Wakfu
CHAPITRE 12
Le lendemain, Willow se leva aux aurores et resta un instant immobile, profitant de la chaleur qui l'enveloppait. Puis, elle baissa les yeux sur le visage endormi de son ami et sourit. Il semblait apaisé, écarté de tous les soucis qui assombrissaient tant son regard depuis quelques jours.
Elle se leva avec milles précautions et s'enveloppa dans un châle en prenant place à la table. Puis, fouillant dans son Havre-sac, elle en sortit stylo et carnet et se mit à écrire sur tout ce qui s'était passé depuis leur rencontre. Cela faisait des jours qu'elle ne s'était pas adonnée à ce petit rituel et se sentit apaisée. L'accueil que la Princesse lui avait fait en la voyant aussi proche de Yugo prouvait bien qu'elle n'était pas prête à renoncer à lui et Willow craignait encore des représailles.
Elle referma le carnet avec un lien de cuir, n'ayant aucune envie de garder une trace de cet épisode et sortit avec des vêtements propres pour aller prendre une douche brûlante qui lui fit le plus grand bien. Quand elle revint dans sa chambre, Yugo était assis au bord du lit, les yeux encore lourds de sommeil mais visiblement de bonne humeur.
Bonjour, dit-elle avec entrain. Bien dormi ?
Il hocha la tête en lui souriant.
Je ne t'ai pas réveillé au moins ?
Non, je somnolais, la rassura-t-il. J'ai ouvert les yeux parce que j'avais froid.
Elle lui rendit son sourire en rougissant légèrement. Son regard avait changé, il était plus direct et beaucoup plus scrutateur. Imperceptiblement, le garçon changeait et se montrait plus sûr de lui ce qui avait de quoi inquiéter Willow. "Fini les siestes avec ma bouillotte personnelle" constata-t-elle avec une pointe de tristesse.
Quand ils descendirent, Alibert se trouvait dans la cuisine avec Chibi et son frère et préparait le petit-déjeuner avec entrain. Il se tourna, les aperçut enfin, dans l'encadrement de la porte, et les salua chaleureusement. Yugo l'embrassa sur la joue comme à l'accoutumée puis s'assit près du garçonnet qui gloussa de joie. Willow prit place de l'autre côté et commença à les servir.
J'ai engagé le musicien pour toute la saison, annonça enfin Alibert en les rejoignant. Et j'aimerais organiser des soirées à thèmes certains jours. Qu'en pensez-vous ?
C'est une excellente idée, répondit Willow avec sérieux. Ça fidéliserait un peu plus les habitués et en même temps, ça permettra d'attirer de nouveaux clients.
Pareil, ajouta Yugo entre deux bouchée.
Parfait. Je vais mettre tout ça en place dès la semaine prochaine. Je compte sur vous pour me donner des idées. En attendant, pourquoi n'iriez-vous pas visiter les alentours aujourd'hui ?
Mais… Et l'auberge, Papa, s'alarma l'adolescent.
Toma, Matou et Toto sont là pour m'aider, l'apaisa son père.
On pourrait emmener Grougal et Chibi avec nous, proposa la jeune fille. Au moins, vous seriez tranquilles pour la journée.
Ouiiii, s'écria le petit Eliatrop en battant des mains quand Alibert eut donné son accord.
Merci, Papa, murmura Yugo, touché par les efforts qu'ils faisaient pour lui remonter le moral.
Vous n'avez qu'à aller pique-niquer au bord de la rivière, suggéra Alibert. Il fera beau toute la journée. C'est l'occasion rêvée pour aller se baigner. Willow, tu veux bien t'occuper des affaires de Chibi ? Yugo, tu m'aides à préparer le panier.
Ils hochèrent tous deux la tête et se séparèrent pour vaquer à leurs occupations. Une fois les sacs faits, la jeune fille se rendit au village avec Chibi pour acheter maillot et paréo. A son départ de la maison de Derek, elle n'avait pas pensé un seul instant qu'elle en aurait un jour besoin. Quand elle revint à l'auberge, elle fila dans sa chambre et en redescendit quelques minutes plus tard, changée et satisfaite. Elle vit Yugo la regarder brièvement puis se détourner en rougissant et eut un sourire en coin. Décidément, elle avait bien fait de choisir ce modèle, même s'il coûtait un peu plus chère que les autres. Ruel lui aurait sûrement passé un savon pour ça.
A cette pensée, elle éclata de rire, s'attirant les regards de toute la petite tribu, surprise par cette démonstration de joie inattendue. Elle s'excusa en s'essuyant les yeux.
J'ai juste imaginé ce que Ruel aurait dit s'il avait su le prix de mon maillot, expliqua-t-elle.
Il aurait sûrement fait une scène au vendeur pour qu'on te rembourse, répondit Alibert en souriant à son tour.
Avant de mettre les kamas dans sa poche, ajouta Yugo.
Ils éclatèrent tous trois de rire, imaginant sans difficulté la scène. Alibert secoua la tête en souriant, recouvrant son calme. L'enthousiasme de la jeune fille était contagieux et il fut soulagé de voir son fils rire franchement, comme si tous les évènements de ces derniers mois n'avaient jamais eu lieu.
Elle se joignit à eux pour terminer les préparatifs puis glissa toutes leurs affaires dans son Havre-Sac. Grougal était resté perché sur le rebord de la fenêtre pendant toute la durée de l'opération, docile. La punition de la veille lui avait suffi et il ne voulait pas que la jeune fille se mette encore en colère contre lui.
Au dernier moment, Yugo et Chibi montèrent pour se changer et ils partirent enfin après avoir salué Alibert qui les regarda s'éloigner en direction de la forêt en bavardant. Willow profita de la balade pour apprendre une comptine Féca à Chibi qui la répéta en babillant. Puis, elle le souleva et le percha sur ses épaules, lui faisant profiter de la vue.
Yugo suivait, muré dans un silence méditatif en les observant, Grougal volant dans son sillage. Willow adorait Chibi et Grougaloragrane. Chacun de ses gestes, de ses paroles ou de ses regards dégageaient toute son affection pour les jumeaux. Cependant, il n'y retrouvait pas l'intensité et l'empressement qu'elle pouvait avoir avec lui. Ça n'avait rien à voir. C'était différent. Il avait une place à part.
Cette pensée le rassura, mieux, elle le fit sourire et il rattrapa le petit groupe sans se hâter.
Quand ils atteignirent enfin la rivière, la jeune fille s'arrêta et contempla l'étendue d'eau cristalline avec fascination. L'endroit ressemblait à un coin d'Incarnam, isolé du reste du monde. Seuls les piaillements des oiseaux et le bruit de l'eau s'écoulant paisiblement leur parvenaient. Les berges étaient en partie couvertes par la pénombre rassurante qu'offraient les arbres.
Ils déposèrent donc leurs affaires à l'ombre et se précipitèrent dans l'eau. Willow prit le temps de mouiller les épaules et la nuque de Chibi avant de le confier à Yugo, puis elle plongea. L'eau l'accueillit sans bruit ni éclaboussures et elle en émergea avec un sourire satisfait.
Cette endroit est magnifique, dit-elle en attrapant Chibi qui semblait inquiet.
Il s'accrocha à elle en tremblant, inspectant l'eau avec crainte. Elle se rapprocha alors du bord et le laissa s'accrocher. Avec patience, elle entreprit de le rassurer et de lui apprendre à nager et surtout à ne pas avoir peur de l'eau mais à s'en méfier.
Il l'écouta avec attention, comme si sa vie en dépendait puis entreprit d'appliquer ses consignes et s'agita bientôt comme une grenouille, les sourcils froncés par la concentration. Une fois encore, Yugo fut impressionné de voir l'autorité naturelle qui émanait de son amie, lui confirmant qu'il s'agissait bien de la Déesse.
La journée passa avec fulgurance et le soleil déclinait tout doucement quand Willow pensa qu'il était temps de retourner aider Alibert avec le service du soir. En outre, Chibi commençait à grelotter sans s'en rendre compte, et alors que la jeune fille s'occuper de rhabiller le petit Eliatrop, Yugo courait après le dragonnet qui était bien décidé à ne pas rentrer tout de suite.
Ils prirent donc le chemin du retour, Grougal les suivant à bonne distance, ayant abandonné la partie après une oeillade appuyée de la jeune fille. Yugo rit sous cape, hilare devant la docilité du dragon. Quand ils atteignirent l'auberge, ils se faufilèrent discrètement à l'étage par l'arrière. Le jeune homme s'empressa de se changer et descendit aider son père tandis que la jeune fille faisait prendre un bain chaud aux jumeaux qui tombaient de sommeil. Après ça, elle les fit rapidement prendre leur dîner et les coucha. Elle resta un moment à leur chevet, à caresser leurs têtes avec douceur, perdue dans ses pensées. Depuis son arrivée à Emelka, elle se sentait à la fois incroyablement heureuse et profondément triste. Elle voulait tout à la fois rire et pleurer et elle ne supportait plus cette situation. Yugo remonta en silence, voulant annoncer l'arrivée de Latissa et des autres sans réveiller les jumeaux. Il s'arrêta dans l'embrasure de la porte et observa la jeune fille, penchée sur le lit.
Il serra les poings et alla s'enfermer dans sa chambre. Il se laissa tomber sur son lit et fixa le plafond. Pendant un instant, il avait eu envie de détruire cette atmosphère douce et tranquille et d'écarter la jeune fille des jumeaux pour qu'elle ne regarde plus personne si ce n'était lui. Mais immédiatement, il avait regretté cette pensée et s'était senti coupable.
Quand il se décida enfin à redescendre, il vit Willow attablée en compagnie de ses amis et se stoppa quelques pas d'eux, angoissé. Elle riait avec les autres, elle les écoutait avec attention, elle anticipait chacune de leurs demandes. Il recula puis partit en courant dans sa chambre, bousculant Matou au passage. Willow se leva d'un bond et partit aider Matou en s'excusant auprès des clients quand Alibert fit irruption dans la salle. Elle laissa alors Toma et Toto aider leur ami pour parler à l'Enutrof. Elle lui expliqua ce qui venait de se passer. Alibert fronça les sourcils puis lui demanda d'aller le voir, lui se chargerait du service. Elle s'excusa auprès de ses amis en leur assurant de tout leur expliquer plus tard puis s'enfuit plus que ce qu'elle ne monta à l'étage.
Elle ignorait ce qui venait de se passer mais elle pouvait sentir la détresse, la colère et la tristesse de Yugo. Elle en avait la nausée. Il avait pourtant été détendu toute la journée et la jeune fille pouvait dire avec certitude qu'il avait profité pleinement de l'après-midi. Alors pourquoi cette réaction ?
Elle s'avança dans le couloir et n'aperçut pas le jeune homme dans sa chambre. Rebroussant le chemin, elle entra dans la chambre qui lui avait été attribuée et le retrouva assis dans un coin de la pièce, les genoux repliés sous son menton, son visage caché dans ses bras croisés. Elle s'avança et prit place face à lui, sur le lit, le dos appuyé contre la tête de lit. Elle ne dit rien, ne fit aucun geste pour le consoler, se contentant de l'observer. Il ne releva pas immédiatement la tête mais gêné par son silence, il finit par croiser son regard.
- Comment va Matou, demanda-t-il d'une voix éteinte.
- Il s'en remettra, répondit-elle sans le lâcher des yeux. Par contre, tu vas devoir aller t'expliquer auprès de tes amis.
Il se contenta de hocher la tête, la mort dans l'âme. Il ne savait plus quoi faire ou même quoi penser. Il soupira et se décida à regarder sa compagne qui le dévisagea, l'air mécontent.
- Écoute, je sais que ça ne va pas fort en ce moment et je t'ai même conseillé de faire une pause mais pas au détriment de tes amis, dit-elle d'une voix blanche. Ils ont voyagé jusqu'ici pour nous voir et apparemment, ils ont découvert des choses intéressantes.
- Je sais, finit-il par dire, penaud en la rejoignant sur le lit. Je vais descendre m'excuser.
- Avant ça, j'aimerai que tu m'expliques ce qui s'est passé, si tu veux bien.
- Ce n'est pas la peine, répondit-il. Je me suis énervé pour un truc stupide...
Elle allait ajouter quelque chose quand quelqu'un frappa à la porte, les interrompant. La silhouette d'Éva se découpa dans l'embrasure de la porte.
- On a des choses à vous raconter. On attend plus que vous, dit-elle simplement.
- On arrive Éva, répondit le garçon. Désolé pour tout à l'heure.
Elle se contenta de lui sourire avant de redescendre, leur laissant le temps de terminer leur conversation.
- Je vais laisser ma chambre à Titi, déclara la jeune fille. Ça te dérange pas si je dors avec toi pendant qu'ils sont là ?
Il secoua la tête et se rapprocha, serein. Sans un mot il passa ses bras autour de son cou et la serra longuement contre lui. Elle lui répondit après une hésitation puis le tint à bout de bras en le regardant avec attention.
- Ça va aller ?
- Oui. Ne t'en fais pas. Je me sens déjà mieux, répondit-il en se forçant à sourire.
Elle n'en crut pas un mot mais n'insista pas. S'il ne voulait pas lui parler, c'était son choix. En plus de ça, elle avait hâte d'avoir des nouvelles de ses parents. Elle redescendit donc, son compagnon la suivant comme une ombre et s'avança vers ses amis en souriant. Tous lui répondirent, excepté Mordan et Latissa qui l'observèrent en silence. Tous deux sentaient que quelque chose de très grave venait de se passer et que la jeune fille tentait tant bien que mal de le dissimuler. La Iop se promit de lui en toucher deux mots quand elles seraient seules et se décala pour qu'elle s'assoit. Yugo resta debout, tête baissée, se tordant les mains en tous sens. Ce fut finalement Tristepin qui prit la parole, nonchalant et hors sujet comme à son habitude.
- Tu as pu soulager ton envie pressante ?
Décontenancé, Yugo releva la tête et voyant tous ses amis se moquant du chevalier, il éclata de rire.
- Oui, désolé pour ça, dit-il en essuyant ses yeux.
Yugo partit s'excuser auprès de Matou puis prit place entre Tristepin et Ruel. Le reste du repas se déroula paisiblement et les deux Eliatrop eurent le droit à un récit détaillé des péripéties de leurs amis. Quand Latissa leur raconta leur entrevue avec Pillo et comment Amalia l'avait ridiculisé devant toute la Confrérie des Fouilleurs, Willow fut prise d'un fou rire et se promit de remercier la princesse.
- Derek nous a informé qu'il resterait dans la région un bon moment, lui apprit Evangélyne. Les élections du nouveau Maître sont pour bientôt.
- Bien. Je passerais le voir, répondit Willow en cachant mal sa déception. Merci de lui avoir porté ma lettre.
Après ça, ils attendirent que l'auberge se vident et aidèrent Alibert à tout remettre en place. Cela fait, ils s'entassèrent dans le petit salon, dans l'arrière boutique et Latissa sortit le parchemin qu'elle avait découvert dans le Temple Maudit. Willow se pencha dessus et observa les dessins représentant les différentes classes et leurs reliques.
- Chacun de nous peut déchiffrer le message en rapport avec sa classe mais pas ceux des autres, déclara Ruel. Il nous faut donc consulter un représentant pour chaque classe.
- Ça ne sera pas nécessaire, répondit Willow sans lâcher le parchemin des yeux. Derek m'a appris à déchiffrer les textes anciens et religieux des douze classes.
- Ça veut dire que tu comprends tout ce qui est écrit, s'exclama Latissa, aussi heureuse qu'étonnée.
- Oui… Mais j'ai la nette impression qu'il manque quelque chose…
Elle saisit le parchemin et se dirigea vers la cheminée où le feu commençait doucement à s'éteindre. Avec milles précaution, elle approcha le parchemin des flammes et attendit mais il ne se produisit rien. La mort dans l'âme, elle fixa encore un moment les dessins puis son regard s'éclaira. Fermant les yeux, elle activa sa vision draconnique et poussa un cri de victoire. Yugo sauta de son siège et la rejoignit. L'imitant, il laissa échapper un hoquet de stupeur.
- Un plan… Cette carte est un plan, s'exclama-t-il.
- Un plan ? Mais le plan de quoi, le pressa Latissa, à brûle pourpoint.
Willow ouvrit les yeux et la regarda quelques secondes en silence. La Iop retint son souffle. Elle allait enfin savoir dans quel but on lui avait confié la mission de trouver les Douzes Reliques.
- Ce plan nous explique comment découvrir l'Ile d'Enolybab, laissa-t-elle tomber.
