Wakfu
Chapitre 15
Cette fois-ci, il n'y avait plus aucune maladresse ni l'ombre d'une hésitation, si bien que la jeune fille lui rendit son baiser. Elle n'avait plus de raison de culpabiliser et savoura pleinement ce contact.
Quand il s'écarta, il rit doucement devant les joues rouges de confusion de Willow. Elle le fixa longuement, ébahie puis baissa rapidement les yeux.
Ne fais pas cette tête-là, lui souffla-t-il à l'oreille, lui arrachant un frisson. Sinon, je pourrais être tenté de recommencer.
Il l'entendit rire puis s'écarta, rasséréné.
Te voilà bien entreprenant, Petit Roi, lança-t-elle, espiègle.
J'ai tout intérêt à l'être si je veux être à la hauteur.
Ils repartirent d'un bon pas et entrèrent dans l'auberge qui commençait doucement à se remplir.
Alibert, je vous ramène votre mauvaise graine de fils, cria-t-elle en franchissant la porte du réfectoire.
Merci, ma fille, déclara-t-il en la saluant. Vous mangerez ici, fit-il en direction de leurs amis attablés.
Latissa répondit par l'affirmative, puisque le départ de sa compagnie avait été reporté à trois heures de l'après-midi.
Très bien alors ! Vous deux, déjeunez vite et venez m'aider pour le service, intima gaiement Alibert à son fils et sa récente "bru". Mais avant, rajouta-t-il avec un regard sévère en direction de son fils, Yugo, va te couper les cheveux !
Yugo sembla se rendre compte qu'en effet, sa coiffure n'était plus celle d'un petit garçon mais d'un homme qui aurait dormi pendant des années. Il aquiesça et gagna la salle d'eau, suivi par Willow qui l'aida à retrouver une apparence correcte. Ils rejoignirent ensuite leurs amis et se mirent à table sans attendre, bavardant gaiement. Eva entra ensuite à son tour, accompagnée comme toujours de Pinpin et tendit ses sacs à Yugo qui la remercia avec enthousiasme. Il remarqua que Kyrel avait retrouvé son calme et lui souriait à présent comme il le faisait d'habitude. Il monta rapidement dans sa chambre et essaya les deux tenues que la Crâ lui avait choisies.
La première était beige et noir, les chausses lui moulant les jambes comme une seconde peau tandis que la tunique laissait deviner les muscles de son torse, de lourdes bottes venaient compléter la tenue ainsi qu'une tunique plus chaude et une épaisse cape de voyage.
La seconde ressemblait à s'y méprendre à celle qu'il portait jusque-là : haut orange très évasé avec une épaisse ceinture, un pantalon ample bleu et des petites sandales. Il opta pour la première et fouilla dans les sacs pour y trouver quelques rechanges, des sous-vêtements qui le firent rougir mais qu'il prit avec soulagement et enfin du tissus, un beige et l'autre bleu avec de la laine de Bouftou pour se confectionner de nouveaux bonnets
Il descendit et la remercia avec chaleur. Les autres approuvèrent bruyamment tandis qu'ils se dandinaient d'un pied sur l'autre, mal-à-l'aise. Bientôt, les clients affluèrent et il fut encerclé quand certains des habitués le reconnurent. Willow se garda bien de l'aider et se contenta d'observer la scène en riant. Ils finirent par se mettre à table, Yugo étant choqué de l'attitude de sa petite-amie.
Tu aurais pu m'aider, se récria-t-il.
Comment, répliqua-t-elle. Et puis, tu n'as que ce que tu mérites, répliqua-t-elle. Qui sème le vent récolte le Iop.
Ils mangèrent ensuite à la va vite avec le reste de leurs amis avant de se hâter d'aller aider Alibert en cuisine.
Yugo fut chargé de préparer les commandes, Willow de les amener en salle. Quand le rythme se fit moins effréné, il passa sa tête derrière le rideau et aperçut la jeune fille en train de servir au comptoir tout en devisant gaiement avec Thomas et Matou. Le musicien était assis dans un coin de la salle, sur une estrade improvisée, fidèle à son poste.
Prenant son courage à deux mains, Yugo ouvrit le rideau en grand et alla droit sur la jeune fille qui sursauta quand il posa une main sur son épaule. Depuis qu'elle avait commencé à travailler ici, elle avait pris l'habitude de passer une robe longue sans manche, fendue jusqu'à mi-cuisse pour son service en salle. Yugo l'admira quelques secondes en silence avant de se souvenir de la raison pour laquelle il l'avait dérangée.
S'inclinant élégamment, il lui tendit la main, les yeux posés sur elle.
Me feras-tu l'immense honneur de m'accorder cette danse, demanda-t-il d'une voix chaude.
Elle rougit, lui arrachant un sourire en coin et lui abandonna sa main.
Celle-ci et toutes les autres à venir, lui répondit-elle dans un souffle, intimidée.
Il la conduisit au centre de la pièce qui s'était changé en piste de danse au fil des soirées à thèmes et fit signe au musicien qui s'arrêta quelques secondes pour entamer une balade douce et inconnue. Ils échangèrent un sourire complice puis se laissèrent griser par la musique, perdant peu à peu leurs repères. Ils oublièrent le lieu et l'heure, les gens qui les entouraient pour ne ressentir que l'autre et la musique.
L'assistance s'était tue et regardait les deux Eliatrops se mouvoir avec fascination. Ils ne se quittaient pas des yeux, entièrement absorbés dans leur danse. Une fois de plus, Yugo eut l'impression de contempler le Krosmoz habillé d'un vert lumineux et perdit totalement pied.
Leurs amis assistaient aussi à la scène et comprirent pour la plupart le lien qui les avait uni. Ils éprouvèrent de la compassion pour la Princesse Sadida qui aurait beaucoup de peine tout en ayant conscience que celle-ci finirait par passer. Car ils ne pouvaient pas en vouloir à Yugo en le voyant aussi heureux.
Quand la musique prit fin, les deux danseurs furent accueillit par une salve d'applaudissements qui les fit redescendre sur terre.
Quelle était cette balade, demanda Willow au musicien qui les avait rejoint.
Une composition. Je vais l'appeler "La Déesse et Le Dragon".
Les Eliatrops échangèrent un regard, surpris puis le remercièrent et rejoignirent leurs amis.
Il a vraiment été inspiré, souffla Yugo, amusé.
Tu serais donc le Grand Dragon, répliqua-t-elle. Intéressant.
Ils se sourirent mais il perçut clairement l'angoisse sourde qui étreignait sa compagne.
Yugo ?
Il se tourna vers elle et s'approcha encore, rassurant.
Si j'étais réellement la Déesse, tu resterais le même, hein, demanda-t-elle.
Exactement le même, répondit-il sans une hésitation. Même si j'éviterais de te mettre en rogne.
Tu devrais commencer à t'entraîner maintenant.
Il éclata de rire puis déposa un baiser sur sa joue avant de s'installer à la table de leurs compagnons. Les clients, pour la plupart, mangeaient tranquillement en bavardant et Alibert leur accorda à tous une pause. Yugo en profita pour expliquer sa théorie concernant les origines de Willow qui s'éclipsa, mal-à-l'aise. Ses amis l'écoutèrent avec attention, estomaqués. Que Pinpin soit le Dieu Iop réincarné, ils l'avaient acceptés tant bien que mal mais la Déesse ? C'était un peu gros à avaler.
Ça expliquerait ses pouvoirs hors normes, lui accorda Evangélyne.
Tu crois qu'elle pourrait créer des Kamas, demanda Ruel avec avidité.
Ils ne relevèrent pas et continuèrent à parler, le laissant bouder dans son coin.
Grougal est vraiment docile avec elle et puis, elle maîtrise ses capacités éliatrops beaucoup trop vite pour que ça soit anodin…
Et qu'est-ce qu'elle en pense, demanda Mordan en se tournant pour observer l'intéressée s'agitait nerveusement derrière le comptoir.
Ça lui fait peur, avoua Yugo en suivant son regard. Elle ne comprend pas pourquoi la Déesse se serait réincarnée en Eliatrop alors qu'elle ignore tout de nous…
Quand mes pouvoirs se sont manifestés, je me souviens avoir eu des flash-back, intervint Pinpin en plissant le front sous la concentration. Des passages de mes anciennes vies…
Elle n'en a pas eu ou pas que je sache...
Ils méditèrent ses paroles en silence puis Latissa soupira. Ça ne les avançait à rien de rester assis ici à réfléchir alors qu'ils n'avaient aucunes preuves. Elle en fit part aux autres qui approuvèrent.
Attendons de voir, déclara Eva. Tu devrais aller aider Willow à finir, Yugo.
Il se leva et seconda sa compagne pour débarrasser les tables et prendre les commandes pour les desserts. Elle ne décrocha pas un mot pendant un moment puis quand la salle se vida, elle partit se réfugier dans la cuisine, échangeant sa place avec Toto qui fut soulagé d'éviter la corvée de vaisselle. Elle s'attela sans rechigner, ravie d'éviter la foule. Les garçons se chargèrent donc de débarrasser et de ranger la grande salle tandis qu'Alibert mettait de l'ordre dans la cuisine en fredonnant. Quand tout fut en ordre et que les derniers clients furent partis, ils montèrent tous à l'étage pour faire les derniers préparatifs.
J'arrive pas à m'y faire, avoua Tristepin en fixant Yugo, parlant pour tous le monde. La veille, tu as quatorze ans et le lendemain, on te retrouve à vingt ans.
Ne t'en fais pas, je ne compte plus changer de si tôt. Ou du moins, je ne forcerais plus le temps.
C'est rassurant, soupira Kyrel avec une pointe d'ironie.
Eva, je pourrais te parler une seconde, demanda finalement l'Eliatrop en se levant.
Elle hocha la tête et le suivit au fond du couloir où ils discutèrent à voix basse. Willow, dont toutes les affaires étaient rangées dans son Havre-Sac, fit comme si elle n'avait rien remarqué et s'amusa gaiement avec Chibi qui était assis sur ses jambes croisées. Elle tenait un livre imagé devant lui et lui lisait, mimant certaines scènes. Pinpin, Latissa et Mordan l'écoutaient également, assis en cercle face à elle. La jeune fille blonde voyait bien que son amie n'avait pas le moral mais choisit de se taire pour le moment.
Willow, l'appela Chibi en relevant son petit minois vers elle.
Oui, Chibi.
On pourra aller se baigner après l'histoire ?
Je ne pense pas que nous ayons le temps, répondit-elle. On doit bientôt repartir.
Le petit parut étonné mais se contenta de baisser la tête pour exprimer son mécontentement. La jeune fille allait le consoler quand Eva apparut à l'entrée de la pièce. Ce fut le signal que les autres devaient reprendre leurs préparatifs et les garçons disparurent. Latissa se leva, mal à l'aise, mais un regard d'Eva lui fit comprendre qu'elle pouvait rester. La Crâ s'assit sur le lit, près de la jeune fille et la regarda longuement.
Yugo m'a dit que tu t'inquiétais pour Amalia, déclara-t-elle soudain.
Oui, répondit-elle en baissant la tête. Je sais qu'elle tient encore à lui et je ne voudrais pas que sa décision nous éloigne. Au début, elle ne m'aimait pas et me faisait très peur. C'est une princesse et moi…
Elle haussa les épaules pour exprimer ce qu'elle cherchait à dire.
Mais au final, j'ai appris à l'apprécier et je pense qu'elle aussi, continua-t-elle. Je trouve ça dommage que tout s'arrête aussi brutalement.
Eva regarda la chevalière qui s'était statufiée, une expression contrariée figeant ses traits.
Elle t'en voudra, déclara-t-elle de but en blanc, faisant tressaillir ses deux compagnes. Mais seulement au début. Elle comprendra vite que tu n'y es pour rien. Tu sais, ça nous a tous chamboulé quand elle a accepté l'alliance avec le Compte Harebourgh. Alors, je comprends Yugo mais je ne peux pas la blâmer d'avoir tenté de sauver son royaume et d'avoir accepté ces fiançailles quand la situation lui semblait désespérée. Et je ne peux pas non plus désapprouver votre comportement à toi et à Yugo. Pas en vous voyant aussi heureux et complices. Je pense que le soutien que vous vous apportez mutuellement, personne d'autre ne serait capable de vous le fournir.
Willow l'avait écoutée avec attention, puis à mesure qu'elle réalisait que la Crâ ne lui en voulait pas, ses yeux se remplirent de larmes. Quand Eva tourna la tête pour la regarder, elle luttait pour qu'elles ne débordent pas de ses yeux. D'abord déstabilisée, elle finit par rire doucement et posa une main sur son avant-bras.
Nous aussi, nous avons appris à t'apprécier et notre amitié ne tient pas uniquement à ça, tu ne crois pas ?
Elle hocha vigoureusement la tête puis essuya ses yeux et se força à lui sourire. Quand elle releva la tête, elle vit son souverain sur le pas de la porte et sourit discrètement, apaisée. Yugo vit alors ses yeux rougis et se précipita vers elle, alarmé. Elle regarda son compagnon et hocha doucement la tête pour lui signifier que tout allait bien, lui arrachant un soupir de soulagement. Puis, il déposa un baiser sur sa tempe et se retourna vers Latissa qui les avait observé.
Will et moi, on a décidé de t'accompagner mais avant ça, je dois aller parler à Amalia, déclara-t-il. Je dois mettre les choses au clair.
