Wakfu
CHAPITRE 11
Quand Yugo se réveilla, il se retrouva blotti tout contre Willow, sa tête confortablement posé sur son épaule. Il rougit et se dégagea à regret en frissonnant, le cocon de chaleur humaine brisé. Du rez-de-chaussée lui parvenait un léger brouhaha qui le fit bondir du lit, réveillant sa compagne.
- Yugo ? Un problème, demanda-t-elle d'une voix ensommeillée en se frottant les yeux.
- Non, répondit-il très vite. Mais je crois que les clients sont là.
Comme lui, elle sauta du lit. S'inspectant dans le miroir de la coiffeuse, elle arrangea sa tenue, se passa de l'eau fraîche sur le visage et lui fit face, à présent tout à fait réveillée et souriante comme à son habitude. Puis, elle s'accroupit face à lui, remit son bonnet en place et défroissa sa tunique avant de hocher la tête d'un air satisfait et de déposer un baiser sur sa joue.
Allons-y, souffla-t-elle. Alibert doit être débordé.
Il hocha la tête d'un air hagard tout en lui emboîtant le pas. S'il avait été plus âgé, Willow ne se serait sûrement pas permis un tel geste, ce qui l'aurait frustré. Cependant, s'il avait paru son âge réel, c'est-à-dire vingt ans, il aurait pu se permettre un tel geste pour lui témoigner toute son affection. Il soupira et se força à sourire quand la jeune fille se retourna vers lui, la mine inquiète. Il ressentait une frustration semblable à ce qu'il avait ressenti quand Amalia avait été présentée au Compte Harbourg pour devenir sa femme et créer une alliance entre les deux nations. Ce sentiment d'impuissance insupportable. Il avait beau être resté un gosse de quatorze ans dans les apparences et conservé des réactions adolescentes, il avait vécu suffisamment d'années pour attendre autre chose.
Will ?
Oui, fit-elle en se retournant sur la première marche de l'escalier.
Tu me vois comme un gamin ?
Elle parut déconcertée et le regarda avec surprise. Que lui arrivait-il ? Pourquoi lui demandait-il cela maintenant ? Avait-elle fait ou dit quelque chose de dégradant ?
Pourquoi cette question, demanda-t-elle doucement en s'agenouillant face à lui.
Parce que j'ai l'air d'un gamin alors que je n'en suis plus un, répondit-il d'une voix boudeuse en baissant les yeux.
Riant sous cape, elle prit son visage entre ses mains et le força à le regarder, calme et dégageant une douce chaleur sur son visage.
Tu es bien plus que cela, Petit Roi, murmura-t-elle en le regardant droit dans le yeux. Tu es mon souverain, tu es mon ami et tellement d'autres choses encore. Si tu savais… Mais je dois avouer que ton apparence… juvénile ne me facilite pas la tâche, termina-t-elle en souriant, les joues roses.
Il avait eu sa réponse et ressentit de la joie avec une pointe d'amertume. Visiblement, son… attachement était réciproque mais son allure d'adolescent était une réelle barrière. Avisant sa mine triste, Willow soupira et déposa un doux baiser sur sa joue. Yugo en resta figé de stupeur. Puis, il passa ses bras autour de sa taille et la serra contre lui. Ce baiser n'avait rien de semblable avec son prédécesseur. Il était mille fois plus doux et aussi plus intime. Willow l'avait chargé de tous les sentiments emmêlés et inconnus qu'elle pouvait ressentir à son égard.
Un jour, nous serons sur un pied d'égalité, souffla-t-il à son oreille. Et à ce moment-là, je te reposerai la question.
Et je te répondrai tout aussi sincèrement, répondit-elle en l'écartant à bout de bras pour le regarder droit dans les yeux. C'est promis.
Il hocha la tête, satisfait puis l'aida à se lever et ils descendirent l'escalier d'un pas tranquille. Ils furent accueilli par les salutations des clients et par les cris d'Alibert. Il naviguait à toute vitesse entre les tables et la cuisine, donnant des ordres précis et clairs à ses trois apprentis qui tentaient tant bien que mal de garder le rythme. Les deux amis se précipitèrent, l'un au cuisine pour seconder son père et l'autre en salle pour prendre les commandes et assurer le service. Quand le rythme se calma un peu, Willow entama une danse accompagnée d'une balade apaisante et lente. Un jeune homme assis au comptoir se proposa pour la faire danser ce qu'elle accepta d'une révérence en lui offrant sa main. Yugo sortit des cuisines à ce moment et eut un pincement au coeur. Elle se mouvait avec grâce et légèreté, comme si l'apesanteur n'avait pas de prise sur elle. Il ne pouvait pas la faire danser. Il ne pouvait pas lui procurer le sentiment de sécurité en la protégeant dans ses bras. Il ne pouvait pas affirmer sa place à ses côtés.
A mesure qu'il réalisait son impuissance, son visage s'assombrit dangereusement et il disparut à l'étage. Personne ne s'en rendit compte jusqu'à la fin du morceau où la jeune fille le guetta pour partager cet instant de joie avec lui. Ne le trouvant pas, elle chargea le musicien de jouer des morceaux calme le temps du repas et disparut derrière le rideau menant au cuisine. Alibert s'y trouvait, en compagnie de Toto et Matou mais pas de traces de Yugo. Avisant sa mine inquiète, l'Enutrof s'approcha et la prit par l'épaule et le mena discrètement vers l'entrée.
Il doit être à l'étage, chuchotta-t-il. Il n'avait pas l'air bien tout à l'heure. Tu voudrais bien aller jeter un oeil ?
Mais… Il reste des clients et…
Pas de soucis de ce côté-là, la coupa-t-il. On s'en sort très bien à quatre. Vas-y et passe voir si Chibi dort.
Elle hocha la tête, reconnaissante et disparut en trottinant à l'étage après avoir saluer les trois apprentis et emportait de quoi manger. Faisant un détour par la chambre, elle aperçut le petit et son jumeau, profondément endormis. Elle se dirigea alors vers la chambre de Yugo et fut alertée par un bruit sourd. Posant le plateau sur un guéridon, elle partit en courant jusqu'au fond du couloir et ouvrit la porte, apercevant le jeune homme face à un mur, le poing meurtri. Elle se précipita et inspecta la blessure. Il n'y avait rien de grave, cependant, elle préférait nettoyer la plaie avant qu'elle ne s'infecte. Le prenant par l'autre main, elle le guida jusqu'à sa chambre et le fit asseoir sur son lit.
Attend-moi ici, je reviens avec de l'eau chaude, dit-elle d'une voix blanche avant de disparaître.
Il ne réagit pas immédiatement et une fois assuré d'être bien seul, il se couvrit le visage de ses mains. Mais que lui arrivait-il ? Pourquoi ne parvenait-il pas à garder son calme ? Il avait pourtant réussi lorsque Amalia avait accepté la demande en mariage du Compte. Alors pourquoi ne faisait-il pas de même maintenant ? Elle avait simplement dansé avec un jeune homme de son âge et qu'il connaissait bien et trouvait même sympathique. Il ne contrôlait plus rien et avait l'impression d'être submergé par ses sentiments. C'était insupportable.
Willow revint avec une bassine d'eau fumante qu'elle déposa sur sa table de chevet. Avisant son Havre-Sac, elle fouilla dedans et récupéra la Bourse de Noitceruser et en mit quelques feuilles à infuser. Puis, elle trempa un linge propre dans la décoction et tamponna doucement la main de son compagnon.
Que s'est-il passé, demanda-t-elle doucement sans le regarder.
Je…
Il n'avait pas le courage de lui avouer son éclat de colère et surtout la raison de ses tourments. C'était trop prématuré et nouveau pour qu'il puisse mettre des mots sur ce qu'il ressentait.
J'aurais voulu être à la place de celui avec qui tu dansais, avoua-t-il d'une toute petite voix.
Elle garda le silence une éternité, absorbée par la confection de son bandage puis soupira.
Dis-toi une chose, Petit Roi, souffla-t-elle. Danser, je peux le faire avec un parfait inconnu s'il me paraît sympathique. Par contre, dormir avec quelqu'un pour qui je ne ressens rien en particulier s'avère impossible pour moi. Alors, tu es toujours sûr de vouloir prendre sa place ?
Il redressa vivement la tête, piqué au vif. L'imaginer avec un autre serré dans ses bras et aussi proche le mettait hors de lui. Il vit alors ses joues roses et son regard craintif et eut un sourire discret.
Évidemment, j'aurais préféré danser avec toi, mais je me voyais mal refuser la proposition d'un client au risque de plomber l'ambiance, continua-t-elle sur un ton léger en détournant son regard.
Ça lui aurait sûrement brisé le coeur, ajouta-t-il avec un sourire mauvais.
Elle éclata de rire et se leva. Elle partit dans le couloir et revint avec un plateau garni de deux assiettes de Blanquette spéciale Alibert. Les posant sur la petite table près de la fenêtre, elle fit signe à son compagnon qui vint s'asseoir. Ils mangèrent en silence, ruminant des idées noires puis Willow s'anima soudain. Se levant, elle fit signe au garçon de l'attendre et repartit avec le plateau. Il se cala plus confortablement sur sa chaise et ferma les yeux, sentant la fatigue poindre le bout de son nez.
Quand la jeune fille revint, elle tenait deux capes fourrées. Elle lui en lança une qu'il réceptionna habilement d'une main.
Où compte-tu aller à cette heure, demanda-t-il, surpris.
Faire un tour, prendre l'air ou se défouler, répondit-elle doucement. Peu importe.
Ça me va.
Il enfila sa cape et regarda la jeune fille ouvrir un portail puis lui tendre la main qu'il prit sans hésiter. Ils le franchirent et atterrirent sur le toit. Le brouhaha et la musique leur parvenaient assourdis. Ils s'assirent l'un contre l'autre en frissonnant et Willow passa un pan de sa cape sur les épaules de Yugo.
Tu devrais profiter de ta jeunesse pour faire ce qu'à vingt ans tu ne pourras plus te permettre.
Comme...
Comme sauter au cou de ton père, te faufiler où bon te semble, dormir avec une jeune fille avec toute l'insouciance du monde, énuméra-t-elle en riant.
C'est vrai... Mais... Il y a tellement de choses que j'aimerai faire et qui sont hors de portée…
Comme quoi ?
Pouvoir protéger ceux que j'aime, danser avec une charmante demoiselle... et tellement d'autres choses encore.
Ça arrivera plus tôt que tu ne le crois, Petit Roi, se contenta-t-elle de répondre.
Il soupira, espérant sincèrement qu'elle ait raison.
Et ça me fendra le coeur de ne plus pouvoir dormir avec toi, ajouta-t-elle théâtralement arrachant un sourire à son compagnon.
Pourquoi ne pourrait-on plus dormir ensemble ?
Parce que ça ferait jaser. Et les ragots sont nos pires ennemis, déclara-t-elle avec conviction.
Alors, il nous suffira d'être discrets, répliqua-t-il avec sérieux. Je ne vais pas m'empêcher de vivre parce que ça ne plaît pas à certains. Et puis, je suis Roi. Et un roi fait ce qui lui plaît.
À condition de ne pas devenir un tyran mais tu en es bien loin.
Pour être tyran, il faut avoir un peuple à martyriser.
Qu'est-ce qui se passe, Yugo, s'écria-t-elle avec véhémence. Tu vois tout avec pessimisme ! Des centaines de personnes rêveraient d'être à ta place ou à la mienne. Tu as un père aimant, des amis fidèles et le temps n'a pratiquement aucune emprise sur nous !
Mais pourquoi suis-je resté bloqué à mes quatorze ans, explosa-t-il. Pourquoi ? Je m'étais fait une raison pour Amalia. Mais toi ! Pourquoi grandis-tu plus rapidement alors que nous sommes tous deux des Éliatrops ?
La jeune fit eut une réaction mitigée, partagée entre la jalousie qu'elle éprouvait pour la Sadida et le bonheur d'entendre le jeune homme exprimer son affection aussi franchement. Finalement, elle passa un bras autour de ses épaules et le serra contre elle, se sentant impuissante face à la détresse qu'elle percevait derrière chacun de ses mots.
Je l'ignore, Yugo, murmura-t-elle. Mais j'attendrai le temps qu'il faudra. J'attendrai que tu me demandes à nouveau comment je te considère pour te répondre franchement. Alors, ne sois pas trop pressé.
Il hocha la tête et attrapa la main qu'elle avait posé sur son épaule et la serra en tremblant. Ça lui faisait mal et il réalisa l'égoïsme de ses paroles et en fut mortifié. Cependant, les choses avaient été dites clairement et ils n'auraient pas à revenir dessus. Se dressant sur les genoux, il se stabilisa et fit face à la jeune fille qui le considéra avec surprise.
Ferme les yeux, dit-il dans un souffle.
Elle obéit, le coeur battant à tout rompre. Le regard qu'il lui avait lancé n'avait rien de celui d'un enfant. Il était vif, acéré et enflammé par l'envie. Elle sentit ses doigts effleurer sa joue, tremblants mais avançant sans hésitation vers sa chevelure et s'y glisser avec douceur.
Ne m'en veux pas, Willow, chuchotta-t-il.
Et avant qu'elle n'ait pu lui demander ce qu'il avait à se faire pardonner, ses lèvres furent scellées par celles du garçon dans un baiser maladroit mais plein de tendresse et d'empressement. La jeune fille ne sut dire plus tard combien de temps il avait duré mais quand il la libéra, elle garda encore les yeux fermés quelques secondes pour savourer ce témoignage d'une affection partagée, avant de les ouvrir et de culpabiliser d'avoir permis à une jeune garçon de quatorze ans de l'embrasser. Pourtant, quand elle sentit la main s'échapper de sa chevelure, elle réagit au quart de tour et l'attrapa par le poignet en ouvrant les yeux, farouche.
Tu ne t'enfuiras pas aussi facilement après ce que tu viens de faire, Petit Roi, gronda-t-elle. Tu comptais disparaître par un portail zaap et t'enfermer dans ta chambre en attendant demain ? Et bien, je suis au regret de te dire que ça ne se passera pas comme ça.
D'un bond, elle sauta du toit, Yugo serré contre elle et fit apparaître un portail au ras du sol, lui arrachant un hurlement de peur. Ils reparurent à des centaines de mètres au-dessus du sol. Elle inspecta les environs d'une oeillade puis fila vers la forêt à une vitesse hallucinante avec une facilité déconcertante. C'était à peine si elle bougeait pour ouvrir ses portails. Et de ce qu'il savait, ce n'était pas donné à tout le monde mais il se garda bien de le faire remarquer à la jeune fille pour éviter un nouveau débat houleux sur ses origines qui devenaient de plus en plus évidentes à ses yeux.
Elle les fit atterrir sur une branche, au plus haut d'un arbre massif, leur offrant une vue imprenable sur Emelka et ses alentours. Willow se laissa glisser contre le tronc et poussa un soupire d'aise. L'air était frais cependant, elle en profita pleinement et ferma les yeux. Yugo s'assit docilement à bonne distance, méfiant. Elle lui avait vraiment fichu la trouille en se jetant dans le vide. Cependant, il avait remarqué ses joues rouges et ses yeux plus pétillant que d'habitude. Elle était troublée et tentait tant bien que mal de remettre de l'ordre dans ses idées. Il avait été égoïste au-delà du possible et si son père l'apprenait, il serait sûrement déçu. Cependant, il n'éprouvait pas de remords, juste de l'impatience mêlée à la crainte. Willow n'avait encore rien dit et même si tout portait à croire que ça ne lui avait pas déplu, son silence était une véritable torture.
Je plains Amalia, souffla-t-elle alors en gardant les yeux fermer.
Comment ça, insista-t-il prudemment.
Elle a toujours des sentiments pour toi. Et si un jour, tu venais à grandir et que tu atteignais mon âge, elle, elle aurait raté la dragodinde… Elle serait plus âgée que nous et tu serais hors d'accès.
Je l'aime beaucoup, déclara-t-il. Et si j'avais grandi au même rythme qu'elle, peut-être serions-nous fiancés mais… Elle a un pays à gouverner et j'ai un peuple à libérer et à installer. Nos chemins prennent lentement des directions différentes… Je me suis fait une raison, il faudra bien qu'elle comprenne aussi…
Il se tut un moment puis serra les poings pour faire cesser les tremblements qui parcouraient ses mains.
Je crois que je l'ai réellement compris quand elle a accepté d'épouser le Compte Harbourg, ajouta-t-il d'une voix blanche. Même si c'était pour garantir la sauvegarde de son peuple, elle n'a pas hésité un instant. Je sais que ça l'a profondément blessée mais… On aurait pu trouver une solution et au final, on l'a trouvé. Je me suis brouillé avec Adamaï mais, on a sauvé le peuple Sadida. Elle en a douté. Elle a douté de ses amis pour s'associer à un parfait inconnu. Et je ne peux pas lui pardonner…
La fin de sa phrase fut interrompue par un sanglot, alertant la jeune fille qui se dressa en ouvrant les yeux. Le corps du garçon était parcouru par des tremblements qu'il tentait vainement de réprimer. L'attrapant, elle l'attira à elle et le protégea de ses bras, ne sachant que faire d'autre pour l'apaiser. Il avait été profondément meurtri par la trahison d'Amalia, de son premier amour.
Elle avait ressenti cette peine, ce sentiment de trahison et désirait plus que tout l'effacer. Elle avait réalisé longtemps après que cet incident avait été certes douloureux pour elle mais aussi éphémère. Cependant, Yugo mettrait du temps à le comprendre et le chemin jusqu'à l'apaisement serait long. Il faudrait éviter une confrontation directe avec la princesse Sadida et se concentrer sur autre chose. Et il lui faudrait aussi prendre ses distances et prendre garde à ce qu'elle ferait.
Yugo, tu vas attentivement écouter ce que je vais te dire, d'accord, dit-elle d'une voix infiniment douce.
Il hocha la tête sans s'écarter, blotti tout contre elle. Elle passa une main sur son bonnet et cala son menton sur le sommet de son crâne.
Tu vas passer les prochains jours à profiter de ton père, de Chibi, de Grougal et du village, souffla-t-elle. Tu vas oublier Amalia, la quête, Adamaï ou même mon entraînement. Il faut que tu te reposes et que tu apprennes à faire de nouveau confiance aux personnes qui t'entourent et qui t'aiment. Sinon, tu risques de perdre bien plus que tu ne le penses. Je resterai avec toi autant de temps qu'il le faudra et quand tu voudras te retrouver seul, je te laisserai. D'accord ? Mais, surtout, ne pense pas un instant que tu es seul. On est tous derrière toi.
Il hocha une seconde fois la tête et passa ses bras autour de sa taille avec lenteur. Elle déposa un baiser sur son bonnet et ils restèrent un temps indéfinissable ainsi, sans bouger. Puis, Yugo s'écarta et fixa la jeune fille avec un sourire ensommeillé.
Je peux dormir avec toi ce soir ?
Autant de nuits que tu voudras, répondit-elle en l'ébouriffant. Tu me tiendras chaud.
Il ouvrit un portail à leurs pieds à des dizaines de mètres du sol et ils se laissèrent tomber pour atterrir quelques portails plus tard sur le parquet de la chambre de la jeune fille. Ils descendirent aux cuisines saluer Alibert. L'ambiance était calme mais il restait pas mal de clients. Avisant le sourire forcé de son fils et l'air abattu de la jeune fille, il fronça les sourcils. Willow lui fit comprendre d'un regard de ne rien dire et l'Enutrof obéit. Il embrassa son fils avec tendresse et le regarda remonter l'escalier d'une démarche épuisée après que la jeune fille lui ait promis qu'elle n'allait pas tarder à le suivre. Alibert se tourna alors vers elle et l'interrogea du regard.
Il est épuisé, dit-elle avec tristesse. Moralement. Je lui ai demandé de mettre de côté tout ce qui concernait les Eliatrops ou son frère et de se consacrer uniquement à lui. Vous pensez que j'ai bien fait ?
Oui. Il pense toujours aux autres. Décrocher quelques temps ne lui fera pas de mal. Merci, Willow. Et toi ? Que comptes-tu faire ? Tu peux toujours contacter Eva et les autres pour te joindre à eux.
Elle posa une main sur son avant-bras avec un sourire apaisant et se retint de bailler.
Plus tard, Alibert. Le moral de votre fils m'importe bien plus que les réponses à des questions existentielles.
Il la considéra puis la prit par les épaules, reconnaissant. Il n'aurait pu mettre des mots sur ce qu'il ressentait. Puis, il l'aida à préparer des infusions et la regarda disparaître à l'étage. Son fils était bien accompagné et même si sa peine le tourmentait, il était persuadé qu'il se remettrait sous peu.
Ah ! Les jeunes, soupira-t-il en se lissant la moustache avant de retourner à ses fourneaux.
Les clients n'attendaient pas !
Quand Willow franchit la porte de sa chambre, Yugo ne s'y trouvait pas. Elle en profita pour se changer puis alla toquer à sa porte. Il ne tarda pas à lui ouvrir, vêtu d'un short et d'un tee-shirt trop grands. Elle lui prit la main et ils se dirigèrent tranquillement vers sa chambre. Le garçon s'assit sur le sofa et prit avec plaisir la tasse qu'elle lui tendit. Prenant une couverture, elle la passa sur leurs épaules et ils burent en silence. Puis, Yugo bailla et reposa sa tasse. Willow l'imita et ils partirent se coucher avec soulagement après avoir retiré leurs bonnets avec un sourire gêné. Elle s'allongea, prit le garçon dans ses bras et il posa sa tête sur son épaule. Il ne leur fallut pas plus de dix minutes avant de sombrer dans un sommeil sans rêve.
