Wakfu

CHAPITRE 6

Quand ils se remirent en marche, Latissa entreprit de résumer la situation : une relique se trouvait quelque part non loin d'eux et il s'agissait sûrement du Réveil Trautar.

Et il sert à quoi ce réveil, demanda Amalia de mauvaise humeur.

Malheureusement, Latissa haussa les épaules, incapable de fournir la réponse à sa question. Willow, quant à elle, avait pris garde de se tenir à bonne distance de la Sadida et discutait à présent avec Evangéline et - Miracle ! - Mordan. Yugo n'avait pas adressé un mot à la princesse, contrarié par sa réaction de rejet et guidait le groupe au côté de Latissa. Evangélyne demanda alors à Mordan pourquoi il s'était joint à la Iop.

C'est une grande quête qui promet d'être glorieuse, et je pense que mon aide ne sera pas un poids pour Latissa.

Sauf qu'on ignore encore à quoi sert ce Réveil, râla Amalia.

Il change le temps pour la personne qui tire sa couronne, répondit une voix venant des bosquets.

Amalia hurla et fit un bon de côté. Les autres s'armèrent et s'approchèrent, prêt à en découdre. Willow se tint en retrait, ne sachant que faire. Derek lui avait bien appris à se battre mais elle détestait avoir recours à la violence. Elle recula discrètement et une fois à couvert se zappa pour atterrir dans les branches surplombant la source de la voix.

Elle y aperçut une silhouette, recroquevillée et qui riait en silence, fier de son effet.

Et ça te fait rire en plus, râla-t-elle en se laissant tomber derrière lui, furax.

A son tour, le Xélor poussa un hurlement métallique et sortit des fourrés, terrorisé. Willow le suivit, sourcils froncés et le fit reculer jusqu'au milieu de la route. Latissa pointa Nasyap sur sa gorge, menaçante.

Qui es-tu et pourquoi te cachais-tu ? Tu es un bandit, un espion, enchaîna-t-elle.

R-rien de tout cela, Chevalière, répondit le Xélor en levant les paumes pour se protéger de l'épée. Je vous ai entendu parler du Réveil ce matin dans l'auberge alors, je me suis dit que je pourrais vous suivre pour comprendre pourquoi un objet Xélor vous intéressait…

Et en bon représentant de ta classe, tu as décidé de nous espionner, termina Latissa.

Non, enfin si mais j'étais simplement curieux de savoir pourquoi…

Visiblement, la proximité de la lame le mettait dans tous ses états et à ce rythme, il n'allait pas tarder à être en surchauffe. Willow soupira.

Baisse ton arme, Lati, dit-elle. Dans deux secondes, il va nous claquer dans les bras.

Ah ! Je vous jure, soupira la Iop. Mais que sont devenus les braves ? Il avait la lame à l'oeil…

C'est clair que ce combat, ça cassait pas trois pattes à un tofu, renchérit Pinpin en rangeant Rubi à sa ceinture.

Hé ! Les expressions Iops ça va aller, là, bougonna la princesse Sadida.

Les intéressés échangèrent un regard complice puis reportèrent leur attention sur le Xélor, toujours à la merci de la faux. Il semblait inoffensif mais la Confrérie savait par expérience que cela ne voulait rien dire…

Maintenant que tu sais pourquoi nous avons besoin de ces reliques, que comptes-tu faire, demanda Evangéline.

Vous aider, répondit-il en se détendant. D'après ce que j'ai compris, l'usage que vous voulez en faire est à de bonnes fins alors…

Il suspendit sa phrase, pensif puis les regarda tour à tour.

Et qu'y gagnerais-tu, demanda doucement Mordan.

Je veux laver l'honneur et la réputation des Xélors, répondit-il avec sérieux. Depuis les incidents avec Nox et le Compte Harbourg, notre peuple connaît un revers malchanceux. Je veux réparer leurs erreurs…

Il était sincère et personne n'en douta. Dans sa voix avait résonné les accents de la vérité et Yugo et les autres en furent touchés.

Je pense qu'il dit la vérité, déclara Ruel en croisant les bras. Latissa, c'est à toi de décider.

Il faudrait que je demande à l'Homme du Lac, répondit-elle en s'éloignant. Mais il se manifeste comme ça lui chante.

Tu n'as aucun moyen de l'invoquer, demanda Evangéline.

Il ne m'en a pas donné mais je vais essayer. Surveillez-le.

Elle disparut entre deux arbres en silence. Mordan et Pinpin restèrent un moment à fixer l'endroit où ils l'avaient vu s'éclipser puis reportèrent leur attention sur le Xélor qui s'était relevé.

Comment t'appelle-tu, demanda Amalia.

Kyrel Nichrom, pour vous servir, répondit le Xélor en s'inclinant.

Attend, Nichrom comme Nichrom Horlorgerie ?

Exact, je suis le petit-fils de Horlo, confirma-t-il posèment.

Amalia, tu pourrais nous éclairer, demanda Ruel, perdu.

Horlo Nichrom est le meilleur horloger du monde des Douze. Il est passé maître dans l'art des rouages et des aiguilles.

Elle a reçu un bracelet montre Sadida, il y a quelques années, expliqua Evangéline.

J'adore le travail de ton grand-père, s'exclama la Princesse.

Un bracelet montre style Sadida, vous avez dit, répéta Kyrel. Il n'en a créé qu'un seul pour…

Il se tut soudain, réalisant qui se trouvait devant lui et mit un genoux à terre pour s'incliner, paniqué.

Princesse Amalia Sheran Sharm, veuillez m'excuser pour mon impolitesse, dit-il à toute vitesse. J'ignorais que…

Houlà ! On se calme. Pas de ça avec moi. Relèves-toi, Kyrel.

Il parut décontenancé mais obéit. Le petit groupe le regardait, partagé entre amusement et surprise. Yugo se permit même de sourire.

Je suis ici en tant membre de la Confrérie du Tofu. Rien de plus.

Le Xélor regarda tour à tour toutes les personnes l'entourant et recula, effaré. Il ne savait plus où se mettre. Le petit Eliatrop éclata de rire, vite suivi par un vieil Enutrof et un Iop au teint basané et tatoué.

Mais la Confrérie du Tofu ne comprend que cinq membres, s'exclama-t-il. Il y a Ruel Stroud, le Chevalier Tristepin de Percedal, Evangéline La Crâ, la Princesse Amalia et Yugo l'Eliatrop.

Elle vient de s'agrandir, annonça ce dernier. Je te présente Willow qui est aussi une Eliatrope et Mordan Vortival, appartenant à la Confrérie des Chercheurs de Reliques avec Latissa Pendragée, Chevalier de l'Ordre des Gardiens de Shushus qui est partie.

Le Xélor remarqua que le visage de la princesse s'était assombri à l'annonce de la jeune fille au bonnet vert, pour reprendre contenance quelques secondes plus tard. Apparemment, tous n'étaient pas d'accord avec ces changements. Il haussa les épaules et reporta son attention sur Yugo.

Je ne m'attendais pas à tomber sur vous. Mais que faites-vous dans une endroit aussi reculé ?

Latissa prétend qu'il y aurait une relique ici, expliqua Mordan.

Mais toi, demanda Amalia. Pourquoi n'es-tu pas resté travailler avec ton grand-père ?

Pour la raison que j'ai évoqué. Les Xélors sont devenus les cibles de la colère des autres peuples. Même Nichrom Horlogerie en subit les conséquences. L'atelier de montage a été attaqué, il y a deux mois de ça. Presque tout y a brûlé. Je ne pouvais pas rester les bras croisés.

Il y eut un silence gêné. Tous avaient entendus parler des brimades que subissaient les Xélors depuis que Nox puis le maître de l'Île de Frigost s'en étaient pris à l'Arbre de Vie et au Royaune Sadida. Le roi Sheran Sharm avait bien tenté d'apaiser ses confrères mais les pertes avaient été trop conséquentes pour que les gens ignorent les Xélors.

J'irai m'entretenir avec mon père, annonça la Princesse. Kyrel, je peux peut-être protéger Horlo et ses ouvriers mais pas tout un peuple.

C'est pour ça que je veux participer à votre quête. Si nous réussissons, les gens changeront sûrement d'opinion sur nous.

Je pense qu'il a raison, ajouta Mordan. Zobals comme Xélors ne sont pas très appréciés et à juste titre. Si nous parvenons à accomplir cette quête divine, les choses devraient s'apaiser.

Tous hochèrent la tête, marquant leur approbation. Latissa choisit ce moment pour reparaître, les sourcils froncés de mécontentement.

Il ne répond pas, annonça-t-elle. Mais un Xélor ne sera pas de trop pour nous aider à trouver le Réveil. D'ailleurs, tu ne saurais pas où il est par hasard ?

Il ne se trouve pas ici.

Comment le sais-tu ?

C'est un objet divin Xélor, je peux le sentir.

Alors, ça veut dire que Titi et moi, on peut trouver la relique Iop, Eva, la Crâ, Amalia, la Sadida et Ruel, l'Enutrof ?

Normalement, oui. Mais il faut beaucoup de concentration et surtout, savoir ce que l'on doit trouver…

Ces paroles déstabilisèrent le Iop qui regarda sa consoeur mais elle semblait tout aussi perdue que lui. Il haussa les épaules et décida de ne pas se poser plus de questions. Ses amis étaient là pour ça.

La dernière fois que je lui ai parlé, l'Homme du Lac m'a dit que la relique me suivait.

Comment ça, s'exclama Pinpin, intrigué.

Je n'en sais rien, s'écria-t-elle, éxédée. Il m'a juste dit qu'elle se déplaçait en même temps que nous. Rien de plus !

Après un silence de réflexion, l'Enutrof prit la parole.

Alors, on fait quoi, demanda Ruel. On part direction Astrub ?

Il me semble que c'est la seule chose à faire, soupira Latissa, puisqu'on ne sait pas à quoi elle ressemble.

En espérant qu'elle nous suive jusque là-bas, renchérit Mordan.

A midi, ils s'arrêtèrent dans un pré pour manger. Chacun mit en commun les vivres qu'il possédait, même si Ruel rechigna avant de partager. Lui, Mordan ainsi que Willow étaient les seuls à posséder un Havre-Sac.

J'ai du bouftou séché et du papioupain. Sinon, je peux toujours vous préparer de la soupe de chardon, proposa Willow un peu gênée de ne pas pouvoir donner autant que les autres.

Non, ne t'en fais pas, le midi on ne mange pas trop, sinon Ruel et Pinpin ont besoin de faire la sieste.

La dernière fois, toi aussi Yugo tu as bien dormi, s'écria l'Enutrof.

Moi j'ai des oignons, des Broutzels ou des Mad-laynes. D'ailleurs, ajouta-t-il en saisissant le gâteau entre deux doigts, vous ne trouvez pas qu'on dirait Tristepin ?

Les autres lui lancèrent des regards d'incompréhension et d'inquiétude. Pourtant, le Zobal portait toujours son masque de la classe. Pour toute réponse, l'intéressé présenta le petit gâteau de profil, mettant bien en évidence la rondeur en son centre. Yugo comprit et regarda son ami Iop : son ventre ressemblait s'y méprendre à la forme ventrue d'une Mad-Layne. Il explosa alors de rire, vite rejoint par le reste de la petite troupe, excepté Pinpin, qui se tourna vers sa compagne en lui lançant un regard chargé de détresse.

Eva, je ne ressemble pas vraiment à une Mad-Layne, si ?

Sa voix trahissait son désarroi et la Crâ ne put se résoudre à lui assener le coup de grâce.

Mais non… Une Mad-Layne n'a pas de bras ni de jambes, répondit-elle en se retenant difficilement d'éclater de rire.

Cependant, les autres ne se privèrent pas alors que le Iop poussait un soupir de soulagement.

Willow l'imita : plus il y aurait de distance entre elle et ce village de fous, mieux elle se porterait. Elle n'avait aucune envie de croiser un bûcheron. Elle ne donnait pas cher de sa peau si l'un d'eux la reconnaissait mais surtout, ça mettrait ses nouveaux amis en danger. Ces hommes étaient capables de tuer et elle avait failli se faire lyncher avec sa mère, il y avait déjà seize ans de ça. Elle n'avait aucune envie de revivre ça.

Will.

Elle sursauta et se rendit compte que le petit groupe s'était mis en marche. Yugo se trouvait près d'elle et l'observait avec inquiétude.

Ça va ? Tu es toute pâle.

Ce n'est rien, répondit-elle en se forçant à sourire. Un mauvais souvenir qui m'est revenu en mémoire. Allons-y.

Elle lui fit un clin d'oeil et se mit en marche. Ils marchèrent toute la journée et sortirent de la forêt en fin d'après-midi. Le jeune homme n'osa plus aborder le sujet et alla parler à Amalia, décidant que le malaise avait assez duré.

Alors : rassurée, demanda-t-il tranquillement.

Je dois avouer qu'elle est plutôt sympathique, avoua la Sadida à demi mot.

Mais tu n'es pas complètement convaincue…

Non… Désolée, Yugo mais on ne sait rien d'elle… Ça m'inquiète…

On ne sait rien non plus de Kyrel si ce n'est ce qu'il a bien voulu nous dire, déclara-t-il. Et pourtant, il n'a pas fallu grand chose pour vous convaincre.

La princesse tressaillit avant de baisser piteusement la tête. Yugo avait raison : Kyrel avait trouvé grâce à ses yeux alors que Willow représentait encore une menace pour elle.

Je vais essayer d'apprendre à la connaître, dit-elle. Tout ce que je veux, c'est qu'elle ne te fasse pas de mal.

Je sais, Amalia. Et merci pour toute l'attention que vous m'accordez. Je n'y serais pas arrivé sans vous tous.

Heureuse de te l'entendre dire, répliqua-t-elle en reprenant contenance.

Elle ne l'avouerait jamais à quiconque mais cette dernière phrase l'avait comblée de bonheur. Elle lui fit un grand sourire et se dirigea vers Latissa et Willow, en grande conversation. L'Eliatrop eut d'abord un mouvement de recul puis, voyant le sourire gêné de la Sadida, elle se détendit et lui rendit, discrète. Elles commencèrent à parler, d'abord en prenant garde à ce qu'elles disaient puis après quelques minutes, elles discutèrent à bâton rompu sous les regards bienveillants du reste du groupe. Elles en vinrent rapidement à parler vêtement, la Princesse étant une accroc de la mode, elle découvrit bientôt que Willow était aussi bien informée qu'elle en la matière. En revanche, Latissa se sentit très vite dépassée; pour elle, les vêtements se résumaient à son tabard et son pyjama. De ce fait, elle partit voir du côté de Kyrel et Tristepin si la conversation n'était pas plus à sa portée. Ils parlaient Boufbowl à son plus grand plaisir et elle découvrit bientôt que la Confrérie avait joué au Real Boitard et sous la direction du légendaire Kriss La Krass à Brakmar contre le Boufbowleur Masqué qui s'était avéré être une fille et la bien aimée de Kriss. Une fois de plus, elle n'en crut pas ses oreilles mais devant Evangéline et Ruel qui lui confirmèrent en rapportant quelques anecdotes qui manquaient franchement de classe mais pas d'humour, elle sourit et alla jusqu'à rire de leurs mésaventures.

Yugo marchait au côté de Mordan qui, comme à son habitude, était aussi silencieux qu'une tombe, serein et nullement gêné par l'absence de conversation. Soudain, il s'anima et se mit à déblatérer sur tout et n'importe quoi, prenant le garçon de court. Il se plaignit tout d'abord des bûcherons sauvages et archaïques avant de prendre leur défense, changeant de point de vue, puis il enchaîna sur le pourquoi d'une quête aussi glorieuse, mélangeant des propos sans queue ni tête, en débat avec lui-même. Yugo qui essayait de suivre, finit par éclater de rire. L'enthousiasme du Zobal n'était pas retomber et il se mit à rire de bon coeur à son tour, passant un bras autour des épaules de l'Eliatrop. Tout le groupe se retourna pour les dévisager. Les deux protagonistes se calmèrent avant d'échanger un regard complice qui les fit partir de plus belle dans un fou rire.

Je t'aime bien, petit, déclara finalement le Zobal, avant de retrouver son ton neutre habituel, ses yeux rivés sur la route qui s'étendait à perte de vue devant eux.

Yugo ne se formalisa pas et partit en avant en voyant Latissa leur faire de grands signes.

Ruel vient de me dire que tu avais une carte Shushu. Elle pourrait nous indiquer l'auberge la plus proche ?

Oui, je pense.

Yugo fouilla dans ses poches et en sortit une carte qu'il déplia en souriant.

Grufon, il y a une auberge pas loin ?

C'est demandé si gentiment, soupira la carte.

Un plan des environs s'afficha et ils aperçurent une croix, indiquant l'auberge.

Il y a une taverne à six kilomètres au Nord. Demain, il faudra nous diriger au Nord-Est. Astrub est à un jour ou deux de marche.

Et il y a une autre étape sur la route ?

Grufon ?

Oui. Sur la route principale. On vous a vraiment pas appris les bonnes manières, à vous !

Merci, Grufon, dit Yugo en l'enroulant précipitamment avant que Latissa ne sorte une flopée d'insultes.

Ils se remirent en route, soulagés d'être pratiquement au bout du parcours pour la journée. En une heure, ils atteignirent un village paysan, un des plus petits qu'il leur avait été donné de voir. Presque en autarcie, il y avait le minimum pour vivre, un boulanger, un boucher et une auberge pour les voyageurs de passage, sûrement les seuls touristes qu'ils avaient. En entrant sur la place principale, la différence avec la bourgade de bûcheron sauta aux yeux de tous; le parfait contraire, comme le revers d'une médaille. Les environs étaient dégagés sur un patchwork de champs cultivés, des sourires sur tous les visages, des pious qui volaient ou picoraient près des maisons dont les portes d'entrée restaient grandes ouvertes. Mieux encore : lorsqu'ils croisaient un villageois, ils étaient salués ! Ils eurent même le loisir de demander où se trouvait la taverne, bien qu'ils n'auraient pas tourné bien longtemps pour la trouver. Ruel et Mordan en franchirent la porte et se dirigèrent vers le comptoir, tandis que le reste du groupe patientait à l'entrée.

Lorsqu'ils ressortirent, le sourire aux lèvres pour l'un, des étoiles dans les yeux pour l'autre, les deux compagnies étaient logés dans deux grandes chambres, les filles réunies entre elles, laissant les garçons s'organiser dans l'autre pièce. Elles s'installèrent et décidèrent de se reposer avant le repas. Willow s'installa tranquillement sur un lit et fourragea dans son sac pour en sortir une feuille de parchemin et une plume. Elle s'adossa contre la tête de lit et se mit à écrire patiemment et avec application.

Mais qu'est-ce que tu fais, demanda Latissa, à la fois intriguée et outrée.

Cette question attira l'attention des deux autres jeunes femmes, dont le regard se posa sur la jeune Eliatrop qui rougit violemment.

Je voulais envoyer une lettre à mes parents, dit-elle timidement. Pour les rassurer… Je suis partie sans trop leur donner d'explication alors, je voulais simplement leur dire que j'avais trouvé ce que je cherchais, que je me trouvais maintenant avec vous et qu'on se dirigeait vers Emelka.

Ils font quoi tes parents, demanda doucement Amalia.

Mon père est un archaologue, Derek Cherch. Je ne sais pas si ça vous dit quelque chose mais il paraît qu'il est très connu dans son domaine. Ma mère est une guérisseuse. Elle suit Derek et son équipe dans leurs déplacements et je faisais pareil avant de partir.

Ruel doit sûrement le connaître, supposa Evangéline. Si tu lui dis ça, il va te harceler de questions.

Latissa regarda attentivement la jeune fille et vit son air abattu.

Ils te manquent, demanda-t-elle de but en blanc.

Oui. Je n'ai pas l'habitude de rester aussi longtemps sans les voir. Ça fait treize ans que je vis avec Derek et ses assistants et leur compagnie me manque.

Ils sont où, en ce moment ?

Au Sanctuaire de l'Almanax. Il y a une conférence sur les orbes magiques.

Alors qu'elle terminait sa phrase, elle vit la Iop froncer dangereusement les sourcils. Sa méditation n'avait pas échappé aux deux autres qui échangèrent des regards à la fois surpris et inquiets. Finalement, la blonde déclara, peu sûre d'elle.

Il me semble avoir vu sur la carte magique que Almanax était à côté d'Astrub. Après, ma mémoire de Iop me fait peut-être défaut…

Non, c'est juste, confirma Eva.

Mais j'ai promis à Yugo de venir à Emelka avec lui, intervint l'Eliatrop.

Si tu lui dis que tu veux voir tes parents, il comprendra.

Sûrement, mais je pense qu'il serait plus sage que je les attende à Emelka. Je ne pense pas que ma présence va être bénéfique à Derek.

Pourquoi ?

Parce que son principal concurrent y est aussi et que... Oh et puis, je ne vais pas vous embêter avec ça, dit-elle soudain en rangeant ses affaires.

D'un commun accord, les trois jeunes filles suspendirent ce qu'elles étaient en train de faire et vinrent s'asseoir autour de leur nouvelle amie. Amilia lui attrapa la main et l'observa avec sérieux.

Que s'est-il passé qui t'empêche d'aller voir ta famille alors que tu en meures d'envie ?

Rien de dramatique, répondit la jeune fille en haussant les épaules. Enfin... Quand on ne fait pas parti du cercle très fermé et misogyne des Fouilleurs.

Elle s'adossa contre le mur et soupira, faisant visiblement un gros effort pour prendre sur elle.

Il y a moins d'un an de ça, un site datant de l'âge de la Terreur a été découvert autour du centre historique de Bonta, à l'extérieur des fortifications. C'est Derek qui a été officiellement chargé de diriger les fouilles. C'était une aubaine pour lui. S'il découvrait des vestiges du premier affrontement entre Brakmar et Bonta, sa popularité monterait en flèche et appuierait sa candidature pour le poste de Maître Fouilleur, le plus haut grade pour un chercheur.

"Mais Pillo Destrouss convoite aussi le poste. C'est un être mesquin et prêt à tout pour arriver à ses fins. Un jour, il est venu sur le site pour nous saluer et savoir comment les recherches avançaient, soit disant. Mais Derek n'était pas dupe, il savait très bien, tout comme ma mère et moi, qu'il venait dans le but de dénicher une relique avant mon père pour avoir tout le mérite. Mais nous ne pouvions pas lui en interdire l'accès. Alors, Derek m'a chargé de le surveiller pour la journée en compagnie de Driss, un de ses assistants. Cela a marché, tellement bien que je l'ai surpris en train de fouiller au mauvaise endroit.

"Quelques jours plus tôt nous avions découvert une zone très intéressante mais nous ne pouvions pas abandonner le chantier principal alors, nous l'avions laissé en suspens. J'ai discrètement suivi Pillo pendant que Driss allait prévenir mon père pour le prendre sur le fait et le chasser du chantier. Mais ils mettaient trop de temps à revenir et je voyais Pillo creuser encore et encore et déterrer des trésors que Derek aurait dû trouver. Alors, je suis intervenue.

"J'ai utilisé un portail zaap et je les ai renvoyés aux portes de la ville, lui et son équipe. Derek et Driss sont arrivés peu après. Je leur ai expliqué ce qu'il s'était passé. J'avais écarté le danger pour quelque temps, mais Pillo reviendrait à la charge tôt ou tard.

"Depuis que vous avez sauvé ton Royaume, Amalia, les portails éliatrops ne sont plus un secret pour personne.

"Quand il a refait surface, quelques heures plus tard, Pillo a crié au scandale et m'a accusée d'avoir essayé de le tuer. Derek lui a dit que je les avais pris pour des bandits et que pour la gloire de la Confrérie des chercheurs, je les avais fait disparaître. Vous auriez vu leurs têtes, ajouta-t-elle en riant. Après, Derek a déterré lui-même les reliques et les a enfermé dans un coffre gardé par une demi-douzaine de Féca en leur assurant que leurs efforts seraient mentionnés lors de la présentation officielle.

"Depuis, Pillo me voue une haine inconditionnelle et j'ai peur que cela n'ait des conséquences sur la campagne de Derek."

Les filles gardèrent le silence, méditant ses paroles puis Evangéline soupira. Elle ne voyait pas d'autre solution que de rester en retrait le temps que le nouveau Maître Fouilleur soit désigné. Elle posa une main sur le bras de la jeune fille qui sortit de sa rêverie.

Dès que nous serons à Astrub, nous nous rendrons personnellement à l'Annuaire de l'Almanax pour lui transmettre ta lettre, déclara-t-elle solennellement.

Pour une fois, notre réputation va jouer en notre faveur, ajouta Amalia.

Vous feriez vraiment ça, s'exclama la jeune fille, pleine d'espoir.

Bien sûre et puis, je t'avouerai que cet ordre m'a toujours intriguée.

Et ce Pillo Destrouss mérite une bonne leçon, renchérit Latissa en agitant son poing.

La jeune fille sourit et serra la main encore posée sur son bras et se leva en faisant un demi tour, éclatante. Les filles rirent devant cette démonstration de joie enfantine et l'imitèrent.

Allons fêter ça !

Fêter quoi, demanda Amalia.

Notre rencontre, la quête des dieux et votre intervention prochaine auprès de ce cher Pillo.

Les filles éclatèrent de rire et la suivirent de bon coeur l'Eliatrop hors de leur chambre et descendirent en bavardant et en chahutant dans la salle commune de l'auberge où les garçons se trouvaient déjà. Ils les accueillirent avec joie et leur firent de la place à leur tablée. Amalia prit place en bout de table près de Ruel qui se décala en lui adressant un sourire bienveillant. Latissa s'assit entre ses deux nouveaux compagnons tandis que Evangéline rejoignait Tristepin qui la couva amoureusement du regard. Quant à Willow, elle resta un moment en retrait à observer cette joyeuse compagnie avec bonheur. Yugo se retourna et tapota sur le banc près de lui, l'imitant lorsque qu'ils s'étaient retrouvés dans la grotte la veille, lui souriant avec douceur et sincérité. Elle lui répondit et prit place en engageant la conversation avec animation, insouciante et heureuse de partager cet instant de paix avec ses nouveaux compagnons de route et, l'espérait-elle, ses amis.