Wakfu

CHAPITRE 18

Le lendemain, la confrérie se réunit très tôt dans la salle commune déserte, ce qui leur permettait de discuter tranquillement de leur mission sans être épié. Willow n'avait pas décroché un mot depuis son réveil, prétextant une nuit agitée. Mais par delà la tempête qui avait secoué la bâtisse toute la nuit, elle n'avait pas trouvé le sommeil à cause du carnet et de son dérapage de la veille. Elle avait failli tuer ces bandits et le pire c'était qu'elle n'avait pas eu l'impression de faire le moindre effort. Dorénavant, il lui faudrait prendre garde quand elle utiliserait ses pouvoirs.

Cette résolution prise, elle s'était alors remémorée tout ce que contenait le carnet. Elle avait terminé de le lire juste avant que Latissa ne la rejoigne dans la chambre, épuisée mais optimiste. Elle avait longuement discuté avec Amber et semblait ravie. Will avait fait mine de partager sa joie, dissimulant difficilement son agitation. Elle avait encore du mal à croire ce que Derek avait écrit.

A présent, il lui fallait leur apprendre la nouvelle. Si son père s'était trompé, ils seraient tous très déçus mais, s'il y avait la moindre chance que Derek ait vu juste, il fallait qu'elle leur disent.

Elle lâcha sa cuillère qui tomba dans son lait de Boufette, projetant des éclaboussures sur la table. Les membres de la Confrérie levèrent leurs nez de leurs bols dans un bel ensemble, surpris. Elle baissa la tête, se forçant au calme puis inspira à fond avant de bloquer l'air dans ses poumons, ne sachant pas par où commencer.

Euhm, parvint-elle à lâcher.

Que devait-elle leur dire ? Pouvait-elle réellement révéler les recherches de son père à tant de monde ? Son cerveau était à deux doigts de surchauffer quand son regard rencontra celui de Yugo, assis à côté d'elle. Ses iris mordorées semblaient lui promettre amour et protection. Elle lui sourit timidement. Elle n'avait plus peur.

Bon, dit-elle pour attirer l'attention de toute la tablée. J'ai lu le carnet que tu as rapporté, Jasper. Il contient toutes les recherches de mon père concernant les Eliatrops.

Elle vit son compagnon se dresser sur son tabouret, le regard rivé sur elle. Intérieurement, elle pria pour que Derek ait trouvé ce qu'ils cherchaient désespérément.

Bon, pour la faire courte, le peuple Eliatrop, venu d'une autre planète, était le premier à vivre sur le Monde des Douze, qui ne s'appelait même pas encore comme ça.

Elle avait capté leur attention. Mordan avait même posé sa cuillère et l'écoutait, la tête nonchalamment posé sur une main. Latissa avait sa mine sérieuse, devinant que son amie allait lâcher une bombe.

Enolybab était une grande et riche cité, d'après les témoignages de l'époque. On la disait perdue, détruite ou mythique, mais mon père…

Elle se tut, gorge soudainement sèche comme un vieux parchemin. Elle vit la Iop bouger et reprit son explication. Ils n'avaient pas toute la journée devant eux pour l'écouter balbutier.

Mon père a trouvé la cité.

Elle les observa tour à tour, surprise. Elle s'était attendu à des exclamations de joie, des contestations, une crise de folie de la part de Mordan et un malaise de Jasper. Mais ce silence... Elle ne savait plus quoi faire.

Il est vraiment parvenu à localiser la cité, murmurra Jasper Hobson, qui pâlissait à vue d'oeil.

Oui mais ce n'est pas un point précis, et il y a de fortes chances pour que cette cité soit ensevelie par les eaux du Chaos d'Ogrest ou, avec un peu de chance, qu'elle soit troglodyte. Dans le pire des cas, elle est en ruine et immergée, se perdit-elle en conjecture, absorbée.

Latissa croisa ses bras sur sous poitrine, nez retroussé. Elle devait être perdue avec tous ces termes techniques.

Soudain, Willow sentit quelque chose effleurer une des ses mains qu'elle avait gardées à plat sur ses jambes puis l'enserrer. Elle tourna légèrement la tête vers Yugo et se figea. Il lui souriait avec une expression indéfinissable dans le regard, un mélange de joie intense, de soulagement et… d'autre chose auquel elle préféra ne pas prêter attention de si bon matin. Elle lui rendit finalement son sourire alors que les autres laissaient éclater leur joie. Ils avaient enfin une vraie piste pour ramener leur peuple. L'Île Mystérieuse était enfin à portée de portails.

Quand ils franchirent enfin l'arche de l'avant-poste bontarien, ils firent leur adieu à Ruel qui se vit offrir son passage en portail par Latissa, d'humeur généreuse. Le chemin du retour leur avait paru court. Ils avaient pas mal chahuté et beaucoup rit, le moral de l'équipe au beau fixe, ce qui n'était pas arrivé depuis plusieurs jours.

L'Enutrof parti, la chef annonça qu'elle avait quelqu'un à saluer et les quitta en leur donnant rendez-vous dans une heure au port.

Willow décida d'emmener Yugo en périphérie, dans le pré longeant les remparts de la ville. Étant d'Amakna, il n'avait presque jamais eu l'occasion de s'attarder dans une autre nation. Mais pour le moment, leurs deux pays s'étaient alliés contre Brâkmar, ce qui signifiait qu'il n'avait rien à craindre. Jasper et Amber entraînèrent Mordan et Kyrel dans les rues commerçantes. Ils marchèrent donc tranquillement vers l'extérieur de l'avant-poste, main dans la main, sereins et heureux d'avoir un peu de répit.

Depuis leur discussions près du lac à Emelka, il n'avait pas réussi à se retrouver seul en tête à tête avec Willow. D'une part, parce qu'ils étaient en mission et constamment avec les membres de la Confrérie mais aussi parce que Yugo se sentait à fleur de peau. Ruel lui avait expliqué que ses hormones s'étaient développées en même temps que son corps et qu'il allait se sentir agité.

Tu t'y habitueras, lui avait-il assuré.

Mais il n'en était pas si sûr. Ces derniers jours, le simple fait de croiser le regard de Will lui donnait la sensation de brûler de l'intérieur. Et quand il la touchait…

Il secoua la tête, chassant ces pensées perturbantes de son esprit et observa la jeune fille. Il ne fallait pas qu'elle devine les idées qui l'agitaient. Jamais. Il avait trop honte pour en parler à qui que ce soit.

Il se souvint alors de ce que Willow lui avait dit le soir où ils étaient montés sur le toit pour regarder les étoiles et qu'il lui avait volé un baiser. "Tu devrais profiter de ta jeunesse pour faire ce qu'à vingt ans tu ne pourras plus te permettre."

Il comprenait à présent. Il ne pouvait plus se permettre d'agir sans réfléchir.

Willow savait très bien ce qu'elle disait à ce moment-là. Était-il possible qu'elle ressente la même chose que lui ? Ou qu'elle l'ait connu pour quelqu'un avant lui ? Elle lui avait bien parlé d'une déception amoureuse ce soir-là. Il baissa la tête. Il connaissait bien ce sentiment qui lui étreignait la poitrine : la jalousie. Mais il ne voulait pas se laisser aveugler. Il avait retenu la leçon avec Amalia. Et puis, il était normal qu'elle ait connu d'autres expériences avant lui.

Tout en se disant cela, il serra son poing. Ça ne lui plaisait pas mais qu'y pouvait-il ?

À quoi tu penses, lui demanda-t-elle doucement en admirant le paysage.

Rien de très intéressant, répondit-il en soupirant. Des bêtises.

Elle lui jeta un regard interrogateur et il se contenta de hausser les épaules en lui faisant une grimace. Elle pouffa de rire, d'humeur joueuse puis se mit à courir, le tenant toujours par la main. Il la suivit, surpris et ils entrèrent dans le sous bois qui longeait les remparts à l'ouest de la ville. Ils coururent ainsi pendant quelques kamètres quand il aperçut une trouée éblouissante devant eux. Se protégeant les yeux, il sentit sa compagne ralentir et l'imita. Ses yeux s'étant habitués à la luminosité, il baissa sa main et s'immobilisa, admiratif. Ils se trouvaient au bord de l'eau, où des vestiges de la grande Bonta précédant le Chaos d'Ogrest dépassaient. Au loin, il pouvait apercevoir le port et le bateau dans lequel ils allaient embarquer pour rejoindre Brâkmar.

C'est magnifique, murmura-t-il, stupéfait.

Quand Derek était en charge du chantier des vestiges de la première guerre entre Bonta et Brâkmar, je venais souvent ici. Quand je voulais souffler un peu et m'éloigner de l'équipe, je me réfugiais ici et je regardais les bateaux partir au loin. C'est apaisant, tu ne trouves pas ?

Il hocha la tête, le regard rivé sur la mer. Il se sentait incroyablement bien. Peu importaient ses angoisses et ses tourments, du moment qu'il pouvait rester auprès d'elle.

Elle finit par s'allonger dans l'herbe, les bras croisés derrière la tête et ferma les yeux, sereine. Yugo l'observa un moment, indécis puis l'imita. L'idée que Willow ait pu être proche de quelqu'un d'autre le terrorisait. Mais surtout, c'était son ignorance qui l'inquiétait. Jusqu'où était-elle allée avec ce mystérieux garçon avant que leur histoire ne se termine en chagrin d'amour ? Il voulait le savoir mais n'osait pas lui poser la question. Parce que c'était déplacé et parce qu'il redoutait ce qu'il allait entendre.

Comment ça va, toi, demanda-t-elle finalement.

Yugo fut pris de court. Pouvait-elle lire dans les pensées ? Il souhaita que non. Ça n'arrangerait pas ses affaires si elle avait cette capacité.

Ça va, dit-il en se redressant sur un coude. J'ai encore un peu du mal à m'habituer à ma taille mais dans l'ensemble, je n'ai pas à me plaindre.

C'est ce que tu voulais, non ?

Oui. Mais je dois admettre qu'il y a certaines choses que j'ignorais et qui me donne à réfléchir.

Willow ouvrit les yeux et les posa sur lui, curieuse. Il se détourna, mort de honte. Elle allait vite comprendre s'il continuait à parler ainsi. Elle finit par se redresser, alarmée par son comportement.

Tu n'es pas malade au moins, s'enquit-elle en le regardant sous toutes les coutures. La transformation a peut-être causé des séquelles…

Non. Non, rien de ce genre-là, la rassura-t-il en riant. Je vais bien. C'est juste qu'être un adulte, ce n'est pas qu'une histoire d'apparence comme je le pensais…

Willow l'observa un moment, sceptique puis rougit violemment et se détourna.

Je t'avais prévenu, s'exclama-t-elle en se levant.

Yugo eut un sourire amusé. Sa gêne était la meilleure preuve de son ignorance. Il avait sa réponse : Will était encore aussi pure qu'un nouveau né.

Se levant à son tour, il s'approcha d'elle et l'attrapa par la taille pour la serrer contre lui, la prenant de court. Les mains sagement posées sur son ventre, il déposa un baiser sur sa nuque, lui arrachant un frisson.

Ne t'en fais pas : je resterai sage comme une image, souffla-t-il à son oreille.

Elle s'écarta précipitamment de lui, rouge comme une Shin Lave et le foudroya du regard.

Je ne t'ai rien demandé, bégailla-t-elle.

Il sursauta, hébété par sa déclaration puis eut un sourire carnassier. Alors qu'elle réalisait ce qu'elle venait de dire et qu'elle allait faire demi-tour pour filer à l'anglaise, une clameur s'éleva au loin, les interrompant dans leur jeu. Tous deux se retournèrent et observèrent le port qui fourmillant de gardes.

Alarmée, la jeune fille activa sa vision draconnique et reconnut bientôt la source de Wakfu de Latissa. Elle se trouvait sur les remparts, cavalant comme une dragodinde, une dizaine de soldats à ses trousses.

"C'est un cul de sac" réalisa l'Éliatrop en ouvrant les yeux.

Latissa a des problèmes, dit-elle simplement en ouvrant un portail.

Apparemment, les autorités bontariennes en avaient après son amie. Elle ne savait pas pourquoi mais elle ne pouvait pas la laisser se faire capturer.

Atterrissant à l'entrée de la ville, elle aperçut la Iop sur le muret, prête à sauter et passa à l'action.

Elle ouvrit un portail alors que son amie se jetait du haut des remparts. Elle en ouvrit un second et la blonde atterrit dans l'herbe, hébétée. Immédiatement, elle se redressa les yeux fermés, sur le point de vomir, secouée par ce zap imprévu.

Yugo apparut bientôt, suivi par les autres membres de la Confrérie qui observèrent la scène avec surprise.

Pourquoi est-ce qu'ils te poursuivaient, demanda la voix de Mordan au dessus d'elle.

Voyant que son amie n'était pas en mesure de répondre, elle se pencha pour scruter son visage.

Ça va ?

La Iop hocha la tête et se laissa tomber dans l'herbe.

Je… Je me suis faite avoir, bredouilla-t-elle, sonnée.

Avoir ? Par qui, demanda l'Eliatrop sans comprendre.

Le clan Riktus.

Ne comprenant pas où elle voulait en venir, Willow interrogea les autres silencieusement qui lui répondirent par des regards indécis et des haussements d'épaules. Latissa fouilla dans son tabard et en sortit son passeport qu'elle leur tendit. Au lieu de l'emblème bleu azur de Bonta se trouvait celui des Riktus.

Mais comment tu as fait ton compte, s'exclama Mordan, sidéré.

Il y avait un Riktus dans la garnison, il m'a soufflé dessus et l'instant d'après je me trouvais au Triangle des Bermudas et j'ai dû payer 1000 kamas le droit de passage dans le portail Zaap pour revenir ici.

Ne sachant quoi penser de la mésaventure de la Iop, Will jeta un regard inquiet en direction des remparts. Les soldats s'étaient massés dans le coin où Latissa aurait dû tomber, la cherchant de tous côtés. Ils n'avaient pas encore fait le rapport entre les portails Eliatrops et la disparition de la fugitive. C'était leur chance.

Posant son havre sac, elle s'y glissa et se dirigea vers une malle qu'elle ouvrit avant d'en vider le contenu.

Se saisissant d'une cape de voyage marron, elle ressortit et la tendit à Latissa.

Tiens, mets ça pour te cacher. Avec l'esclandre que tu as créé, tous les gardes connaissent ton visage.

Ça ne va pas être évident pour embarquer, lâcha Amber.

Latissa laissa échapper un gémissement de désespoir.