Wakfu

CHAPITRE 14

Cela faisait maintenant deux jours que les deux Confréries avaient rejoint Emelka et s'y reposaient. Leurs récentes découvertes leurs avaient enfin apportés les réponses qu'ils recherchaient tous et le moment était venu pour certains de se séparer. Willow n'avait toujours pas pris de décision. Latissa semblait respecter son silence mais il faudrait pourtant qu'elle finisse par choisir.

A bien y réfléchir, accompagner Latissa et les autres lui semblait la meilleure solution pour Yugo et pour elle. Ils n'avaient pas l'ombre d'une piste pour retrouver Adamaï et faire un bout de chemin avec la Confréries des Chercheurs de Reliques leur permettrait sûrement d'obtenir des informations sur la mystérieuse Dame Echo.

Latissa avait passé son temps en silence, parlant peu mais - chose étonnante pour une Iop - réfléchissant à la montagne de choses qui lui restaient à faire. Mordan restait égal à lui-même, tantôt maussade, tantôt euphorique. Il accompagnait régulièrement Willow dans ses sorties dans le village, ce qui contrariait beaucoup Yugo. La jeune fille le savait mais elle avait choisi de ne pas lui en parler. Après tout, elle ne faisait rien de mal et il fallait qu'il le comprenne. Mordan était certes un compagnon changeant et surprenant, séduisant sur bien des points mais ils restaient de simples amis.

Willow avait l'étrange impression de jouer les Ecaflips dans un jeu de hasard qui pouvait tourner à tout moment en sa défaveur. Quelque chose allait radicalement changer sous peu, elle le sentait.

Le lendemain, en fin d'après-midi, alors qu'Alibert et les autres se reposaient avant de commencer à tout préparer pour le service du soir, Kyrel fit son apparition sur la petite place d'Emelka, prenant de court tous ses compagnons. Ils ne l'attendaient pas avant une semaine encore, le Royaume Sadida n'étant pas voisin de la Nation d'Amakna.

Remis de leur surprise, Willow et Yugo l'aidèrent à s'installer et lui servir une collation pendant qu'il racontait son voyage vers le Royaume Sadida et l'accueil hostile auquel il avait eu droit sans s'en formaliser.

Comment as-tu fait pour arriver aussi tôt, lui demanda Latissa, intriguée.

La Princesse m'a gracieusement offert un Bibliotransport qui m'a directement mené sur le pas du Temple de la connaissance, au beau milieu d'un groupe de personnes assez agressives.

Ah, tu as dû rencontrer notre bon ami Pillo et ses chienchiens de garde, lança Willow avec un sourire.

Tous les autres sourires de concert puis Latissa en profita pour lui faire un rapport détaillé de leurs aventures et de la découverte du parchemin permettant de trouver la légendaire île d'Enolybab.

Une noble quête en perspective, déclara Kyrel, et je me ferais une joie de vous accompagner, mais je ne prendrais part qu'à la gloire si vous le permettez, Chevalière Latissa, et pas au trésor.

Quoi ?! Comment ça, s'écria la Iop en écarquillant ses beaux yeux verts.

Mon but est de laver l'honneur des Xélors, et je crains de le salir encore plus si je ne fais pas preuve d'abnégation.

Je comprends.

La tablée resta silencieuse, la plupart s'étonnant que la Iop ait compris la signification d'un mot aussi compliqué et Pinpin fronçant dangereusement les sourcils sous la concentration.

Puis-je voir le parchemin, demanda Kyrel.

Latissa lui tendit de bonne grâce, l'observant attentivement alors qu'il le déroulait avec précaution et fixait attentivement un espace vide. Il resta ainsi une longue minute puis replia le parchemin qu'il tendit à la chevalière.

J'ai une bonne nouvelle, annonça-t-il.

Et sans laisser le temps à quiconque de l'interroger, il saisit son sac et fouilla dedans pour en ressortir un étrange réveil.

Mon grand-père l'appelle le Xéloroscope, mais selon ce parchemin, son nom est simplement "Réveil Trautar".

Willow se pencha davantage sur la table pour l'observer. C'était un réveil assez gros aux rouages apparents. On entendait distinctement de multiples tic-tacs aux rythmes très différents. Le cadran était marqué par les douze heures écrit dans la langue de l'aire des Dofus, ornées d'un inquiétant hiboux à cornes tenant un sablier entre ses serres. Willow l'identifia immédiatement comme une représentation du Dieu Xélor. Cependant, il n'y avait aucune aiguille pour indiquer les heures ou les minutes. Il s'agissait bien de la relique représentée sur le parchemin. Cela ne faisait aucun doute.

La Iop l'interrogea du regard, ne pouvant le confirmer d'elle-même et elle lui répondit d'un hochement de tête, encore trop surprise pour parler. Alors, la chevalière s'enhardit à vouloir toucher le précieux objet mais son gardien l'en empêcha.

Il ne faut pas le dérégler : le nombre d'heure avancées se paie en années de vie, prévint-il.

Mais c'est dangereux, s'exclama Latissa en retirant prestement sa main.

Il nous faut un endroit pour mettre les Reliques à l'abri, on ne peut pas les garder sur nous et risquer d'utiliser leur magie, ou de nous les faire voler...

Alibert qui avait entendu la fin de la discussion, suggéra de cacher la relique et les prochaines dans un coffre sous la garde de Fécas, connus pour leur talent de gardien. Tous approuvèrent et stoppèrent la discussion sur le fait que Kyrel garderait le Réveil jusqu'à nouvel ordre puis celui-ci se retira pour aller se reposer.

Folle de joie pour son amie, Willow saisit ses mains et les serra, euphorique. Latissa lui sourit, encore sonnée par toutes ces découvertes et resta un moment à contempler le parchemin.

Peu après, elle partit se coucher après avoir manger, Mordan sur les talons. Il leurs faudrait se lever tôt demain pour préparer leur départ. Et Willow qui ne lui avait toujours pas donné de réponse. La jeune fille discuta brièvement avec Alibert et monta peu après s'enfermer avec Yugo dans la chambre de ce dernier. Il fallait qu'ils prennent une décision ce soir. Ils savaient déjà que Ruel devait accompagner Latissa pour lui présenter une de ses consoeurs et que Pinpin et Eva devaient rejoindre leurs enfants.

A son grand soulagement, ce fut Yugo qui aborda le sujet le premier.

- Je pense qu'on devrait les accompagner, déclara-t-il de but en blanc.

Willow ne répondit pas cependant son visage trahissait son soulagement et sa joie.

- Je pensais la même chose mais je croyais que tu voudrais d'abord partir à la recherche de ton frère, avoua-t-elle.

- J'ignore où il peut se trouver. Alors, autant partir et aider Latissa.

- En parlant de ça, tu crois que le peuple légendaire dont parle Tonpla pourrait être le nôtre ?

- Oui. Ça correspondrait à ce que m'a raconté Grougal.

Poussant un soupire, la jeune fille s'étira et sourit à Yugo.

Il lui rendit puis sortit se changer. Willow fit de même et alla se mettre au lit. Le garçon ne tarda pas à la rejoindre et ils s'endormirent quelques minutes après, épuisés et heureux.

Quand Willow émergea des brumes du sommeil le lendemain, elle n'ouvrit pas immédiatement les yeux. Yugo, qui avait la tête posée sur son bras, lui semblait incroyablement lourd mais ce fut surtout le renfoncement que son corps produisait dans le matelas qui l'interpella. Elle se souvint s'être réveillée en le sentant se lever dans la nuit. Dans un demi-sommeil, elle avait attendu son retour, vingt minutes plus tard. Il s'était blotti contre elle, reniflant et tentant de taire ses sanglots. Sachant qu'elle ne pourrait pas l'apaiser, elle s'était contentée de le serrer contre elle en lui passant une mains dans les cheveux, les yeux toujours fermés.

Finalement, ils avaient décidé de suivre Latissa pour un temps et de partir à la recherche d'Adamaï plus tard. Après tout, s'ils parvenaient à réunir les douze reliques et à découvrir l'île de Enolybab, il serait en mesure de sortir les enfants Eliatrops de leur dimension parallèle.

Le bruit de la porte qu'on entrebâillait la fit sortir de ses réflexions mais elle garda les yeux fermés. Elle entendit distinctement les pas feutrés se glisser sur le parquet puis plus rien. Quelques secondes s'écoulèrent sans qu'un bruit ne lui parvienne puis les pas reprirent et s'approchèrent d'elle avec milles précautions. Elle sentit une main sur son épaule et soupira intérieurement.

Willow, chuchota Latissa. Will, faut que tu te lèves. Vite !

Elle ouvrit les yeux avec un sifflements d'agacements. Qu'est-ce qui était si urgent pour qu'on l'empêche de dormir ? Ils s'étaient tous les deux couchés assez tard la veille, Yugo et elle avaient passé quelques heures de la nuit à discuter de tout, du voyage en préparation, des futurs projets, de la réaction d'Amalia, de l'Île aux Eliatrop, etc.

Mais sa colère retomba en voyant l'expression méfiante et effrayée de son amie. Elle se redressa vivement avant de grimacer sous la décharge de douleur qui traversa son bras endolori. Près d'elle, Yugo grogna d'une voix étrangement grave et rabattit les couvertures sur sa tête.

Willow s'extirpa du lit et se couvrit avec un châle avant que Latissa ne la prenne par les épaules pour l'éloigner de quelques pas.

Qu'y a-t-il, Lati, demanda-t-elle en chuchotant.

Dans le lit, balbutia-t-elle, stupéfaite.

Quoi dans le lit, s'énerva l'Eliatrop, agacée et de plus en plus inquiétée par le comportement de sa compagne. Oui, Yugo dort toujours avec moi, et alors ?

C'est… C'est pas Yugo !

Qu'est-ce que tu racontes ? Bien sûr que c'est Yugo. Qui veux-tu que ce soit d'autre ?

Puisque je te dis que ce n'est pas lui, cria Latissa.

Elle la lâcha d'un geste rapide et la dépassa. Prenant la couverture à deux mains, elle la tira d'un mouvement vif, la faisant voler dans la pièce. Willow resta figée avant de pousser un hurlement.

Alertés, leurs amis se précipitèrent dans sa chambre et restèrent figés sur le pas de la porte. Latissa tenait un tisonnier à quelques millikamètres de Willow qui était plantée devant elle, bras écartés, faisant barrage de son corps pour protéger un jeune homme d'une vingtaine d'années, le bonnet de Yugo posé à la va-vite sur sa tête, les yeux écarquillés de surprise.

Eva comprit la première et s'avança d'un pas lent. Latissa tremblait de la tête au pieds, effrayée mais aussi folle de rage.

Latissa, tout va bien, dit-elle d'une voix apaisante.

Non, ça ne va pas, cria-t-elle. C'est qui lui et qu'est-ce qu'il fiche là ?

Lati, je te l'ai dit, c'est Yugo, lui répondit Willow d'une voix dure. Baisse ton arme.

Yugo regarda soudainement ses mains et écarquilla de plus belle ses yeux mordorés, consterné, le coeur battant. Il sauta du lit, faisant un écart pour éviter la Iop et se précipita devant le miroir à pied.

Il pila et fixa son reflet avec émerveillement. Il avait pris plus de cinquante centikamètres et avait perdu ses traits enfantins pour prendre l'apparence d'un jeune homme de vingt ans. Ses cheveux lui arrivaient à présent à la taille et son short, autrefois trop grand, lui ceignait à présent agréablement les hanches.

Il se retourna vers ses amis et leur sourit comme autrefois, avant la disparition d'Adamaï, avant Qilby, avant Nox, les larmes aux yeux.

Ça a marché, dit-il d'une voix hésitante et soudain très grave. Le Réveil a fonctionné, s'écria-t-il n'y croyant pas lui-même.

Qu'est-ce que tu as fait, s'inquiéta Eva, partagée entre le soulagement et la crainte.

Yugo… C'est vraiment toi, demanda Pinpin d'une voix hésitante.

Il lui répondit d'un hochement de tête en riant, soulagé qu'ils l'aient enfin reconnu. Quand il se tourna vers le lit pour partager sa joie avec sa compagne, celle-ci ne s'y trouvait plus. Elle n'était plus dans la pièce.

Où est Will ?

Elle est partie avec un portail zaap, annonça Latissa qui s'était enfin décidée à ranger son arme improvisée. Et elle avait l'air hors d'elle.

Il jura entre ses dents et voulut partir à sa recherche mais Ruel s'interposa, ses yeux acérés le scrutant avec attention.

Tu nous dois quelques explications, il me semble, dit-il d'une voix étrangement calme.

Il hocha la tête et s'assit sur le lit, ne voulant pas perdre de temps. Il leur dit tout : ce qu'il ressentait à présent pour Amalia sans essayer d'adoucir ses propos pour ses amis qui l'écoutèrent avec une surprise non dissimulée ; aucun d'entre eux ne s'était douté de ce qu'il ressentait. Il leur parla de ses doutes, de ses craintes, du vide laissé par l'absence d'Adamaï, de son envie obsessionnelles de grandir enfin et du rôle déterminant que Willow avait tenu dans sa convalescence.

C'est pour ça que j'ai utilisé le Réveil malgré le danger, déclara-t-il. J'en avais assez de vous voir changer sans jamais pouvoir vous atteindre. Concernant Amalia, je suis désolé de vous l'avoir dit aussi brutalement. Will voulait m'en empêcher parce qu'elle sait qu'elle pensait faire au mieux en acceptant l'offre du Compte mais...

Je comprends, répondit Eva en hochant brièvement la tête. Et j'en suis désolée.

Moi aussi, répondit-il avec un pauvre sourire.

Et que comptes-tu faire maintenant, poursuivit-elle. J'ai le sentiment que tu as beaucoup idéalisé la situation.

Nous verrons, se contenta-t-il de répondre. Pour l'instant, je vais aller voir mon père sans qu'il fasse une crise cardiaque et essayer de parler à Willow sans qu'elle ne m'écharpe.

Je peux t'aider pour Alibert, déclara Ruel en se levant.

Et moi, je vais aller t'acheter de quoi t'habiller, ajouta Eva. Tu ne vas pas rester toute la journée comme ça.

Merci. Merci à vous, répondit-il, ému.

Il se leva et fouilla dans ses affaires avant de tendre une bourse bien remplie à la Crâ. Mordan, Kyrel et Latissa avaient quitté la pièce sans un mot, estimant que tout cela ne les regardait pas. Pourtant, il lui avait semblé voir le Xélor serrer convulsivement les poings, le visage masqué l'empêchant de confirmer ses soupçons. Yugo savait qu'il aimait beaucoup la Princesse et l'entendre parler ainsi d'elle avait dû le mettre dans une colère noire.

Il soupira puis suivit Ruel au rez-de-chaussée et inspira profondément en espérant calmer les battements chaotiques de son coeur. Il traversa la grande salle puis se tint immobile derrière les rideaux, laissant Ruel passer. Son père était déjà derrière les fourneaux à préparer les légumes pour la blanquette. Quand son vieil ami se racla la gorge pour signaler sa présence, il leva la tête et lui sourit chaleureusement.

Bien dormi, vieille canaille, demanda-t-il avec entrain.

Parfaitement bien, répondit l'Enutrof en se balançant d'un pied sur l'autre. Et toi ?

Comme toujours. Depuis que Willow est arrivée, les affaires sont florissantes et Yugo récupère vite. Elle tient énormément à lui, tu sais.

Ruel hocha la tête tandis que Yugo rougissait de plaisir en entendant son père confirmer ses suppositions.

Euh… En parlant de ton fils...

Alibert arrêta ce qu'il était en train de faire et observa attentivement son ami qui finit par baisser les yeux sur ses chaussures.

Il a utilisé le Réveil, avoua-t-il d'une petite voix.

Yugo se frappa le front du plat de la main. Le cuisinier abandonna tout à fait son plan de travail et se précipita vers les rideaux. Avant que Ruel n'ait pu esquisser le moindre geste pour tenter de l'arrêter, il tira le rideau et rentra en collision avec Yugo qui n'avait pas eu le temps de s'écarter. Il finit par terre, l'arrière-train et l'épaule douloureux. Son père le considéra un moment, ne le reconnaissant pas puis ses yeux s'écarquillèrent et il recula de quelques pas.

Yugo ?

Bonjour, Papa, lui répondit-il maladroitement, ne sachant que dire.

Mais qu'est-ce qui t'a pris, cria-t-il. Tu aurais pu te tuer !

Je sais. Je suis désolé.

Comment tu as pu faire une chose pareille, continua-t-il comme s'il ne l'avait pas entendu.

Il baissa la tête, honteux. Il n'avait pas d'excuse mais des tas de raisons qui l'avaient poussé à agir ainsi. Cependant, il savait qu'elles n'auraient aucune valeur aux yeux de son père. Il se remit sur pied, prêt à recevoir sa sentence mais au lieu de ça, il sentit des bras puissants l'enserrer et il se retrouva tout contre son père qui tremblait des pieds à la tête. Il l'agrippa avec force, terrorisé en réalisant qu'il avait failli tout perdre pour quelques années de plus en apparence.

Je ne supporterais pas de te perdre, souffla Alibert d'une voix étouffée.

Ça n'arrivera pas, lui assura-t-il. En tout cas, ce n'est pas mon souhait.

Son père l'écarta de lui et le tint à bout de bras, l'observant sous toutes les coutures, détaillant les traits qui étaient à présent les siens.

Que comptes-tu faire maintenant ?

Reprendre la quête, aider Latissa. Et dans l'immédiat, survivre à la colère de Will, plaisanta-t-il en faisant la grimace. Mais après ce que je t'ai entendu dire, je suis prêt à braver n'importe laquelle de ses décharges de Wakfu.

Prends-en soin, fils. Les femmes sont fragiles mais aussi les plus redoutables quand on les blesse.

Tout ira bien, lui assura-t-il. Mais avant de repartir à l'aventure, il y a une discussion que j'aimerai avoir avec Amalia.

Tu es sûr ?

Yugo lui sourit avec douceur en hochant la tête et se blottit une dernière fois dans ses bras avant de partir à la recherche de la jeune fille. Il avait bien une idée d'où elle s'était réfugiée mais il lui fallait d'abord réfléchir à ce qu'il allait lui dire. Il se dirigea donc vers la forêt à pieds, les sandales et la tunique empruntées à son père ne lui facilitant pas la vie : il était encore loin d'avoir sa carrure.

Ils en avaient déjà discuté à demi-mots et éprouvaient une attirance mutuelle. Cependant, il avait besoin d'une preuve concrète et comptait bien l'obtenir à présent qu'il était en âge de l'exiger.

Il leva les bras devant ses yeux et détailla son corps avec fascination. Il pouvait voir ses muscles jouer sous sa peau au moindre de ses mouvements. Il voulut tester ses limites et se mit à courir aussi vite qu'il put et fut surpris du résultat : les paysages défilaient sous ses yeux dans un flou harmonieux de vert, de marron et de doré. Dans un premier temps, il se sentit lourd et maladroit, désorienté par son poids et sa taille puis il parvint à synchroniser ses mouvements et accéléra encore pour faire des acrobaties, alliant force et agilité. Euphorique, il ouvrit un portail zaap au moins trois fois plus grand que ceux qu'il avait l'habitude de créer et sauta dedans sans hésiter pour réapparaître des kamètres plus loin dans un buisson.

La rivière n'était plus loin, il pouvait déjà percevoir le bruit de l'eau. Il inspira un grand coup, essayant de chasser l'angoisse qui lui nouait le ventre.

Soit Willow allait lui faire sa fête et il s'en souviendrait toute sa vie, soit elle l'ignorerait, ce qui serait pire que tout. Il marcha en silence, la mine sombre avant de se remémorer ce que son père avait dit à Ruel.

"Elle tient beaucoup à lui."

Elle lui avait déjà fait comprendre mais l'entendre confirmer de la bouche de quelqu'un d'autre prouvait qu'il ne se faisait pas d'idée, que c'était une évidence. Il ne s'était pas fourvoyé.

Quand il arriva au bord de la rivière, il ne tarda pas à l'apercevoir, assise sur la berge, les pieds dans l'eau et le regard dans le vague, sur l'autre rive. Il s'arrêta face à elle et la détailla en silence.

Comme lors de leur première rencontre, elle mit un temps avant de s'apercevoir de sa présence. Cependant, quand elle leva les yeux sur lui et qu'il aperçut son visage, il n'y vit que de la colère, une rage à peine contenue par la peur qu'elle avait ressenti. Elle ne bougea pas car elle ne le craignait plus et en profita pour le détailler des pieds à la tête, le mettant mal-à-l'aise.

Will… Je…

Agacée, elle se leva et se sépara de son paréo pour plonger, l'éclaboussant au passage. Elle nagea un temps avec l'élégance d'un poisson-chachat tandis qu'il la suivait depuis la berge. Quand elle émergea enfin, il s'assit sur la berge et lui sourit.

Willow, je suis désolé. Vraiment.

Désolé de quoi, aboya-t-elle avec une telle violence qu'il tressaillit.

Elle retira son bonnet et l'essora rageusement sans le regarder. Il s'imagina un instant à la place du couvre-chef et déglutit difficilement.

De t'avoir inquiétée, répondit-il finalement, pris au dépourvu.

Et d'avoir risqué ta vie ? Tu n'en es pas désolé, cracha-t-elle. D'avoir failli anéantir de chagrin ton père et tes amis, d'avoir risqué de laisser les tiens sans foyer ? Tu n'es pas désolé pour ça ?!

Il la considéra un instant, recevant chaque mot comme une gifle et la regarda remettre son bonnet en silence.

Je ne me sentais pas assez… Prêt avec ce corps, murmura-t-il enfin. Comment un gamin de katorze ans peut-il être pris au sérieux ?

Cette fois-ci, la jeune fille fit volte face et ouvrit ses portails, l'un au-dessus de la tête du jeune homme, l'autre non loin d'elle, dans l'eau. Il reçut une trombe d'eau puis sentit qu'elle l'attrapait par le bras et finit dans la rivière. Il n'eut pas le temps de se défendre et se retrouva immergé dans le courant glacé. Il sortit dans un cri, transi de froid et fixa sa compagne avec incompréhension. Elle le fusillait du regard, des larmes de colère rougissant ses beaux yeux verts.

Comment tu peux dire ça, sanglota-t-elle en s'écartant quand il tenta de lui prendre la main. Crois-tu vraiment que je t'aurais suivi si je ne t'avais pas fait confiance, si je n'avais pas cru en toi ? Crois-tu sincèrement que tes amis auraient laissé Royaume et enfants pour tes beaux yeux ?

Il resta impassible devant les arguments de la jeune fille, sachant bien qu'ils étaient fondés. Il le savait depuis longtemps.

La vérité, Yugo, c'est que tu es un sale petit égoïste et un gros capricieux, finit-elle par dire en se détournant. Tu voulais grandir et c'est ce que tu as fait, sans prendre une minute en considération les sentiments de ceux qui t'aiment ou le fait que tu puisses te faire tuer. Tu voulais devenir adulte ? Alors, commence par réfléchir comme un adulte.

Elle se tenait à présent sur la berge, les poings sur les hanches, frissonnante de colère et de froid sous la brise de ce début d'automne. Il hocha la tête, lui signifiant qu'il avait compris puis eut un sourire en coin, hésitant. Pour toute réaction, elle cacha son visage dans ses mains et pleura en se laissant glisser à terre, soulagée malgré elle que le Réveil ait fonctionné comme il le désirait. Il la rejoignit et la serra dans ses bras, lui prodiguant chaleur et réconfort. Elle se cramponna à sa tunique et sentit ses muscles rassurants sous le tissu détrempé.

Alors, j'en déduis que tu me considères toujours comme un gamin, souffla-t-il en riant.

Oui, tu n'es qu'un grand enfant de vingt ans, déclara-t-elle en s'écartant. La prochaine fois, ce sera quoi, Yugo ? Tu te laisseras posséder par un Shushu pour acquérir plus de puissance ?

Will, ne sois pas injuste, la gronda-t-il doucement. J'ai mal agi, c'est vrai mais je voulais juste enfin paraître mon âge et faire ce que je voulais le plus.

Et que voulais-tu absolument faire au point de te mettre en danger, demanda-t-elle en se levant.

Il l'imita et la prit dans ses bras, la serrant tout contre lui, humant son parfum, ses mains irradiant sur sa taille.

Plus que tout, je désirais et je désire toujours pouvoir te protéger et te voir à mes côtés, murmura-t-il à son oreille, lui arrachant un frisson. Je veux pouvoir te faire danser, te cacher dans mes bras et tellement d'autres choses encore…

Elle rougit furieusement en posant timidement ses mains sur son torse et s'écarta, le regardant droit dans les yeux. Un sourire étira ses lèvres tandis qu'elle lui tirait l'oreille.

En tout cas, plus question de dormir ensemble, décréta-t-elle. Tu m'as l'air beaucoup trop sûr de toi pour que je te fasse confiance.

Il fit la grimace ce qui la fit rire puis il effleura son visage du bout des doigts. Elle lui sourit timidement en rougissant puis frissonna.

Allons nous sécher, dit-il. Il ne faudrait pas que nous tombions malades.

Elle hocha la tête et se dirigea vers son sac, suivie de près par le jeune homme qui ôta tunique et bonnet pour les essorer. Willow en profita pour le détailler du coin de l'oeil, faisant mine de chercher une serviette dans son Havre-Sac.

Peut-être était-ce dû aux pouvoirs du Réveil Trautar mais elle le trouvait incroyablement séduisant. Finement musclé, son corps associait force et agilité à chacun de ses mouvements. Ses yeux étaient plus scrutateurs mais conservaient cette luminosité qui l'avait envoûtée dès leur première rencontre dans le sanctuaire. Non, décidément, le Réveil n'y était pour rien : c'était bien le Yugo qu'elle connaissait qui se tenait devant elle. Il avait simplement… Grandi.

Elle finit de se sécher en souriant, soulagée par son constat puis lui tendit la serviette.

Tes ailes sont superbes, le complimenta-t-elle.

Merci. Pour le compliment et pour m'avoir couvert le temps que je remette mon bonnet tout à l'heure. Il faudra que je demande à Papa de m'en faire un plus grand. Je me sens un peu à l'étroit dans celui-là.

Elle ôta le sien en se retenant de rire, amusée de voir un jeune homme de vingt ans utilisait le mot "Papa". Quand il avait treize ans en apparence, c'était plutôt mignon. A présent, cela avait un côté dérangeant. Finalement, elle lui tendit son bonnet blanc.

Prends celui-ci. Maintenant, tes ailes sont plus grandes que les miennes.

Il la remercia chaleureusement et l'enfila en poussant un soupire de soulagement. Elle l'imita et fit la grimace : les oreilles étaient beaucoup trop petites !

Maintenant, il faut que tout le monde s'habitue à ta nouvelle apparence, déclara-t-elle en enfilant son paréo.

Il hocha la tête sans rien ajouter et ils repartirent tranquillement sans utiliser leurs portails. Au bout de quelques pas, la jeune fille lui jeta un regard en coin. En temps normal, il lui aurait pris la main le plus naturellement du monde. A présent, il semblait hésiter.

Tu regrettes déjà ton ancien toi, lui demanda-t-elle un sourire espiègle aux lèvres.

Comment ça, bégaya-t-il.

Tu hésites, Petit Roi et ça ne te ressemble pas.

Il tressaillit puis attrapa sa main et entrelaça ses doigts avec ceux de la jeune fille qui sourit.

Rassurée, demanda-t-il, la défiant du regard.

C'est mieux.

Ils discutèrent de choses et d'autres d'un ton léger sur le chemin du retour, oubliant pour un temps la montagne de tâches qui leur restaient à accomplir. Quand ils aperçurent l'auberge au détour du sentier, Yugo ralentit.

Will, je compte partir pour le Royaume Sadida afin de parler à Amalia et mettre les choses à plat.

Dans ce cas, il vaudrait mieux que je ne fasse pas parti du voyage.

J'en discuterai avec Eva plus tard. J'aimerai qu'elle soit avec moi. Pour la soutenir…

Elle hocha la tête, pensive. La Princesse allait sûrement lui en vouloir. A cette pensée, elle sentit son ventre se nouer d'appréhension. Après tout, elles étaient enfin parvenues à se lier d'amitié et s'étaient même trouvées des points communs.

Comme s'il avait lu dans ses pensées, Yugo s'arrêta et prit son visage en coupe dans ses mains, plongeant son regard mordoré dans celui verdoyant de sa compagne.

Je lui dirais ce que je t'ai dit : j'ai renoncé à elle le jour où elle a accepté les fiançailles avec le Compte. Ta présence n'a en rien influencé ma décision. Je t'ai rencontrée et tu m'as apportée la joie qu'il me manquait. Ces deux affaires n'ont rien à voir.

Je te crois, Yugo, répondit-elle en baissant les yeux. J'espère simplement que tu sauras convaincre Amalia.

Il caressa son visage du bout des doigts, incertain sans la quitter des yeux. Puis, il s'attarda sur ses lèvres, pensif.

Malgré la peine que ça me fait de penser qu'elle pourrait me rejeter, je ne renoncerai pas à toi, murmura-t-elle finalement. J'attendrai comme je te l'ai promis mais je n'abandonnerai pas.

Pourquoi devrions-nous attendre, dit-il dans un souffle avant de l'embrasser.