amis qu'il peut s'en prendre à nous. Parce qu'il ne peut pas se permettre de montrer ses faiblesses devant d'autres personnes que nous… Il n'a que vingt ans, même si nous sommes d'accord sur le fait qu'il ne les fasse pas, Amalia et si toi, tu te sens aujourd'hui capable d'assumer tes fonctions princières, ce n'est pas forcément le cas de tout le monde.
La princesse resta comme statufiée devant ce qu'il venait de dire et se contenta de le fixer jusqu'à ce qu'il quitte la pièce à son tour puis elle se tourna vers la Crâ et lui lança un regard de détresse. Celle-ci soupira et se leva à son tour.
On s'est peut-être montré trop exigeants avec lui, finit-elle par dire en se levant. Ruel a raison : toutes ces responsabilités sont toutes nouvelles pour lui et on a tendance à facilement l'oublier.
Amalia se contenta de hocher la tête, contrite puis imita son amie qui l'accueillit avec un sourire chaleureux.
Pinpin, essaie de régler cette histoire avec Latissa avant notre départ, dit-elle doucement. Je ne connais pas tous les détails, mais une chose et sûre : personne ne frappe sans raison, déclara-t-elle en l'embrassant sur le front.
Les deux jeunes filles partirent ensuite à l'étage. Tristepin, quant à lui, resta bouche bée devant sa chope; il pensait qu'il pourrait repartir comme avant, avec toute la Confrérie du Tofu, mais les choses n'étaient définitivement plus comme avant. Un bruit de pas se fit entendre dans les escaliers. Tournant instinctivement les yeux dans cette direction, il croisa les yeux vert pomme de Latissa, qui fronça les sourcils et tourna des talons pour repartir, cependant le chevalier Iop l'en empêcha avant.
Attend, Titi ! Explique-moi au moins pourquoi tu m'as frappé !
La jeune femme se figea un instant. Il était vrai qu'elle avait été injuste envers Pinpin, puisque de tout évidence, il n'avait rien compris. Sans dire un mot, elle vint s'asseoir à sa table et commanda à manger. Ils restèrent un moment en silence, Tristepin n'osant pas ouvrir la bouche. C'est finalement Latissa qui engagea la conversation.
Tu as beaucoup changé, dit-elle en avisant la marque noir sur sa joue et son teint maintenant basané.
Toi aussi, répondit-il, et en bien ! se hâta-t-il d'ajouter, de peur de s'en prendre une autre.
Après un autre blanc gênant, il s'autorisa à demander la raison du départ de sa consoeur, il y avait neuf ans. La jeune Iop réfléchit à l'explication qu'elle allait lui donner.
On m'a engagée pour une quête, rétorqua-t-elle vaguement.
Évidemment, cela ne suffit pas à Pinpin, qui voulut en connaître davantage. Quel était le but de cette quête ? Quel trésor y avait-il à la clef ? L'avait-elle achevée ? Autant de questions auxquelles Latissa hésitait à répondre. Mais son côté Iop reprit le dessus et elle répondit avec sincérité.
En fait, je n'ai toujours pas trouvé un seul des objets de la quête. J'ai eu beaucoup de mal à commencer l'aventure, étant donné que je partais de rien. En plus, seule, les donjons même les plus simples deviennent assez compliqués, et de plus en plus loin…
Dépitée, elle avala une grande bouchée de ragoût, sans faire attention à ce qu'il contenait. Elle avait tellement manger ce qu'elle avait pu chasser ou pêcher qu'un repas préparé par quelqu'un d'autre ne pourrait que lui sembler succulent.
Et Mordan, demanda le Iop.
Je viens à peine de le rencontrer, mais j'aimerai bien qu'il m'accompagne.
Pinpin ouvrit la bouche pour rajouter qu'ils pourraient se joindre à elle, avant de se souvenir de la discussion précédente. Il se pouvait que Yugo s'engage seul dans une nouvelle aventure, mais Tristepin se refusait à le laisser se débrouiller, même si ce que l'Eliatrop recherchait le dépassait complètement. Maintenant qu'il avait goûté à l'aventure, le Iop ne pouvait se résoudre à rester chez lui. Non pas qu'il était un mauvais père, mais il n'avait pas assez vu le monde à son goût, il ne s'était pas assez battu.
Écoute, demain, les copains et moi, on part pour Emelka, déclara-t-il. Yugo a trouvé une Éliatrop et il aimerait avoir des renseignements sur elle. Si tu veux, on pourrait y aller ensemble et peut-être qu'on en apprendrait plus sur ta quête…
Latissa ne répondit pas immédiatement, pensive. L'homme du Lac avait été clair : elle n'était pas loin d'un artefact et la rencontre avec la Confrérie du Tofu était un bon signe. Alors, pourquoi pas ?
Je dois d'abord explorer les alentours demain, annonça-t-elle enfin. Après ça, je veux bien t'accompagner.
C'est vrai ? Vrai de vrai, s'exclama le jeune homme, ravi.
Elle sourit avec nostalgie : pendant un instant, elle avait retrouvé le Pipoune des premiers jours, alors qu'il venait à peine de commencer sa formation et qu'il lui collait aux bottes pour qu'elle lui apprenne de nouvelles techniques.
Décidément, Pipoune, tu es toujours aussi bête, déclara-t-elle en se levant, dissimulant un sourire.
Pourquoi tu dis ça, s'exclama l'intéressé, outré.
Elle partit d'un grand éclat de rire avant de le saluer de la main et de disparaître dans les escaliers.
