Wakfu
CHAPITRE 16
Quand quinze heures sonnèrent, tout le monde se rassembla devant l'auberge, sac sur l'épaule. Ils saluèrent le maire et le remercièrent pour l'accueil. Willow lui parla longuement à voix basse, lui promettant de surveiller son fils de près. Tous deux supposaient qu'il y aurait des contre coups au sort Xélor car une telle quantité de magie demandait toujours un lourd tribut pour compenser. Après cela, ils partirent sans se retourner, les deux Eliatrops étrangement silencieux.
Donc vous nous accompagner jusqu'où, vous deux, demanda Mordan.
Je vais au Royaume Sadida, j'ai besoin de parler avec Amalia, déclara Yugo d'un ton neutre.
Je peux t'accompagner, lui demanda Kyrel, les yeux brillants d'espoir.
Non, toi, tu viens avec nous, le sermonna Latissa. Je te rappelle que c'est toi qui a le Réveil !
Le Xélor hocha piteusement la tête, honteux de se faire aussi vertement rappeler à l'ordre.
Et moi je viens avec vous, annonça Willow avec bonne humeur. Après tout, je suis la seule à pouvoir lire le parchemin dans son intégralité ! Autant que ça serve.
Latissa hocha la tête, satisfaite mais surtout soulagée de la compter dans ses rangs.
Je ne devrais pas être long. Ce soir, je prendrai le portail Zaap du Royaume Sadida pour celui de Bonta, résuma son compagnon.
Willow le regarda à la dérober. Ils en avaient longuement discuté et s'étaient mis d'accord sur un point : ils laisseraient le trésors aux aventuriers et revendiqueraient l'île pour y accueillir leurs semblables. Personne ne pourrait les en empêcher. Après tout, il était fort probable que cette mystérieuse civilisation dont parlaient les contes des temps anciens soit la leur. Cela correspondrait à ce que Grougal avait raconté à Yugo avant de se réincarner. Il fallait qu'il voit l'île de ses propres yeux pour confirmer ses suppositions et trouver des réponses à tous ces mystères qui entouraient son peuple et Willow.
Et puis, il aimait voyager en sa compagnie. Pas seulement voyager, passer les journées avec elle, et les nuits. Il aurait tant aimé qu'elle l'accompagne dans le Royaume Sadida mais ce n'était pas prudent. Amalia lui en voudrait et mieux valait éviter la confrontation.
Alors qu'ils quittaient le village d'un bon pas après avoir salué les villageois, une voix inconnue s'éleva, brisant la sérénité de ce début d'après-midi.
Mlle Willow ! Mlle Willow !
Le petit groupe se retourna d'un bloc vers un Osamodas d'une couleur rouge étonnante pour sa classe et d'une fourrure beige lustrée. Il courait vers eux, agitant le bras. Willow leva les yeux au ciel en poussant un long soupire. Il était vêtu d'une chemise dorée laissant dépasser la fourrure de son torse et d'un pantalon cintré ainsi que de lourdes bottes noirs. Mais ce qui avait provoqué le mépris de la jeune fille était le chapeau d'aventurier qui couvrait sa tête. Quand il s'arrêta à quelques pas d'eux pour reprendre son souffle, les aventuriers purent constater à quel point il était jeune, mais tout de même adulte au vu de ses cornes.
Je… Je vais vous accompagner, articula-t-il difficilement.
Ils échangèrent des regards intrigués ce qui décida le nouveau venu à s'expliquer.
Je suis envoyé par votre père.
Mais… Mais pourquoi faire, demanda l'Eliatrope, estomaquée.
Il m'a chargé de vous surveiller.
Je n'ai absolument pas besoin d'être surveillée. Dois-je te rappeler mon âge, Jasper ?
Derek savait que vous diriez ça, répliqua-t-il avec un sourire amusé qui rendit la jeune femme furibonde. Considérez alors que je vous seconderai dans vos aventures.
Willow vit Latissa froncer dangereusement les sourcils, sûrement contrariée qu'on ne lui demande pas son avis. Discrètement, Yugo prit sa main et la montra ostensiblement, jaloux que cet Osamodas sorti d'on ne savait où s'autoproclame garde du corps de sa compagne.
On peut savoir qui vous êtes, et d'où vous connaissez Derek, l'interrogea sèchement Latissa.
Veuillez m'excuser, Chevalière Latissa, répondit-il en s'inclinant précipitamment. Je me nomme Jasper Hobson. Je suis en quelque sorte le lieutenant du Professeur Cherch.
Pinpin lui sourit, convaincu qu'il s'agissait d'un brave aventurier, manquant certes de souffle mais pas de sympathie. Mais ses compagnons ne partageaient pas son avis, pire, ils s'en méfiaient. Il était trop lisse, trop parfait pour que ce soit vrai. Plus étrange encore, son statut de "lieutenant" à son jeune âge et le fait qu'il débarque alors qu'ils quittaient Emelka.
Quant à Willow, elle s'en détourna dédaigneusement. Il avait intégré l'équipe de son père peu avant son départ mais son caractère précieux l'avait immédiatement agacée. Alors, le voir débarqué ici et l'entendre annoncer qu'il l'aiderait dans la longue et périlleuse quête qui les attendaient, c'était trop.
Et alors, Jasper Hobson, l'interpella Mordan d'un ton glacial qui surprit tous ses amis. Pourquoi Derek irait faire surveiller sa fille ?
L'inquiétude paternel, répondit l'Osamodas sans se démonter. Et je dois aussi vous remettre ce carnet, Mademoiselle Willow. Pillo Destrouss n'a pas apprécié la manière avec laquelle l'a traité la Princesse Sadida au colloque et il cherche par tous les moyens à prendre sa revanche. De peur de se faire voler ses recherches les plus avancées, le Professeur les a consignées dans ce carnet et a fait disparaître le reste. Il va maintenant diriger ses recherches sur un tout autre sujet, le temps que la tension entre les deux archaologues disparaissent.
Tu es donc devenu chercheur, questionna Willow, railleuse.
Presque. Ces recherches, continua-t-il en désignant le carnet, me permettraient d'obtenir l'agrégation officielle d'Archaologue. Comme je vous l'ai dit, pour l'instant, je suis juste son premier assistant.
En quelque sorte, tu vas continuer son travail sur cette affaire, conclut Ruel.
Exactement, répondit-il d'un ton presque militaire. Chevalière Latissa, ajouta-t-il en se tournant vers la jeune femme, je vous demande la permission de rejoindre votre compagnie.
Latissa se tenait droite, bras croisés et observait le nouveau venu avec une moue que son amie reconnut sans problème : elle hésitait. Jasper avait trouvé grâce à ses yeux mais elle se méfiait encore. Quelque chose dans son comportement la poussait à rester sur ses gardes et Willow en fut soulagée. Jasper n'était pas un mauvais bougre mais il n'était pas fait pour partir à l'aventure par monts et par vaux, se mettre en danger et combattre. La vie d'archaologue avec ses terrains protégés et délimités et ses découvertes inertes lui allaient à merveille. Les spéculations romanesques étaient d'ailleurs son sujet de prédilection.
Je vais voir avec l'Homme du Lac, rétorqua enfin Latissa. En attendant, vous pouvez nous suivre jusqu'à Bonta.
Willow eut un sourire en coin, amusée par le stratagème de Latissa pour gagner du temps. Tous les membres de la Confrérie savaient pertinemment que l'Homme du Lac apparaissait au gré de ses envies et que cela pouvait être dans l'instant comme dans trois semaines. La Iop se tourna vers eux et fixa Yugo, attirant le regard de Willow. Quand elle leva la tête vers son compagnon, elle pâlit. Il foudroyait Jasper du regard en serrant et desserrant convulsivement son poing libre. Elle n'aurait jamais imaginé qu'il puisse se mettre dans un état pareil à cause d'un gringalet qui s'autoproclamait son second; à défaut d'être capable de jouer les gardes du corps. Cependant, elle en ressentit un immense soulagement et attira son attention en lui serrant doucement la main pour l'embrasser furtivement. Il fut tellement surpris par l'audace de son geste qu'il en oublia momentanément l'Osamodas.
Cette décision prise, ils se remirent en route, Latissa ouvrant fièrement la marche. Ils ne tardèrent pas à atteindre le carrefour où Yugo, Pinpin et Evangélyne se séparaient du reste du groupe. Les chevaliers discutèrent brièvement tandis que Yugo embrassait Willow en lui promettant de revenir vite. Enfin, Evangélyne s'approcha de la jeune femme et lui saisit les mains pour les serrer avec douceur.
Ça va aller, Willow, lui souffla-t-elle. Elle ne va pas t'en vouloir éternellement.
Merci, Eva, répondit-elle avec un pauvre sourire. Faites attention sur la route et bon retour chez vous.
Sincèrement, je ne pense pas que nous y restions plus de quelques semaines. Pinpin va vouloir se reposer les premiers jours mais il ne tiendra pas en place longtemps et les petits en ont assez d'être constamment écartés de nos péripéties.
Dans ce cas, profite bien de ces quelques jours de repos, plaisanta l'Eliatrop pour cacher sa peine.
La Crâ lui sourit puis se détourna pour rejoindre ses deux compagnons. Pinpin semblait agité et regardait Yugo suspicieusement. Ruel s'approcha de Willow en ricanant.
Je n'aimerai pas me retrouver à leur place, déclara-t-il.
Pourquoi, demanda innocemment Mordan. Ils seront chez eux avant la nuit et gratis. C'est une bonne chose.
Oui, si on omet les nausées atroces à la sortie du portail.
Avec un dernier regard pour sa dulcinée, Yugo ouvrit un portail et disparut, suivi de près par le couple qui se jeta dans le passage à contrecoeur.
Le portail disparut, la Confrérie put enfin reprendre la route et se dirigea tranquillement vers le port bontarien d'Astrub, au nord de la cité où un bateau les mènerait vers le continent vert gratuitement au grand plaisir de Ruel. La traversée ne dura pas longtemps et ils débarquèrent à l'avant-poste de Bonta au crépuscule.
Depuis le départ de Yugo et du couple, Willow était aussi silencieuse qu'une pierre tombola, perdue dans ses pensées et inquiète. Elle était montée sans le remarquer dans le bateau et fut donc surprise quand elle faillit tomber à l'eau pour en redescendre.
Il est un peu tard pour s'aventurer dans les mines à cette heure, déclara Mordan après l'avoir aidée à rejoindre le quai totalement sèche. En plus, Yugo ne devrait pas tarder à nous rejoindre.
Dans ce cas, allons trouver une auberge où passer la nuit, répondit Latissa. Nous partirons vers les mines demain à l'aube.
Cependant, elle n'eut pas sitôt fait un pas, que Ruel se mit en travers de son chemin.
T'es folle ?! Ça va pas la tête ? Une auberge à l'avant-poste de Bonta, s'écria-t-il, outré. La seule taverne ici, c'est celle de Bagrutte et elle est hors de prix ! C'est un attrape touriste !
Tu connais mieux, lança Willow qui tentait de stopper l'Enutrof avant qu'il ne leur claque entre les doigts.
Bien sûr, mais c'est à la Galette…
Autant dire trop loin pour ce soir, ce que les autres firent bruyamment remarquer. Quelqu'un suggéra donc de camper mais là encore, ils ne parvinrent pas à se mettre d'accord quant au lieu qui conviendrait le mieux.
Willow se détourna en soupirant vers l'océan, morose. Tout ce qu'elle souhaitait, c'était que Yugo revienne vite pour qu'elle puisse se blottir dans ses bras. Peu lui importait où ils dormiraient et à quel prix tant qu'il revenait.
Alors qu'elle pensait à Amalia et les larmes commençaient à poindre le bout de leur nez, elle sentit brusquement un poids sur son dos qui lui fit plier les genoux. Surprise, elle voulut se retourner quand deux bras puissants l'enserrèrent tandis qu'un rire s'élevait à ses oreilles suivi d'un "Surprise" tonitruant. Elle fit volte face pour voir le visage de son souverain et déchirée entre la joie de le voir et l'angoisse de savoir comment s'était déroulé son entrevue avec la Sadida, elle se serra contre lui, muette. Mais ce n'était pas ni l'heure ni le lieu pour en parler. Aussi d'un commun accord, il enchaîna.
Vous avez trouvé où dormir, demanda-t-il sans la lâcher, finissant par la mettre mal-à-l'aise.
On lui relata les grandes lignes de leur dilemme et après très long débat qui faillit faire perdre patience à Latissa, il fut décidé d'aller à la taverne de Bagrutte si tant était que Ruel parvint à faire baisser les prix. Deux chambres seraient amplement suffisantes, étant donné qu'ils étaient seulement cinq hommes pour deux femmes. "Même une grange conviendra" pensa l'Eliatrope qui se sentait soudain très lasse.
Ils se dirigèrent donc tranquillement vers l'auberge, épuisés mais sereins. Ils étaient enfin arrivés à Bonta et même s'ils n'avaient toujours pas de piste, ils savaient à quoi ressemblaient les Reliques. Cela donnait une autre signification à la quête, un renouveau.
Alors que Willow s'interrogeait sur le contenu du carnet que Jasper lui avait remis de la part de son père, elle rentra dans Mordan qui s'était figé à l'entrée de la taverne. Ruel, Kyrel et bientôt Yugo se retrouvèrent dans le même état à fixer ce qui se trouvait à l'intérieur tandis que Jasper s'en détournait honteusement. Se mettant sur la pointe des pieds, elle aperçut bientôt la raison de leur immobilité et vit rouge. Une femme aux formes plantureuses et peu vêtue se tenait au comptoir dans une posture aguichante.
L'Eliatrope lança un regard furibond à son amie Iop qui fit de même, lui confirmant qu'elle ne se faisait pas des idées. Elle se tourna vers Yugo et lui donna un coup en bas du crâne avant de s'éloigner avec la Chevalière le laissant sonné et penaud.
Cependant, quand la vile tentatrice annonça ses prix d'une voix mélodieusement douce, ils sortirent tout à fait de leurs rêveries. Remis de ses émotions et plus remonté que jamais, Ruel entama ses négociations. L'établissement était certes somptueux mais aucun d'entre eux ne voulait investir 300 kamas pour une nuit. A ce rythme, leur quête se terminerait en un rien de temps. Willow et Mordan se joignirent à lui pour seconder les négociations et après vingt bonnes minutes de harcèlement, ils obtinrent enfin satisfaction.
Vous pouvez me remercier, déclara Ruel en faisant tournoyer la clef autour de son doigt. Pour le prix d'une chambre, j'en ai eu trois !
Je n'y suis pour rien, certes, plaisanta Willow qui était intervenue plusieurs fois quand les esprits s'échauffaient.
À présent, il leur fallait se décider sur le partage des chambres car elles ne comportaient que deux lits chacune et ils étaient sept. Il faudrait donc que deux personnes se partagent un lit. Willow avait pensé que les garçons se débrouilleraient entre eux ou feraient dormir Jasper par terre mais c'était sans compter sur la naïveté de son roi qui intervint :
C'est pas un problème, je dormirai avec Willow, déclara-t-il innocemment.
La jeune femme devint rouge écarlate tandis que Latissa et les autres restèrent silencieux, ne sachant comment lui expliquer que la situation ne se prêtait pas à ce genre de réflexion. Voyant qu'elle ne pouvait pas compter sur eux, elle le prit gentiment par le bras et le guida vers un coin de la taverne désert.
Écoute, Yugo, euh…
Elle ne savait pas comment aborder le sujet sans lui faire de peine. Après tout, il n'avait rien sous entendu en disant cela et Willow savait qu'elle pouvait dormir sur ses deux oreilles quand ils étaient à l'auberge. Cependant, ils étaient chez son père, à l'abri mais ici avec les membres de la Confrérie, ils ne pouvaient pas décemment fonctionner de la même manière.
On ne peut pas dormir ensemble, finit-elle par lâcher du bout des lèvres. A présent, tu es un jeune homme de vingt ans comme les autres et ça ne se fait pas.
Pourquoi, lui demanda-t-il, blessé. C'était pour rendre service.
Je sais, Petit Roi.
Alors, c'est à ça que tu pensais quand tu disais que je devais profiter d'avoir encore une apparence d'enfant, soupira-t-il.
Entre autre, répondit-elle en baissant les yeux.
Elle aurait souhaité ne pas en venir à lui tenir de tels propos mais il fallait qu'il comprenne une fois pour toutes. Soudain, une main apparut dans son champ de vision et se posa sur sa joue pour l'inciter à le regarder.
Je comprends, dit-il doucement. Excuses-moi.
Non, ne t'excuse pas, répondit-elle précipitamment. Tu ne le savais pas.
Avec un sourire contrit, il déposa un baiser sur son front et se détourna pour rejoindre les autres. Elle le suivit, la mort dans l'âme. Le paradoxe entre ses vingt ans et ses treize ans était vraiment perturbant. Elle ne savait jamais où commençaient ces idées de jeune adulte et celles d'enfant.
Yugo s'excusa, mal-à-l'aise puis se mura dans le silence, laissant à sa compagne le soin de proposer à Latissa de partager leur lit tandis que Yugo dormirait dans le lit d'à côté.
Mordan proposa à Jasper de partager une chambre ce qu'il accepta sans hésiter. Il ne pouvait pas proposer à Mademoiselle Willow de dormir dans la même pièce. A voir comment son prétendant avait été écarté, elle allait sûrement lui rire au nez s'il osait ne serait-ce que lui suggérer de dormir devant sa porte.
Il était heureux que Latissa lui ait proposé de se joindre à eux pour faire route vers Bonta sinon il aurait perdu de vue la fille de son Maître et cette pensée lui était intolérable. Sa fille était son bien le plus précieux avec Dame Fresia et il devait se montrer digne de sa mission de gardien. De plus, le Professeur avait suggéré qu'elle était la seule avec le Roi Yugo à pouvoir déterrer tous les secrets de ce peuple qui semblait être le leur.
Fier de l'importance de sa mission, il suivit la Confrérie qui avait décidé de dîner dans l'une des chambres pour limiter les frais. Il eut le droit à un véritable interrogatoire de la part de la Chevalière.
Willow écouta avec attention ses réponses, ne le connaissant pas. Elle l'avait côtoyé un mois à peine, le rencontrant au gré de ses visites.
Jasper était un Osamodas très philosophique et étrangement craintif pour un représentant de la race draconnique. Il ne connaissait que les sites de fouilles archaologiques et l'université où il avait étudié pendant des années avant de se lancer dans la magnifique aventure des sites archaologiques comme il disait souvent.
A son grand étonnement, Willow constata que Latissa était passionnée par ses anecdotes et le regardait à présent avec approbation.
Enfin, alors que le repas était terminé et que tous s'apprêtaient à rejoindre leurs chambres, la Chevalière se planta devant lui et lui tendit la main, tout à fait convaincue que Jasper devait se joindre à elle.
Jasper Hobson, déclara-t-elle. Bienvenue dans la Confrérie des Chercheurs de Reliques !
Il serra sa main, reconnaissant et ému et lança un regard à Willow, guettant son approbation.
Rendant les armes devant tant de candeur, la jeune femme éclata de rire et finit par hocher la tête.
T'as intérêt à te mettre au sport, Jasp', lança-t-elle. Sinon, tu ne tiendras jamais le rythme de Lati.
Comptez sur moi, Mademoiselle Willow, répondit-il avec enthousiasme.
C'est Willow. Juste Willow. Je ne suis pas une princesse, répliqua-t-elle, son expression s'assombrissant à mesure qu'elle parlait.
Sur ces paroles, elle se retira en compagnie de Yugo qui lança un dernier regard courroucé au nouvel arrivant avant de la suivre. Quant à Latissa, elle lui fit un compte-rendu sur la quête des Douze Reliques, leur utilité et tout ce qu'ils avaient découvert jusque-là. Jasper l'écouta religieusement en prenant des notes mais ne fit pas un commentaire, préférant se laisser le temps de la réflexion. Cependant, la légende que la Iop venait de lui rapporter ressemblait à s'y méprendre à un ouvrage découvert par le professeur quelques semaines en arrière, près du Mont Zinit. Seulement, il ne pouvait pas s'en assurer puisque tout était consigné dans le carnet et qu'il était en la possession de Willow.
Quand Latissa eut terminé, elle les salua après leur avoir annoncé qu'ils devraient partir à l'aube le lendemain, faisant râler Mordan et Kyrel.
Demain, il leurs faudrait marcher jusqu'aux mines d'Euriens et trouver l'Enutrofette nommée Amber.
Willow décroisa et recroisa les jambes pour la énième fois, extrêmement mal-à-l'aise. Yugo lui avait proposé de sortir un moment pour regarder les étoiles et elle avait accepté. À présent, ils étaient assis sur le toit d'un établi non loin de l'auberge mais suffisamment éloigné de l'agitation de l'avant-poste et se tenaient côte-à-côte sans se parler.
Elle savait pourquoi il l'avait amenée ici et même si elle désirait savoir comment s'était déroulé son entretien avec la Princesse, elle ressentait le besoin impératif de s'enfermer dans un lieu où ses mots ne pourraient jamais l'atteindre.
On a frôlé le conflit entre nations, aujourd'hui, lança-t-il enfin, son rire sonnant faux.
Elle l'a si mal pris, demanda-t-elle avec lassitude.
Assez. Quand je suis arrivé, les gardes n'ont pas voulu me laisser entrer mais Eva s'est portée garante pour moi. Quand Amalia m'a vu...
Il soupira puis la regarda de biais, longtemps, gravant dans sa mémoire l'expression sur son visage. Elle était inquiète pour lui mais aussi effrayée par ce qu'elle allait entendre. Amalia était sa rivale mais aussi son amie ce qui la plaçait dans une position très délicate. Yugo avait constaté à plusieurs reprises à quel point sa compagne se sentait inférieure à la Sadida. Pourtant, elle restait silencieuse, attendant patiemment qu'il parle qui lui raconte son entrevue bouleversante avec la princesse.
Je suis désolé, Will, déclara-t-il enfin. Je n'ai pas à t'imposer ça.
Au contraire, répondit-elle en prenant sa main. Aujourd'hui, nous sommes les deux seuls Eliatrops, nous sommes unis, Yugo, pour le meilleur, soit, mais aussi pour le pire. Et puis, je veux savoir à quoi m'en tenir avec Amalia et avec toi.
Comment ça ?
Yugo, Amalia a été présente pendant plus de dix ans de ta vie. Tu ne peux pas oublier ça en quelques jours.
Il garda le silence, incapable de la contredire et ça lui faisait atrocement mal.
Alors, qu'est-ce qui s'est passé quand elle t'a vu, enchaîna-t-elle. Elle ne t'a pas reconnu ?
Au contraire, se força-t-il à répondre. Elle m'a immédiatement reconnu. Eva lui expliquait ce qu'il s'était passé. Je me suis fait sermonner par le Roi et Armand puis ils ont commencé à suggérer une alliance officielle.
Amalia devait être folle de joie.
Ça n'a pas duré longtemps. J'ai immédiatement annoncé que je partais à la recherche d'une terre d'accueil pour mon peuple et que c'était la priorité absolue. Et je peux te garantir qu'ils ont bien compris le message. Le Roi Sheram Sham s'est montré très compréhensif comme à son habitude mais pas Armand.
Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
Que c'était un affront pour leur famille et leur nation qu'il ne saurait tolérer. Son père lui a ordonné de se taire et s'est retiré après m'avoir parlé en privé. Il a bien vu que les fiançailles d'Amalia m'avaient beaucoup perturbé et m'a simplement demandé de ne pas laisser cet évènement briser notre amitié. Suite à ça, j'ai avoué à Amalia mon ressentiment et la colère qui m'avaient rongé tout ce temps.
Yugo…
Je sais, c'est cruel de lui dire ça mais elle n'aurait jamais compris sans ça. Après ça, je me suis excusé et j'ai commencé à faire demi-tour pour partir et c'est là que ça a dégénéré…
Willow se colla à lui et après qu'il ait passé un bras autour de ses épaules, elle entrelaça ses doigts avec ceux de son compagnons qui les serra longuement en tremblant.
Elle a commencé à parler de toi et j'ai vu rouge, dit-il tout bas. Si Eva ne m'avait pas retenu à ce moment-là, je ne sais pas ce que j'aurais fait…
Mais tu ne l'as pas fait, répliqua Willow en se blottissant dans ses bras. Tu ne l'as pas fait et Amalia doit sûrement regretter ce qu'elle a pu dire.
S'écartant légèrement, Yugo prit le visage de la jeune femme en coupe dans ses mains et plongea son regard dans le sien. Elle lui rendit, silencieuse puis finit par baisser les yeux. Elle voulait le soutenir dans cette épreuve, lui montrer qu'il pouvait compter sur elle en toutes circonstances mais cela lui faisait incroyablement mal de savoir qu'à présent Amalia la détestait.
Je suis désolé, Willow, dit-il encore une fois. Je n'aurais pas dû t'exposer ainsi. C'était égoïste de ma part.
Peut-être mais ce qui est fait est fait et si c'était à refaire, je te pousserai à agir de la même manière, répondit-elle en couvrant les mains de Yugo des siennes. C'est terminé, Yugo. Tu as fait ce que tu jugeais bon de faire. A présent, il faut que nous pensions aux nôtres qui attendent que nous leur trouvions une terre d'accueil. Le ressentiment d'Amalia, nous nous en inquiéterons plus tard.
Tu as raison, dit-il en souriant. D'ailleurs, tu as lu le carnet de ton père ?
Non, et ce ne sera pas ce soir. Je suis épuisée.
Tu crois qu'il pourrait avoir retrouvé des vestiges d'un village Eliatrop ?
C'est ce qu'il semble croire, répondit-elle en soupirant. Espérons que cela puisse nous aider...
Il hocha la tête avec entrain puis la fixa encore un moment avant de l'embrasser tendrement, la faisant rougir.
Allons nous coucher, sinon les autres vont jaser.
Elle rit de bon coeur et accepta la main qu'il lui offrait galamment pour se relever. D'un mouvement rapide et précis, il la propulsa dans ses bras et la serra. D'abord surprise, elle finit par lui rendre son étreinte. Pour rien au monde, elle n'aurait renoncé à lui. De cela, elle était certaine, même si cela voulait dire sacrifier ses amis. Elle qui avait toujours privilégié le peu d'amis qu'elle avait mais tout cela avait été bouleversé en quelques semaines par un jeune garçon qui s'était changé en un beau jeune homme. C'était une histoire à marcher sur la tête et elle n'était pas sûre que ses parents l'apprécient. Quand il avait encore l'apparence d'un môme, c'était une chose mais à présent qu'il était un jeune homme de vingt ans on ne peut plus normal physiquement parlant et qui s'affirmait en tant que tel, Derek chercherait par tous les moyens à les tenir à distance s'il venait à le découvrir. Et sa mère… Elle tenterait de la convaincre avec douceur que cela ne se fait pas de voyager avec des garçons par monts et par vaux et de partager la même chambre que celui qu'elle aimait. Mais à situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles, n'est-ce pas ? Et puis, Yugo était exceptionnel… Alors, elle se voyait mal agir comme une fille de bonne famille.
A quoi tu penses, lui demanda-t-il finalement d'une voix chaude.
A la réaction de mes parents s'ils nous voyaient ainsi, répondit-elle franchement.
Le sang se retira brusquement du visage de Yugo à la mention des parents de la jeune fille. Elle éclata de rire en le voyant et déposa un baiser sur sa joue avant de se diriger vers le rebord du toit, situé à plus de cinq kamètres du sol et de sauter dans le vide, n'ouvrant son portail qu'au niveau du sol.
Yugo l'imita plus prudemment et l'embrassa une dernière fois sur le pas de leur chambre avant de la laisser entrer pour vérifier si Latissa était présentable.
"Je préfère nettement me prendre une correction de sa part que de celle de Derek ou Dame Fresia" pensa-t-il en faisant la grimace avant d'entrer en entendant leur fille l'appeler à voix basse.
