Wakfu
CHAPITRE 10
Il resta un long moment aux pieds de l'escalier, sonné et incapable d'avoir une pensée cohérente. Comment lui, le Roi des Éliatrops certes, mais tout de même un être de petite envergure comparé à la Déesse, serait en mesure de la rassurer et de lui garantir que tout cela avait un sens ? Il l'ignorait lui-même !
Pourtant, il fallait bien qu'il le fasse. En tant qu'ami. "Ou en tant que fils " pensa-t-il sombrement.Cette idée était loin de le ravir. Pire ! Elle le plongeait dans un désespoir indéfinissable. Il avait compris il y avait des années de cela qu'il ne vieillissait pas au même rythme que les habitants du Monde des Douze. Alors qu'Amalia devenait une ravissante jeune fille, il restait un gosse de quatorze ans. Il s'était fait une raison : on n'allait pas à l'encontre de l'ordre naturel par amour. Il s'était alors rendu compte qu'il pourrait passer sa vie entière seul et éternellement jeune en voyant ses amis vieillir, leurs enfants grandir puis mourir.
Pourtant, à l'arrivée de Willow, il avait repris espoir. C'était une Éliatrop tout comme lui et de ce fait, ils vieillissaient tous deux de la même manière. Il s'était pris d'affection pour elle et espérait qu'elle aussi. Son désarroi le plongeait dans un vide angoissant et ça lui était insupportable.
Relevant la tête, il gravit les escaliers à toute allure et se planta devant la porte. Tremblant comme une feuille, il inspira à pleins poumons et frappa à la porte.
Will, j'entre.
Il n'eut pas de réponse mais poussa le battant sans plus attendre. La jeune fille se tenait dans l'encadrement de la fenêtre, pensive. Son visage était serein et ne conservait aucune trace de larmes.
Willow ?
Elle sursauta et se tourna vers lui en souriant.
Petit Roi, déclara-t-elle. Je ne t'avais pas entendu entrer. Assis-toi.
Il prit place sur une chaise et observa la jeune déesse s'asseoir sur le rebord de la fenêtre, sereine.
Je suis désolée de m'être enfuie en plein milieu de l'entraînement, dit-t-elle finalement.
Willow…
Écoute, Yugo. Je pense que pour le moment, il vaudrait mieux laisser de côté cette... supposition et nous concentrer sur mon entraînement et la quête. Rien n'est sûr et il est même fort probable que nous ayons faux sur toute la ligne. Je veux dire, pourquoi la Déesse irait se réincarner en Éliatrop qui ignore tout de son peuple ? C'est insensé.
Yugo contempla l'objet de tous ses tourments mais aussi de ses espoirs et soupira. Il se rappela alors la réaction de Pinpin quand il avait découvert qu'il était le Dieu Iop réincarné. Il avait tout rejeté en bloc, refusant de croire ce qui était pourtant sous ses yeux. "J'ai deux Dieux parmi mes amis, et de taille !" constata-t-il en riant intérieurement avec ironie. Mais elle avait raison : ils ne devaient pas s'arrêter sur de simples suppositions. Ça ne les feraient pas avancer de se torturer avec des questions auxquelles ils ne pouvaient apporter absolument aucune réponse.
Et l'idée que vous soyez mes enfants, Chibi et toi, me met assez mal-à-l'aise, ajouta-t-elle en riant. Je n'ai que vingt-et-un ans, après tout.
Comment se fait-il que tu vieillisses normalement, demanda-t-il avec une pointe de jalousie.
J'ai gardé l'apparence que je possédais à mes dix-huit ans, répliqua-t-elle d'un sourire sans joie. Cela fait trois ans que je n'ai pas changé même si cela est moins choquant qu'à ton âge. J'ignore pourquoi tu es resté bloqué à quatorze ans et moi, dix-huit mais c'est ainsi. Et je refuse de croire que tu es mon fils, ajouta-t-elle en grimaçant.
Il éclata de rire et se leva pour la rejoindre. Prenant sa main dans la sienne, il la serra et ne la lâcha plus. Le considérant avec surprise, elle devint rouge comme un Piou de feu et resta immobile en attendant de savoir ce qu'il allait faire.
Ça serait vraiment dommage, murmura-t-il en rougissant à son tour, un sourire éclatant étirant ses lèvres. Je pense que tu t'es assez entraînée pour aujourd'hui. Repose-toi autant que tu le souhaites. On s'occupera de l'auberge avec mon papa Alibert, Toma, Matou et Toto.
Ah non, s'exclama-t-elle. Je ne vais pas me tourner les pouces pendant que vous travaillez. Et puis, mes fans m'attendent.
Ils éclatèrent de rire et se levèrent pour descendre. Il retrouvèrent l'Enutrof dans le salon, occupé à faire les cent pas. Quand il les aperçut, il se précipita vers eux.
Willow ! Comment tu te sens ?
Bien, merci, répondit-elle avec insouciance. Et vous ?
Aussi…
Tout va bien, Papa, lui déclara Yugo. Willy a décidé de ne pas tenir compte de ce détail et de continuer sa formation. On va aller se reposer avant le service du soir. Tu viens ?
N-non, ça va aller. Je vais garder un oeil sur les petits. Prenez votre temps.
Les deux Éliatrops remontèrent et se stoppèrent devant la porte de la jeune fille, indécis. Les règles de bienséance voulaient qu'ils se retirent chacun dans leur chambre cependant, aucun ne voulait se retrouver séparé de l'autre. Prenant les devants, Yugo lui attrapa la main et la mena dans la pièce qu'il partageait avec son frère jusqu'à il y a quelques mois et la fit asseoir sur un sofa. Fouillant dans ses affaires, il en sortit un carnet qu'il lui présenta.
Qu'est-ce que c'est, l'interrogea-t-elle, piquée de curiosité.
Un carnet qu'Éva m'a offert pour mes quatorze ans. Ouvres-le.
Elle s'exécuta et découvrit avec émerveillement le récit des aventures de La Confrérie du Tofu enrichi d'illustrations dessinées par les mains expertes de la Crâ. Elle le lut en silence, absorbée par la richesse des dessins et la minutie de l'archère. Elle faillit fondre en larmes quand elle découvrit qu'Alibert avait été transformait en buisson puis en vieil homme et dans quelles conditions la Confrérie s'était formée.
Alibert a vraiment de la chance de t'avoir, murmura-t-elle.
C'est de ma faute s'il s'est retrouvé dans cette situation, répondit-il en baissant les yeux.
Peut-être mais je pense qu'il n'y a jamais vraiment réfléchi. Il t'aime. C'est indéniable. Il suffit de voir comme son visage s'est illuminé quand il t'a vu ce matin. Et puis, il en a vécu des aventures avant qu'il s'occupe de toi. Ruel m'en a raconté quelques unes et ce n'était pas de tout repos non plus de travailler comme chasseur de primes.
Le garçon sourit, apaisé. Willow avait raison : travailler avec ce vieux bandit était une tâche des plus mouvementées. Elle referma le livre et s'adossa au lit, lasse.
Je crois que je vais aller m'allonger. Le service de midi a été assez intense.
Et celui de ce soir risque de l'être encore plus, déclara Yugo en étouffant un bâillement. Avec ton spectacle improvisée de tout à l'heure, il devrait y avoir encore plus de monde.
Tant mieux. Au moins, j'aurais su me rendre utile. Je n'aimais pas l'idée d'être hébergé gratuitement.
Will, tu n'es pas hébergée, tu es invitée.
Peut-être, répondit-elle en se levant. Mais je préfère nettement mettre la main à la pâte que de vous regarder faire. Bon, je vais te laisser.
Elle baissa les yeux sur lui et vit qu'il s'apprêtait à lui demander quelque chose puis se raviser. Lui tendant la main, elle l'invita en silence à venir. Son visage sembla s'illuminer quand il saisit sa main et la suivit.
J'aimerai que tu me racontes un peu tes péripéties, lui dit-elle.
Ils entrèrent et s'allongèrent sur le lit en soupirant de contentement. S'installant plus confortablement, Willow passa un bras au-dessus du garçon qui lui tournait le dos, rose de confusion. La sentir aussi proche de lui était aussi grisant qu'angoissant. Il ne parvenait même plus à avoir une pensée cohérente. Cependant, le garçon vit distinctement le visage d'Amalia et eut une pointe de remord avant de la chasser.
Comment vous en êtes venus à jouer avec Kriss La Krass à Brakmar, demanda-t-elle doucement.
Elle cherchait à le mettre à l'aise et il lui en fut reconnaissant. Il s'allongea sur le dos et fixa le plafond. Il lui raconta comment il en était venu à jouer au Boufbowl dans le Real Boitard, son affrontement contre Kriss, sa victoire et son amitié avec le célèbre Boufbowleur. Quand il tourna la tête, Willow dormait tout à fait, son visage à quelques centimètres du sien. Il en profita pour l'observer tout à sa guise : ses lèvres pleines, ses longs cils, sa peau douce, ses traits fins mais surtout ses cheveux blancs comme neige. Il se retourna lentement et les effleura du bout des doigts. Gardant une mèche serrée dans son poing, il finit par s'endormir, la tête posée sur sa poitrine.
Elle se réveilla brièvement et découvrit le garçon profondément endormi. Déposant un baiser sur son front, elle resserra son étreinte avant de refermer les yeux en souhaitant que ce moment dure le plus longtemps possible.
L'Enutrof soupira. Il aurait bien voulu qu'Adamaï soit là. Toutes ces questions sans réponses le rongeaient. Willow semblait prendre la chose avec un calme hallucinant mais une autre surprise de ce genre et elle ne manquerait pas de perdre pied. Il leur fallait de l'aide et rapidement.
"Si ce qu'il suppose s'avère exact, cela veut dire que d'autres épreuves les attendent et bien plus difficiles que ce que l'on pourrait imaginer" pensa-t-il avec crainte en aidant Chibi à tenir debout. "Pour qu'une déesse, non, pour que la Déesse descende en personne lui prêter main forte, ce doit être vraiment difficile."
Il soupira. Plus vite la jeune fille serait prête, plus vite ils pourraient partir à la recherche d'indices et peut-être trouver un semblant de réponse. Il se secoua, se forçant à être optimiste puis aperçut ses apprentis et se leva.
Laissons-les encore un peu dormir, murmura-t-il.
Alibert sourit doucement. Il fallait rassurer les enfants, se montrer calme et confiant mais au fond, il était mort de peur. Qu'allait-il encore leur arriver ?
