Wakfu
CHAPITRE 9
Quand l'auberge commença à se remplir, Willow fut chargée du service de salle avec Matou tandis que Yugo cuisinait avec son père. Toma surveillait les petits tandis que Toto servait au comptoir. Cependant, Grougaloragrane parvint à se rendre à la cuisine et voulut chiper un morceau de Bouftou grillé. Alibert le prit sur le fait et lui cria dessus, ce qui eut pour effet de faire sursauter le dragonnet qui répandit le contenu de la marmite en prenant la fuite. Le bruit attira Willow qui arriva dans la cuisine en courant. Constatant l'ampleur des dégâts, elle réfléchit à toute vitesse.
Je vais essayer d'occuper les clients le temps que vous prépariez autre chose, dit-elle en faisant demi-tour à toute vitesse.
À quoi penses-tu, lui demanda Yugo.
T'occupes, lui répondit-t-elle en disparaissant derrière le rideau.
Yugo se dépêcha de tout nettoyer et de préparer un nouveau ragoût. Cela fait, il se dirigea à pas de muloup vers la salle commune et se cacha derrière le rideau. Il aperçut Grougal assis à la fenêtre, fulminant de rage. Willow avait dû le punir. Celle-ci revint justement accompagnée d'un musicien qui s'installa dans un coin de la pièce. La jeune fille monta sur l'estrade et interpella les clients qui commençaient à s'impatienter.
Votre attention, s'il-vous-plaît. Je vous pris de nous excuser pour ce retard. Un certain petit dragon a mis la pagaille en cuisine.
Elle regarda ostensiblement vers la fenêtre et l'assistance éclata de rire tandis que l'intéressé leur tournait le dos.
Pour vous faire patienter, je vous propose un petit concert privé.
Yugo écarquilla les yeux, surpris et s'approcha du comptoir. Toto l'observa brièvement puis reporta son attention sur la jeune fille.
On y avait jamais pensé, chuchota-t-il.
Mais ça va plaire, j'en suis sûr.
Il s'assit et observa Willow qui se tenait à présent au centre de la pièce, les yeux clos. Les premières notes s'élevèrent, douces et nostalgiques. Et enfin, la voix pure et cristalline de l'Éliatrop. Il s'agissait d'un ancien chant Énutrof parlant de leur dieu-dragon et de son fabuleux trésor. Il n'y avait pas un bruit dans la salle, tous se taisaient pour entendre la moindre note, la moindre variation. Alibert sortit de la cuisine et prit Chibi dans ses bras pour qu'il puisse lui aussi admirer le spectacle. Il est y avait quelque chose d'envoûtant dans ce chant et pas seulement pour les Enutrofs présents dans l'auberge. Yugo pouvait sentir un sentiment de nostalgie et de grandeur se dégageait de ce chant millénaire. Il avait beau ne pas en comprendre le sens, la mélodie parlait d'elle-même.
Soudain, Willow fit un signe au musicien qui entama une mélodie plus entraînante, un chant Sadida que la plupart des clients reprit en coeur. Sous les invitations de la jeune fille, des couples se formèrent et se joignirent à l'étrange ballet de l'Éliatrop. Apercevant le maire et propriétaire de l'auberge et toute sa petite tribu, elle s'approcha et prit Chibi dans ses bras.
Venez danser, leur dit-elle.
Allez-y, déclara Alibert. Je surveille le ragoût.
Je viens t'aider, lui répondit Yugo en sautant du comptoir.
L'Enutrof se pencha sur son fils et posa une main sur son épaule.
Vas t'amuser. Tu l'as bien mérité. Et puis, tu risquerais de vexer une certaine jeune fille, ajouta-t-il un ton plus bas.
Le garçon rougit et se tourna vers l'intéressée qui l'attendait, le petit dans les bras, souriante comme à son habitude. Il se tourna une dernière fois vers son père qui le poussa à y aller. Le remerciant une dernière fois, il rejoignit la jeune fille et prit sa main.
Se mêlant à la foule, ils aidèrent Chibi à tenir debout et dansèrent un temps qui leur parut infini. Quand le dernier accord résonna, les deux Eliatrops se regardèrent dans les yeux encore et encore jusqu'à ce qu'Alibert leur criât que tout était prêt. Willow confia Chibi à Thomas et partit dans la cuisine pour commencer le service. Yugo resta un moment immobile, encore empli des images de la danse.
Qu'est-ce que tu attends, l'interpella Alibert. C'est le moment de lui montrer ce dont les Eliatrops sont capables, tu ne crois pas ?
Le garçon fixa son père quelques secondes puis hocha la tête, déterminé. L'arrêtant alors qu'elle allait dépasser le comptoir, il activa un portail et l'invita à y déposer les assiettes. Elle obéit, intriguée puis poussa un cri de surprise en les voyant réapparaître sur les tables. Elle s'empressa d'aller chercher d'autres assiettes, pressée de réitérer l'expérience.
Tu veux essayer, lui proposa-t-il.
N-non, merci. Je ne maîtrise pas encore assez mes portails pour faire ça.
Mais tu te zappes très bien pourtant, s'exclama-t-il. Tu as même réussi à me piéger ce matin.
Me zapper seule ou avec quelqu'un, c'est une chose. Mais un objet inanimé... C'est autre chose.
Alors, on commencera l'entraînement par là.
Elle hocha la tête et continua de faire passer les assiettes, observant chacun des gestes du garçon, plus concentrée que jamais. Alibert les observa attentivement, fasciné par la sérénité qu'ils dégageaient. Est-ce que la majorité des Éliatrops se comportait ainsi ou cela leur était-il propre ?
Tout va bien, Alibert, demanda la jeune fille en s'asseyant au comptoir.
Oui, je me disais juste que...
Il se tourna vers la jeune fille et la vit, la tête légèrement penchée sur le côté, le regardant droit dans les yeux dans l'attente d'une réponse.
Allons dehors.
Elle le suivit, inquiète et le vit s'arrêter sous un arbre à bonne distance de l'auberge. Elle s'assit sur le banc et attendit. Quand il se tourna enfin vers elle, son visage n'exprimait que de l'inquiétude.
Willow, que penses-tu de Yugo ? Sincèrement.
Elle tressaillit, prise de court. Elle considéra le père inquiet et comprit que la question était vitale pour lui.
Je crois que je ne peux pas vraiment mettre des mots sur ce que je ressens à son égard, murmura-t-elle. J'ai eu l'impression de renaître à son contact. C'est comme si j'avais respiré pour la première fois. La sensation d'être normale, de ne pas être vue comme un monstre ou un être à part. Et...
La jeune fille rougit mais continua à le regarder droit dans les yeux.
Et en quelques jours, j'ai découvert un garçon courageux, aimant et aimé, drôle et aussi impétueux. Pour tout vous avouer, j'ai adoré ce que j'ai vu, Alibert. Sincèrement. Il a sauvé trois fois le Monde des Douze, Yugo est le Roi de mon peuple et je suppose que Adamaï a aussi un statut particulier auprès des dragons. Mais malgré toutes ces choses qui pourraient les rendre arrogants, il est humble et n'hésite pas à aider son prochain. Et j'admire beaucoup cette qualité chez lui, tout comme chez vous.
Il l'observa longuement et finit par sourire.
Tu possèdes aussi cette qualité, Willow. Tu n'as pas montré l'ombre d'une hésitation pour l'aider dans sa recherche alors que tu as beaucoup plus important à traiter.
Je crois que je ne suis pas pressée de savoir, déclara-t-elle en regardant les collines environnantes. Je suis bien ici avec vous et j'ai envie de m'investir pour les Éliatrops, de découvrir qui nous sommes et peut-être, mon rôle dans cette mystérieuse histoire.
Alibert lui sourit, s'assit à côté d'elle et vit son fils sur le pas de la porte qui les cherchait. Quand il les aperçut, il ouvrit un portail et disparut. L'Enutrof se leva et se posta devant le second portail.
Je te le confie, déclara-t-il. Prends-en bien soin.
La jeune fille se tourna vers lui dans le but de lui demander le sens de ses paroles mais Yugo apparut soudain.
Qu'est-ce que vous faites, s'écria-t-il. On a besoin de bras.
Alibert partit sans attendre, enthousiaste. Son fils lui emboîta le pas mais se stoppa peu après en n'entendant plus la jeune fille. Il se retourna et la surprit en train de l'observer d'un air singulier.
Willow ? Tout va bien ? Mon père ne t'a pas importunée au moins ?
Elle sursauta et secoua la tête, comme s'il la sortait d'une profonde rêverie. Puis, elle rougit et le rejoignit en courant.
Non, au contraire, lui répondit-t-elle. Nous avons eu une discussion très intéressante. Mais passons, Alibert nous attend.
Yugo resta figé sur place, impressionné. La jeune fille dégageait quelque chose d'infimement différent. Elle faisait preuve de plus d'assurance, ne semblait plus s'excuser d'être en vie ou simplement d'être là. Il n'avait pas la moindre idée du sujet qu'elle avait bien pu aborder avec son père mais cela lui avait fait du bien.
Il lui devait une fière chandelle. Avec l'aide de sa famille, il parviendrait à l'aider et à lui faire aimer ce qu'elle était.
"Comme moi, je..."
Il rougit violemment et partit en courant en l'entendant l'appeler.
Quand les clients se firent moins nombreux, la petite famille se permit de faire une pause à l'entrée de l'auberge. La jeune fille avait eu le droit à de nombreux remerciements qui eurent pour effet de la gêner, faisant sourire la tribu.
À présent, elle jouait avec Chibi et Grougaloragrane à qui elle avait levé sa punition après lui avoir fait un sermon. Le dragonnet avait écouté sagement puis était allé rejoindre son frère. Elle partageait un lien particuliers avec les deux petits ce qui ne cessait de surprendre les deux autres.
Après avoir pris un peu de repos et tandis que les petits dormaient à l'ombre du grand arbre avec Alibert, Yugo donna sa première leçon à Willow qui consistait à zapper des objets et de les faire atterrir en douceur à des distances différentes. Il ne lui fallut qu'une heure pour maîtriser l'exercice et ils passèrent à la vision draconnique. Comme Yugo lui en avait déjà parlé, elle put les activer immédiatement et découvrit avec émerveillement le monde en Wakfu. Elle fit un tour sur elle-même, détaillant chaque élément qui s'offrait à sa vue fait de pure énergie. Quand elle s'arrêta enfin sur le jeune homme, elle le sentit plus qu'elle ne le vit sourire. Puis, elle se pencha sur Grougaloragrane et Chibi. Elle eut un aperçu de leur bonheur mais aussi du lien particulier qui les unissait. Baissant les yeux sur ses propres émanations de Wakfu et vit qu'elles s'effilochaient dans toutes les directions et venaient alimenter chaque chose vivante.
Euh, Petit Roi... Tu pourrais activer ta vision et m'expliquer pourquoi mon Wakfu s'échappe de tous les côtés ?
Il s'exécuta sans attendre, inquiété par le teint pâle de son amie, sous le regard sceptique d'Alibert. Yugo n'avait jamais pensé à le faire et il fut stupéfait de constater que la quantité d'énergie qu'elle dégageait était astronomique et que toute chose venait s'en nourrir.
Déesse, souffla Yugo. Serait-ce possible que Will soit...
Il désactiva sa vision draconnique et considéra la jeune fille avec effarement. Celle-ci était restée immobile, atterrée par la théorie farfelue et impossible que le garçon était en train de formuler à demi-mots. Elle commença à reculer, pas à pas et finit par s'enfuir pour aller s'enfermer dans sa chambre.
Père et fils restèrent immobiles, assommés par ce qu'ils venaient de découvrir. Si leur théorie s'avérait juste, ils étaient en présence d'une des deux entités les plus puissantes de l'Univers ou du moins, une réincarnation. Une réincarnation qui ignorait tout d'elle et de son peuple, de ses six enfants et ses pouvoirs.
Yugo...
Il tourna la tête et le contempla d'un regard vide.
Il faut aller lui parler.
Il hocha la tête et se dirigea d'un pas titubant vers l'auberge.
Si on y réfléchissait, c'était une bonne chose. Quand elle saurait se servir de ses pouvoirs, leur quête pourrait avancer et les Éliatrops pourraient enfin prétendre à une place dans le Monde des Douze. Face à la Déesse en personne, les Douze ne pourraient que s'incliner.
"Encore faudrait-il que Yugo la fasse sortir de sa chambre" pensa-t-il avec appréhension.
