Wakfu

CHAPITRE 5

Yugo n'avait pas fermé l'oeil de la nuit, tourmenté par sa discussion de la veille. Amalia avait raison : rien ne prouvait que Willow soit digne de confiance et à sa place, il aurait été tout aussi méfiant. Mais, il avait vu son regard, il lui avait parlé et tout en elle criait sa sincérité et son désarroi. Il ne pouvait pas l'ignorer. Et puis, cela lui pesait de rentrer bredouille et avec encore davantage de questions qu'au départ. Qu'allaient dire son père et les autres ? Faisait-il bien de rentrer maintenant et de perdre du temps pour une parfaite inconnue ?

Au fond de lui, il savait que ce ne serait pas nécessairement une perte de temps mais comment convaincre les autres ?

Il s'était donc levé à l'aube et était descendu sans que personne ne le remarque, si ce n'était Az qui le suivit, inquiet. Il s'assit dans un coin de la salle commune, ne sachant que faire puis, avisant qu'il n'y avait personne, il se zappa sur le toit. Le soleil commençait à peine à apparaître derrière l'immense masse rocheuse. Le village était encore calme et les rues désertes. Il s'assit contre la cheminée et fixa la montagne où devait dormir paisiblement l'Éliatrop. Il activa ses yeux dragoniques et l'aperçut bientôt à l'entrée du sanctuaire, faisant les cents pas sur l'à-pic rocheux, nerveuse.

Elle se trouvait dans le même état que lui, angoissée, incertaine et tourmentée par des questions auxquelles elle n'avait aucune réponse à apporter. Prenant sa décision, il se zappa dans sa chambre, laissa un mot sur la table de nuit du vieil Énutrof et partit aussi sec pour le sanctuaire en prenant garde de ne pas se faire repérer par les villageois. Willow semblait éprouver une telle aversion pour eux qu'il ne préférait pas mettre sa parole en doute. Quand il atterrit près de l'entrée, il aperçut la jeune fille qui avait fini par s'asseoir sur le rebord, les jambes pendant dans le vide. Elle regardait au loin, terrorisée, ses yeux vert rougis et cernés par le manque de sommeil et l'inquiétude. Yugo eut un pincement au coeur. Elle semblait réellement souffrir, comme si sa douleur était physique.

Il fallait que tout cela prenne fin. Il ne supportait plus de voir tous les gens qui l'entouraient souffrir, d'être loin de ceux qu'il aimait, de braver constamment le danger…

Will, dit-il en escaladant.

La jeune fille sursauta et l'apercevant, essuya ses yeux et lui sourit maladroitement. Il lui rendit, tout aussi peu convaincu et s'assit près d'elle.

Je ne t'ai pas entendu arriver, dit-elle d'un ton léger. Tu es matinal.

Je n'arrivais plus à dormir, répondit-il, sombrement.

Dis plutôt que tu n'as pas dormi…

Je te retourne la remarque.

Il y eut un long silence où les deux jeunes gens se contentèrent de fixer la cime des arbres découpée en deux par le soleil levant puis, Yugo, frissonnant sous la brise matinale, vint se blottir contre la jeune fille qui sursauta mais ne rejeta pas sa présence.

En fait, j'ai discuté avec les autres hier et je pensais faire une pause, le temps qu'on en sache plus sur toi et qu'on trouve une piste.

Et qu'ont-ils dit ?

Ils sont d'accord mais ils se méfient. Ils ont peur que je les laisse derrière et puis…

Il voulait lui parler des craintes de ses amis à son sujet mais ne savait pas comment l'aborder sans que Willow ait une mauvaise image d'eux. Il soupira.

Ils se méfient de toi, avoua-t-il à demi-mot.

C'est compréhensible, répondit-elle en haussant les épaules. A leur place, je le serais aussi : je t'ai ramené inconscient sans me montrer et ils ignorent mes intentions. Et puis, je pense qu'ils se montrent protecteurs parce qu'ils tiennent à toi.

Tu dois avoir raison…

Il lui avait répondu d'un ton morose sans bouger, visiblement peu convaincu. Touchée par sa sollicitude, elle passa un bras autour de ses épaules et le secoua doucement, encourageante. Il se laissa aller contre elle après lui avoir répondu d'un pauvre sourire, épuisé physiquement et moralement, et ne tarda pas à somnoler. Willow l'observa un moment avec un sourire attendri et continua à observer la forêt dans un silence paisible, couvert de temps à autre par les pépiements de Az sur son épaule.

Arrivée à Emelka, elle enverrait une lettre à Derek et sa mère, pour leurs dire que tout allait pour le mieux et qu'elle n'était plus seule.

"La présence d'un petit roi et de la Princesse Sadida les rassurera plus sûrement qu'un long discours" se dit-elle en contemplant le guide de son peuple avec affection. Devoir trouver un nouveau refuge pour des milliers d'enfants ne devait pas être simple, surtout quand on ignorait où chercher.

Même si elle ignorait tout des siens et de ses origines, elle avait envie d'aider Yugo à accomplir sa mission. Où qu'elle fut allée, elle avait été rejetée et malgré les efforts de sa mère puis ceux de Derek, les gens la craignaient sans qu'elle ait besoin d'utiliser ses pouvoirs. Ce qui l'avait sauvée, c'était sa connaissance des plantes. Elle n'avait jamais eu de véritables amis si ce n'était dans les personnes des assistants de Derek. Tout le long des fouilles et des recherches de son père adoptif depuis treize ans déjà, ils avaient appris à la connaître et à l'aimer même si le début avait été compliqué.

Mais avec Yugo, elle n'avait pas connu ces soucis devenus quotidiens, mieux ! C'était lui qui était venue à elle et qui l'avait apprivoisée. Elle sourit. Maintenant que les rôles avaient été inversés, elle comprenait mieux la frayeur qu'elle pouvait inspirer et finit d'étouffer la colère qu'elle éprouvait pour tous ceux qui l'avaient depuis longtemps condamnée sans savoir qui elle était.

A présent, le soleil éclairait toute la forêt. Les compagnons de Yugo devaient être levés. Avec un pincement au coeur devant son visage détendu et heureux, la jeune fille se décida à le réveiller. Posant une main sur sa joue, elle la caressa doucement en murmurant son nom.

Yugo, il faut te réveiller. Tes amis vont s'inquiéter…

Il cligna des yeux et les posa sur elle, lourds de sommeil. Puis il se redressa et s'étira.

J'ai dormi longtemps, demanda-t-il d'une voix pâteuse.

Vingt minutes tout au plus, répondit-elle en souriant. Tu devrais y aller.

Il hocha la tête et se leva à contre coeur, pris d'une angoisse sourde. Il venait de réaliser qu'elle pouvait très bien partir sans l'attendre et l'abandonner à sa lourde tâche. Rien ne l'obligeait à trouver un refuge pour les enfants éliatrops. Après tout, c'était sa responsabilité en tant que Roi. Il se retourna une dernière fois vers la jeune fille et vit son sourire chaleureux et sincère et lui rendit, rassuré. Elle l'attendrait.

Merci pour tout, Will.

Merci à toi, Petit Roi, répondit-elle.

Il disparut en riant et se zappa jusqu'à l'entrée du village puis continua à pieds jusqu'à l'auberge où il retrouva la Confrérie au complet ainsi que le Zobal et la Iop de la veille. Il les salua et s'assit près d'eux. Amalia lui répondit à peine et baissa la tête dans son assiette, gênée. Il réglerait cette affaire plus tard. Pour une fois, il n'était pas pressé de la rassurer et préférait qu'elle réalise son erreur d'elle-même, en rencontrant la jeune fille.

Alors, Willow est prête, demanda Evangéline avec entrain.

Oui et vu sa tête, depuis un moment, répondit-il sur le même ton. Elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit.

Toi non plus, fit remarquer Ruel.

Yugo haussa les épaules et prit un morceau de pain qu'il couvrit de confiture avant de croquer goulûment dedans. Il n'avait aucune envie de manger mais la journée promettait d'être longue et les pauses repas, frugales.

On part quand ?

J'aimerai aider Latissa à chercher une relique pour sa quête, intervint Pinpin. D'après elle, il y en aurait une non loin d'ici. Ça ne te dérange pas ?

Non. Au contraire. Je vais aller prévenir Will. Elle pourrait nous aider.

On peut venir avec toi, demanda timidement la Sadida.

Oui, j'aimerai beaucoup la rencontrer, ajouta Eva.

De toute façon, la relique ne doit pas être dans le village, intervint Latissa. Je vois mal ce que des bûcherons archaïques en feraient…

Pourquoi pas, dit finalement l'Eliatrop. Ça rassurera tout le monde comme ça.

Cette décision prise, il finit de manger et envoya Az prévenir sa nouvelle amie de leur arrivée. Puis, la Confrérie se sépara afin de préparer leur départ. Yugo redescendit le premier, fébrile et euphorique. Willow devait tourner comme un fauve en cage dans le sanctuaire, tout comme lui.

Quand les autres furent tous présents, ils sortirent sans se retourner, soulagés de quitter le village et ses habitants hostiles. Yugo ouvrait la marche, discutant à bâton rompu avec Latissa qui se fit un plaisir de raconter les pires bourdes de Pinpin alors qu'il n'était encore qu'un jeune apprenti. Ruel et l'interressé suivait leur échange d'une oreille attentive, l'un amusé et l'autre, mort de honte. Les filles fermaient la marche avec le Zobal, qui se montra peu bavard voir indifférent aux questions polies qui lui étaient posées. Ils ne tardèrent pas à arriver au pied de la montagne et Yugo leur fit signe de s'arrêter.

Le sanctuaire est en haut, annonça-t-il. Je vais la chercher. Attendez-moi ici.

Il se zappa jusqu'à un à-pic rocheux puis, après avoir salué le groupe en bas, disparut de leur vue. Comme la veille, il emprunta le couloir plongé dans les ténèbres mais cette fois-ci avec plus d'assurance et atterrit dans l'antichambre où il retrouva sa nouvelle ami assoupie, Az blotti dans ses mains. Il resta figé à l'entrée, fasciné et hésitant à la réveiller. Elle semblait si sereine et si fragile. A cet instant, il réalisa qu'il ne connaissait rien d'elle alors qu'elle avait déjà entendu parler de la Confrérie du Tofu. Peut-être n'était-elle pas là par hasard mais franchement, il en doutait. Elle était ici avant tout pour le Dofus. L'étrange Dofus qui absorbait le Wakfu et qui était vide.

Il s'approcha et s'assit sur le bord du sofa et, avec une infinie douceur empreinte de crainte, il posa une main sur la sienne et la caressa avec tendresse. Az se réveilla et pépia doucement, encore endormi avant de venir se poser sur son épaule.

Willow, l'appela-t-il dans un murmure.

Elle cligna des yeux puis se redressa avec un sourire. Yugo n'avait pas eu le temps de retirer sa mains de celles de la jeune fille et rougit. Elle lui fit un clin d'oeil en l'étreignant brièvement avant de le libérer. Il ne bougea pas et se contenta de baisser la tête, mort de honte sans savoir pourquoi.

Tu es là depuis longtemps, demanda-t-elle en s'étirant.

N-non, quelques minutes à peine, bafouilla-t-il.

Où sont tes amis ?

Ils attendent en bas.

Alors, en route, répondit-elle en se levant.

Elle enfila sa cape et passa son Havresac sur ses épaules puis se tourna vers le garçon qui n'avait pas bougé du sofa, les sourcils froncés dans une intense réflexion.

Qu'y a-t-il, Yugo, demanda-t-elle, inquiète.

Je l'ignore. J'ai un mauvais pressentiment mais je ne saurais dire pourquoi.

Elle s'approcha et vint s'accroupir face à lui. Prenant ses mains dans les siennes douces et tièdes, elle lui sourit.

Détends-toi, Petit Roi. Tout va bien se passer, lui murmura-t-elle.

Qu'est-ce qui nous le garantie, répliqua-t-il calmement. Qui nous dit que je vais trouver un endroit pour tout un peuple ou même que je puisse t'aider à comprendre pourquoi ton Dofus est si vorace ?

Personne, Yugo, répondit-elle avec sérieux. Personne ne peut nous garantir que nous allons trouver mais on se doit d'essayer. Les nôtres attendent en sécurité, certes, mais nous ne pouvons permettre de baisser les bras. Tu comprends ? Je sais ce que c'est, crois-moi, de te sentir seul et bien petit comparé à la tâche que l'on t'a confié mais tu n'es pas seul : tes amis t'accompagnent et avec eux, tu as déjà sauvé par trois fois le Monde des Douze.

Mais à quel prix, répliqua-t-il avec désespoir. La première fois, Pinpin a faillit y rester et la seconde, je me suis rendu compte trop tard que Qilby était fou et s'apprêtait à détruire le Monde des Douze comme il a plongé notre planète d'origine dans le chaos ! Et la dernière, mon frère est parti parce que je n'ai pas su l'écouter et Pinpin a perdu son bras ! Alors, qu'est-ce que ce sera la prochaine fois ?

Il était épuisé et démoralisé. Willow s'apprêta alors à rajouter quelque chose, mais se ravisa. Lui saisissant la main, elle l'entraîna à sa suite jusqu'à l'entrée du sanctuaire. Là, en contrebas, Yugo vit que tous ses amis l'attendaient, le nez en l'air; Amalia les mains jointes sur la poitrine, Pinpin secouant vigoureusement les bras à son attention, manquant de peu d'éborgner Ruel au passage, Mordan assis en tailleur sur une pierre plate, Latissa à ses côtés les bras croisés et enfin Eva, une main en visière, alerte.

Regarde-les, Yugo, murmura-t-elle. Regarde-les et dis-moi ce que tu vois.

Mes amis, répondit-il, les larmes aux yeux. Mes amis qui m'attendent.

Alors, vas-y. Vas-y et avance.

Il serra sa main, essuya ses yeux en répondant aux signes de Pinpin et ouvrit un portail. Ne la lâchant pas, il se zappa en face du petit groupe et leur sourit de toutes ses dents.

Les copains, je vous présente Willow l'Eliatrop, annonçat-t-il. Willow, la Confrérie du Tofu et celle des Chercheurs de Reliques.

Elle s'inclina avec cérémonie, impressionnée et remarqua le regard mauvais de la Sadida - la Princesse Amalia Sheran Sharm sans doute. Elle voulut retirer sa main mais Yugo l'en empêcha d'une pression. Lui aussi avait remarqué mais ne semblait pas inquiet. Elle hocha imperceptiblement la tête et sourit.

Je suis honorée vous rencontrer, dit-elle.

Nous aussi, répondit sincèrement la Crâ. Je suis Evangéline et voici, Pinpin, Amalia, Ruel, Latissa et Mordan, ajouta-t-elle en les désignant tour à tour.

C'est Tristepin De Percedal, la reprit le Iop, vexé.

Mais Pinpin pour les intimes, ajouta Ruel, hilare.

J'ai encore mieux, s'exclama Latissa. Pipou…

L'intéressé s'était précipité vers elle et avait plaqué une main contre sa bouche, rouge de honte. Si les autres entendaient ça, ils ne le prendraient plus jamais au sérieux.

Ce serait pas Pipoune, par hasard, demanda innocemment Evangéline.

Les autres échangèrent des regards interloqués puis éclatèrent de rire tandis que Pinpin les regardait, atterré. La Iop tenta de réprimer son fou rire naissant et tourna le dos à son confrère pour éviter de voir sa mine comiquement désespérée quand elle fut soudain poussée dans un buisson. Quand elle émergea des branches, la nouvelle arrivante lui tendait une main secourable qu'elle accepta volontiers tout en fusillant le Iop du regard. Celui-ci était en train de remettre sa cape en place. C'est alors que sa consoeur remarqua qu'il lui manquait quelque chose. Quelque chose de TRÈS important !

Tristepin, ton bras, s'écria-t-elle horrifiée.

Ce n'est que maintenant que tu le remarques, demanda Yugo en rigolant.

Mais c'est… Tu l'as perdu quand ?!

Son cadet entreprit alors de lui raconter les évènements survenus quelques mois plus tôt. Leur affrontement contre Ogrest et la découverte de son destin.

Mais j'ai refusé d'être le Dieu Iop pour pouvoir rester avec ma famille, ajouta-t-il en lançant un regard attendri à Evangéline.

Tout le monde serra les dents, appréhendant la réaction de Latissa, mais elle ne fut pas celle à laquelle ils avaient pensé.

Quoi ?! Tu étais un Dieu, avec toutes les possibilités de dieu et tu ne t'en es pas servi pour faire réapparaître ton bras ?! Mais c'est tellement stupide ! On peut rien faire avec un seul bras ! Sans compter que c'est super moche ! Je n'en reviens pas…

Latissa partit en avant, fulminant de frustration et personne n'osa la rattraper, étonnamment soulagé qu'elle réagisse ainsi. Willow qui observait la scène fut vite gagnée par leur bonne humeur et regarda l'Eliatrop avec affection. Il était bien entouré et quoi qui l'attende dans le futur, ils seraient là pour le soutenir.

Au fait, tu t'es oubliée, chuchota Yugo.

Oubliée ? C'est-à-dire ?

Il y a mes amis et toi qui m'accompagnent, dit-il en déposant un baiser sur sa joue.

Il lâcha sa main et se mêla au petit groupe. Willow était restée figée, confuse et le coeur battant à tout rompre. Elle ne s'y était pas du tout attendu. Elle posa délicatement ses doigts là où les lèvres du garçon avaient effleuré sa joue et eut un sourire gêné.