Wakfu

CHAPITRE 19

En prenant soin d'éviter les gardes, le petit groupe se dirigea vers le port. Ils firent le tour du quai trouvèrent enfin un bateau en partance pour la cité de feu. Mordan et Jasper marchandèrent le prix du trajet sans succès et ils faillirent rester sur place quand le capitaine, un Ecaflip respectable et intransigeant, vit le passeport de Latissa. Il allait alerter les gardes quand Willow intervint.

Écoutez, Capitaine Len Gato, il faut absolument que nous allions à Brakmar, dit-elle en le prenant à part. Si vous ne voulez pas la prendre comme passagère, embarquez-la comme prisonnière.

Sans donner son accord immédiat, le capitaine fut sensible à ces arguments et observa la Iop qui attendait son verdict avec une mine de chienchien battu.

C'est d'accord mais elle sera en cellule sur toute la durée du voyage, finit-il par dire.

Quoi, s'écria-t-elle, outrée. Mais je suis Chevalière de l'Ordre des Gardiens de Shushus ! Je suis digne de confiance !

Vos vociférations sont inutiles; si vous êtes "digne de confiance" comme vous le prétendez, vous accepterez mes conditions, sinon, vous pourrez toujours espérer voyager à bord d'un navire pirate, mais il n'est pas dit que vous arriviez tous en vie à Brâkmar.

Willow observa Latissa en silence, espérant qu'elle accepterait la proposition du capitaine. Cette traversée était l'une des plus longues mais aussi des plus périlleuses de toutes car les pirates sévissaient sur les mers et l'entente était loin d'être cordiale entre bontariens et brâkmariens.

Allez, Lati, il n'y en a que pour quelques jours, l'encouragea l'Eliatrop.

Latissa parut sur le point de refuser net puis se terra dans le silence, les sourcils froncés sous l'effort que lui nécessitait sa réflexion.

Cette histoire de passeport avait été un coup dure pour leur chef et Willow savait qu'il faudrait se montrait prévenant avec elle. Être membre du clan Riktus était la pire des disgrâces pour la chevalière et à juste titre. Un chevalier représentait la justice, un Riktus la discorde et le crime. Ils étaient donc des ennemis naturels.

Il leurs faudrait donc rassembler la somme de quarante-cinq milles kamas au plus vite pour qu'elle récupère sa nationalité et son identité. Cette mésaventure pouvait lui coûter son titre de chevalier et ça, Latissa ne s'en remettrait jamais.

Donc, rassembler l'argent était leur priorité absolue. S'ils voulaient être encore plus rapides, mieux valait qu'ils obtiennent la relique Enutrof.

Latissa avait dû tirer les mêmes conclusions car elle finit par accepter. Elle remit donc sa faux à Mordan et dévisagea le capitaine en serrant les dents, hésitant encore à s'enfuir.

Le capitaine eut un sourire singulier puis ordonna à son second de la menotter. Cela fait, il la poussa rudement et la conduit à la cale.

Willow s'avança, sentant la colère étouffer sa raison. Il l'avait traînée dans sa cellule comme la pire des criminelles, sans même leur laisser le temps de l'encourager.

Alors qu'elle s'apprêtait à dire le fond de sa pensée à ce capitaine tyrannique, un bras enserra sa taille et la tira en arrière. Elle atterrit contre le torse de Yugo qui regardait Len Gato sans ciller. Relevant le menton vers lui, elle le supplia du regard, affligée en pensant à son amie seule, dans une cellule inconfortable et sans lumière.

Votre amie a accepté son sort, déclara le capitaine en les toisant. Vous feriez mieux de faire de même.

Il tourna les talons et ordonna à ses hommes d'accélérer le rythme. Avec un dernier regard haineux, Willow se dégagea violemment de l'étreinte de son compagnon et monta sur le bateau.

Quand le bateau prit enfin la mer, Willow s'isola au sommet d'un mât, ignorant les cris du second et contempla longuement l'océan. Il fallait qu'elle s'apaise, qu'elle étouffe cette colère qui la rongeait.

Le capitaine ne faisait que son devoir. Et encore, il avait su se montrer généreux en acceptant d'embarquer la Iop au lieu de la livrer aux autorités. Elle aurait dû le remercier mais ne pouvait se résoudre à le faire. Il avait eu l'air tellement satisfait quand la jeune fille s'était faite enchaînée et malmenée que Willow en avait la nausée rien qu'en y repensant.

Et Yugo qui s'était aplati comme un Bernardo dé la Carpett ! Il n'y avait qu'elle qui trouvait ce traitement cruel et injuste ?

Elle se mordit les lèvres et ferma les yeux, sentant des larmes de colère lui brouiller la vue. Pourquoi y avait-il toujours un contre temps ? Dès qu'ils faisaient un pas en avant, ils en faisaient immédiatement deux en arrière, comme pour leur rappeler qu'ils étaient bien trop faibles comparés à ce qu'ils leurs restaient encore à accomplir.

Alors qu'elle allait fondre en larmes, un portail s'ouvrit dans son dos et elle sentit à nouveau les bras de son compagnon l'envelopper pour la ramener tout contre lui. N'ayant pas la force de le repousser, elle ne bougea pas, attendant qu'il agisse le premier.

Je sais que tu t'inquiètes pour elle et que le comportement du capitaine est injuste mais il est le maître ici et si on se le met à dos, ça n'aidera pas Lati, murmura-t-il en déposant un baiser dans ses cheveux.

Je sais, dit-elle finalement en relevant la tête de mauvaise grâce. Il a raison d'agir ainsi mais c'est tellement cruel ! Latissa n'a jamais demandé à être une Riktus.

C'est pour ça que nous devons récupérer le Bâton de Recruos au plus vite. Avec ça, nous serons en mesure d'amasser suffisamment d'argent pour lui fournir un nouveau passeport.

Elle plongea son regard dans le sien et finit par grimacer pour retenir ses larmes. Yugo eut un sourire attendri et l'attira contre lui, comprenant que cette crise était en grande partie due à la fatigue.

Ne t'inquiète pas pour elle, la rassura-t-il. Titi en a vu des pires, j'en suis sûre.

C'est pas à cause de ça que je suis comme ça, protesta-t-elle d'une voix étouffée par la tunique de son compagnon.

Alors, pourquoi tu te mets dans un état pareil ?

Elle s'écarta de lui sans le lâcher et de l'autre mains essuya les larmes qui menaçaient de déborder de ses yeux.

J'ai l'impression que les dieux sont contre nous, hoqueta-t-elle. Dès qu'on trouve une nouvelle piste ou un indice, tu peux être sûr qu'il se produira un événement pour nous retarder ou nous mettre des bâtons dans les roues.

Mais c'est le lot de toutes les aventures, Will.

Si les choses étaient trop simples, ce ne serait pas drôle, c'est ça ? Je connais la chanson. Mais il y a une limite à toute blague, Yugo. Celle-ci a assez duré.

Son compagnon la dévisagea, devinant bien que Willow n'était pas simplement sujette à une angoisse injustifiée.

A quoi penses-tu, lui demanda-t-il avec sérieux.

Tu l'as dit toi-même : aucun représentant des nations n'a accepté de nous accueillir. Les Dieux pourraient très bien penser la même chose. Après tout, ce sont eux qui ont scellé l'île d'Enolylab, non ? Derek a tiré les mêmes conclusions : si l'Île d'Enolylab a été engloutie, c'est parce les Dieux voulaient empêcher les Eliatrops de s'établir ici. Ils ne pouvaient pas les contrôler ou soumettre leur créateur divin puisqu'il s'agissait de la Grande Déesse elle-même. Alors, ils les ont fait disparaître toute trace de notre existence sur cette terre.

Yugo l'avait écoutée avec attention mais se refusait à la croire. Pourquoi les Dieux se montreraient aussi cruels avec les siens ? Ils n'avaient pourtant rien fait de mal…

Se remémorant tout ce qu'il avait pu apprendre sur l'histoire de son peuple, il pâlit. Willow avait raison : les Douze avaient une excellente raison de les craindre et de les haïr. N'était-ce pas à cause d'un Eliatrop que les Mecasmes avaient failli détruire cette planète ? A voir la puissance de leur ennemi, ils ne pouvaient que redouter celle des Eliatrops.

Les yeux écarquillés d'horreur, il contempla sa compagne, mortifié. Tous les éléments s'emboîtaient parfaitement : leur rencontre, celle de Latissa, la présence de Derek dans le lieu où le parchemin des Douze Reliques était conservé, tous les obstacles qu'ils avaient rencontré depuis leur départ du Royaume Sadida. Des forces supérieures luttaient pour mener la Confrérie là où elles le voulaient.

La majorité des dieux sont contre nous mais nous avons au moins un allié, dit-il alors en tentant de retrouver son calme.

L'Homme du Lac ? Tu parles d'un allié, railla-t-elle.

Alors comment explique-tu que Kyrel soit en la possession du Réveil, lui parmi tous les Xélors ? Ou pour Pinpin ? Il a aussi aidé Latissa dans le Temple Maudit.

C'est vrai… Mais nous ne savons pas pour qui il travaille ou s'il ne s'agit d'un Dieu…

Elle avait raison. L'Homme du Lac était un personnage trop énigmatique pour le considérer comme un allié. Mais il se sentit rassuré : Iop et Xélor semblaient vouloir les aider. Ils ne seraient donc pas seuls pour affronter les Dieux.

Regardant sa compagne du coin de l'oeil, il remarqua ses yeux rougis et se tourna vers elle pour prendre son visage dans ses mains.

Attendons de voir comment se déroule la suite des évènements, murmura-t-il. J'ai le sentiment qu'ils pourraient tourner en notre faveur.

Elle hocha la tête, priant pour qu'il ait raison et se blottit contre lui pour contempler les côtes bontariennes qui s'éloignaient. Une ombre semblait les suivre. Willow crut d'abord qu'il s'agissait d'un Salbatros puis fronça les sourcils et observa avec attention la silhouette ronde et corpulente.

Qu'est-ce que tu regardes comme ça, lui demanda Yugo.

J'ai cru… Non… J'ai dû me tromper. Redescendons, je vais aller remercier ce cher capitaine comme il se doit.

Quand les Eliatrop rejoignirent enfin leurs compagnons, ils les retrouvèrent dans un coin du pont principal, n'osant pas bouger. Apparemment, l'incarceration de leur chef les avait tous beaucoup affectés et ils n'osaient plus bouger, de peur de se faire jeter par dessus bord ou de se faire enfermer à leur tour. Len Gato finit par les rejoindre et les mit immédiatement à l'aise.

Considérez-vous comme des invités de la Naje. Vous êtes libres d'aller où bon vous semble, excepté en cale, la loi interdit de parler aux prisonniers. Profitez-en pour vous reposer. Le voyage sera long.

Willow le remercia d'un hochement de tête, devant bien reconnaître que le capitaine était un homme respectable et un citoyen exemplaire. D'après les dires de ses subordonnés, il ne dérogeait jamais du droit chemin. Willow n'y croyait pas franchement mais l'estimait digne de confiance.

Ils s'installèrent donc plus confortablement dans un coin où ils ne dérangeraient pas les matelots et discutèrent de la suite des évènements sans grande conviction. Leur chef n'était présente, il leur était donc inutile d'en discuter.

Voyant que le moral de la Confrérie était au plus bas, Willow soupira et se leva pour s'étirer. Elle poussa un soupir de contentement et finit par leur sourire.

Amber, tu aurais un jeu de carte, demanda-t-elle.

J'en ai même plusieurs, répondit la jeune fille avec un regard curieux.

Parfait, je vais pouvoir vous plumer au powker !

J'aimerai bien voir ça, s'écria Mordan, une étincelle dans les yeux.

Ils s'installèrent en cercle et Jasper commença à distribuer, ne voulant pas jouer à un jeu d'argent.

Bientôt, les matelots se joignirent à eux et la partie dura ainsi jusqu'au moment où le Capitaine Gato aboya pour qu'ils retournent à leurs postes.

Vers midi, la corvette voguait agréablement sous un soleil timide. Tous les matelots avaient disparu en cale, sûrement pour se repaître de quelques biscuits secs et faire la sieste, seuls quelqu'uns étaient restés pour nettoyer le pont et lustrer le bastingage. Le Capitaine céda la barre au timonier et en quelque enjambées félines, il s'approcha de la Confrérie.

Si vous avez faim, déclara-t-il, je peux vous proposer quelques rafraîchissement dans ma cabine, mais rien de très copieux, je le crains.

Et pour Latissa ?

Le ravitaillement des prisonniers se fait le soir, au couché du soleil. Si vous voulez bien me suivre, dit-il en indiquant la poupe.

Yugo caressa le bras de Willow pour la calmer avant qu'elle ne regrette son geste. De toute façon, elle avait déjà une idée derrière la tête. Au bas de quelques marches, l'équipe découvrit une vaste cabine, à quelques étages de la ligne de flottaison. Une table fixée au centre était recouverte d'une carte maritime et des instruments de navigations étaient posés ça et là. Len Gato se dirigea vers une armoire en bois richement décorée et en sortie des sacoches et deux plats qui croulaient sous des petits pains, fourrés d'ingrédients variés. Yugo avait reconnu ces sandwiches pour en avoir déjà mangé, préparés par Alibert, bien que ceux-ci fussent moins fournis en ingrédients et en huile, de même que la forme était différente. Dans les sacs en toile, d'autres pains, briochin, galettes de riz, et biscuits secs dans l'un, du pâté et des viandes séchés dans un autre.

Nous ne mangeons pas beaucoup le midi, mais assurez-vous d'un délicieux repas le soir, préparé avec soins par le maître coq de bord, déclara l'Ecaflip avec fierté. Je ne puis malheureusement pas vous offrir de quoi vous asseoir, le mobilier étant restreint…

Ne vous en faites pas, intervint Yugo tout gêné, on va se débrouiller !

D'un geste de la main, il salua ses convives avant de remonter sur le pont. Willow ferma les yeux et regarda sous ses pieds pour essayer de trouver Latissa; les cellules se trouvaient plus loin, à l'avant du bateau. Emportant deux sandwiches avec elle, elle proposa gaiement d'aller manger à la poupe pour profiter du voyage. N'y voyant aucun inconvénient, tout le petit groupe suivit, chacun profitant du buffet qui leur était offert. Une fois installée, l'Eliatrop ferma les yeux et activa sa vision draconnique, sous le regard interrogatif de Yugo qui n'avait toujours pas compris son manège. Repérant Latissa, elle ouvrit un portail. Elle eut un peu de mal à positionner sa main correctement au travers de la flaque de Wakfu et envoya un des sandwiches en direction de leur Chef qui parvint à l'attraper au vol. Au moins, elle pourrait essayer de se reposer le ventre rempli.

Elle ouvrit les yeux après avoir promptement refermé le portail et aperçut ses compagnons qui l'observaient, à la fois amusés et attendris. Fronçant les sourcils, elle mordit dans son sandwich, les joues roses.

C'est pas parce qu'elle est une Riktus qu'elle doit pas manger, grommela-t-elle. Len Gato a ses méthodes, j'ai les miennes.

Pas besoin de te justifier, Will, la coupa Mordan. Il n'y a que Yugo et toi qui puissiez vous mettre en contact avec elle. Et puis, on savait bien que tu penserais à elle. Sinon, on s'en serait chargé nous-même.

L'Eliatrop sourit, soulagée de voir que tous les membres de la confrérie étaient fidèles à leur chef et mordit dans son sandwich avec entrain.