Wakfu

CHAPITRE 22

La journée du lendemain avait été mouvementée; trop pour que Willow n'ait pas envie de s'enfermer dans sa chambre pour dormir tout son saoul pendant deux jours. Elle avait commencé aux aurores avec le réveil toujours délicat de Latissa. Une fois son amie sur pieds mais non pas alerte, elle avait entrepris de frapper aux portes des chambres de chaque membre de la Confrérie, exigeant leur présence dans la salle commune d'ici dix minutes. S'ils voulaient être prêts pour ce soir, ils n'avaient pas une minute à perdre.

Grâce à la fonction de fouilleur de Derek, Willow avait eu maintes occasions de se rendre à des bals et autres galas rassemblant le gratin de telle ou telle région, comptables mais aussi conseillers, prêteurs sur gage se disant bienveillant, collectionneurs en tous genres ou simplement des gens fortunés qui ne toléraient pas le moindre intrus lors de leurs réceptions. Jamais à Brâkmar car ses parents lui avaient toujours défendu mais les règles devaient sûrement être les mêmes. Cependant, elle doutait qu'aucun de ses compagnons ne les connaissent. Avisant ce qu'il lui fallait accomplir en quelques heures, elle se pinça l'arrête du nez, sentant la migraine poindre et regretta que la Princesse Sadida ne soit pas de la partie. Avec son autorité naturelle, elle aurait eu tôt fait de mâter puis d'éduquer les aventuriers à l'art complexe et inutile qu'était que le savoir-vivre bourgeois.

Ce n'était en rien une obligation pour des chercheurs de reliques, cependant, dans le cas de Yugo, il était plus que temps qu'il apprenne à bien se comporter en société. Il ne ressemblait plus à un enfant et ne pouvait donc plus se permettre de négliger son comportement et son aspect lors d'apparitions officielles. Même si les douze peuples avaient rejeté les Eliatrops, ils l'avaient reconnu en temps que souverain suprême du peuple de la Déesse. En temps que compagne (même officieuse), Willow était dans le devoir de lui fournir l'apprentissage adéquat.

Quand tout le monde fut rassemblé dans la salle commune, Willow leur fit servir des déjeuners frugaux puis attendit patiemment que chacun émerge des brumes du rêve. Cela fait, elle se leva et demanda à son chef le droit de prendre la tête des opérations. Latissa accepta sans hésiter, bien heureuse de ne pas avoir à s'occuper de telles choses.

Sans plus attendre, Willow donna à chacun ses directives :

Les garçons, je vais vous envoyer chez Soporta. Dites-lui que vous venez de la part de mon père pour louer des costumes et donnez-lui ça.

Elle lança une fine bourse que Yugo rattrapa au vol, intrigué. Alors qu'il s'apprêtait à en délasser les cordons, une décharge de Wakfu lui fouetta les mains, le faisant lâcher son butin qui tomba au sol. Il lança un regard de bête blessée à sa compagne qui ramassait la bourse. Elle lui tendit à nouveau, nullement émue du sort de son compagnon.

Seul le destinataire peut l'ouvrir, dit-elle sur un ton neutre. Simple mesure de précaution tant que nous serons à Brâkmar.

Il hocha simplement la tête et rangea le paquet dans sa poche, blessé par le ton froid de la jeune fille. Il ne l'avait jamais vu agir ainsi. Elle qui, d'ordinaire se montrait si réservée, dégageait à présent une autorité qui le mettait mal-à-l'aise. Il se sentait écrasé par sa volonté et son Wakfu, ce qui était aussi déplaisant que nouveau. Il avait l'impression d'être manipulé comme une simple marionnette.

Amber, Lati et moi, on va aller chercher des robes et les accessoires, continua-t-elle. N'oubliez pas de prendre le costume de Liam. Je veux que vous soyez de retour dans deux heures.

Ses instructions données, elle embrassa pudiquement Yugo qui ne bougea pas, tant il était surpris, puis fit signe aux deux filles de la suivre tandis qu'elle se dirigeait vers la porte d'entrée. Elles la suivirent sans broncher, Latissa soulagée de la voir prendre les choses en mains et Amber, trop intimidée par son aînée pour poser la moindre question.

La ville aurait pu passer pour Bilbiza, en plus noire. Active, bruyante et fourmillante de vie, les gens dans les rues n'avaient rien à voir avec ceux que l'on croisait généralement dans d'autres villes. Latissa et Amber suivaient Willow comme des bébés tofus suivant leur maman tofoune. L'Eliatrop qui, la veille encore tremblait de peur, fendait à présent la foule, sans plus se soucier des regards intéressés qui se posaient sur elle. D'un habile transfert de Wakfu, elle dissuadait tous les criminels alentours de s'en prendre à elle et ses deux amies. Elle alla même jusqu'à ériger une barrière autour d'elles pour prévenir toute attaque imprévue. Si elle avait bien appris quelque chose ces dernières semaines, c'était bien que chaque être était imprévisible et pouvait puiser de l'énergie et du courage de sources insoupçonnées. Elle était la première à le faire, même si dans son cas, la source était apparemment divine.
La ville du vice avait deux visages et par chance, elles sillonnaient ses artères dans sa période la plus favorable. La matinée était calme et plutôt silencieuse, les presque honnêtes commerçants vendant leurs produits dans une quasi tranquillité. Les passants bien que toujours suspects à ses yeux, lui semblaient plus fréquentables que ceux de la veille au soir. Les filles avaient la désagréable impression de se liquéfier à cause de la chaleur étouffante qui régnait sur ce continent. À Brakmar, la jeune fille lui préférait la fière et verdoyante nation de Bonta. Amakna lui plaisait aussi mais elle y avait beaucoup moins vécu que sur son continent de prédilection. Et Sufokia, elle y avait mis les pieds une fois où elle était restée enfermée entre quatre murs dans un institut.

Willow guida ses amies dans une boutique qu'elle connaissait pour y avoir déjà mis les pieds avec sa mère, mais en entrant, l'Enutrofette ne la reconnut pas.

Que puis-je faire pour vous, mesdemoiselles, demanda la vendeuse d'un ton mielleux et grinçant.

Nous aimerions des robes de gala, répondit l'Eliatrop d'un ton confiant.

L'Enutrof les amena jusqu'au fond de la boutique où de riches robes étaient entreposées, de toutes les couleurs et de toutes les formes, longues, courtes, à manches longues et bustier, fluides ou à froufrous. Si Amber semblait toute excitée, ce n'était pas le cas de la Iop, qui tirait soudain une tête de six pieds de long. Voyant les réactions des deux jeunes filles, Willow prit, une fois encore, les choses en mains. Et surtout, elle ne voulait pas s'attarder dans la boutique d'une Enutrof. Elle choisit donc une robe rouge pour Latissa, rappelant la couleur de son tabar, de sorte de la rassurer un tant soit peu, et une violette pour Amber, mais cette dernière refusa et en choisit une autre, sorte de tutu de starlette orange vif à paillettes. Lorsqu'elles disparurent derrière les rideaux des cabines d'essayage, Willow prit son temps pour fureter dans la boutique, sous le regard vigilant de la vendeuse qui finit par la rejoindre.

Vous ne seriez pas la fille du professeur Cherch, lui demanda-t-elle timidement.

En effet, répondit-t-elle avec un sourire.

Quel plaisir de vous revoir, s'exclama la vendeuse. Vos parents ne sont pas avec vous ?

Non, je voyage avec des amis. Nous avions besoin de tenues de soirée alors je suis venue.

La vendeuse lui sourit et Willow lui rendit, heureuse de voir un visage connu et chaleureux.

Je ne sais pas quel modèle choisir, enchaîna-t-elle. En auriez-vous une robe à me conseiller ?

La vendeuse réfléchit un moment puis partit à toute vitesse dans l'arrière boutique. Willow s'amusa de son empressement puis retourna aux cabines d'essayage où ses deux amies contemplaient leur reflet dans les miroirs à pieds, l'une enthousiaste et l'autre franchement sceptique. L'Eliatrop s'approcha de la Iop et se plaça en retrait, l'observant attentivement.

Tu crois que c'est une bonne idée, lui demanda-t-elle sans quitter son reflet des yeux.

Quoi : la robe ou le vol, plaisanta Willow.

Will…

Elle te va à ravir, la rassura-t-elle.

La Iop lui fit une moue sceptique à travers le miroir et Willow referma le rideau. La vendeuse revint et lui tendit un sachet. Willow l'ouvrit mais ne vit que les feuilles de papier de soie soigneusement pliées autour d'une tenue qu'elle n'eut pas le temps de déballer. La vendeuse la stoppa d'une main et lui fit un clin d'oeil.

Vous trouverez tout ce dont vous avez besoin dans le sac, lui dit-elle. Mais interdiction de déballer avant ce soir, compris ?

L'Eliatrop finit par hocher la tête, franchement dubitative et vit un sourire malicieux animer son visage.

Une fois les robes payées, elles devaient compléter leur tenues avec un masque, puisqu'il s'agissait d'un bal masqué (sûrement pour cacher l'identité d'éventuelles magouilles entre comptables et notables).

Elles allèrent donc dans une boutique à la devanture peu rassurante. Des masques de toutes les tailles et de toutes les couleurs s'alignaient dans la vitrine comme si des centaines de visages scrutaient les passants, sur un fond noir aux décorations burlesques. L'ambiance à l'intérieur était tamisée et la vendeuse très peu couverte. A peine Willow fut entrée qu'elle fit demi-tour, les joues en feu de sa mégarde et poussa ses deux amies sur le trottoire.

On va plutôt regarder ailleurs… rit-elle nerveusement.

La Iop et l'Enutrof n'eurent pas le temps de poser des questions et ensemble elles continuèrent leur recherches jusqu'à tomber nez à nez avec les garçons du groupe. Après avoir bavardé un peu avec eux, il s'avèrait qu'ils avaient trouvé la fameuse boutique que recherchaient ces demoiselles et alors qu'ils rentraient à l'auberge, les filles profitèrent du peu de temps qui leur restait avant de devoir retourner avec la Confrérie majoritairement constituée d'hommes.

La boutique que leur avait indiqué Mordan était tout petite, coincée entre deux grandes enseignes. Le vendeur, leur avait expliqué le Zobal, était un semblable à qui la fortune avait souri grâce à des masques et accessoires pour les soirée fantasques des riches nantis Brâkmariens, dont notamment le Prince régent (à en croire les dires du vendeur).

Il les créait sur commande et en plus d'être de magnifiques pièces, ces masques étaient uniques. Mais heureusement pour les aventurières, il en avait quelques uns à la vente dont le prix restait raisonnable.

Pendus sur toutes la hauteur des murs, les masques et loups étaient de toutes les couleurs, tantôt arlequin, tantôt monochrome, ils pouvaient couvrir juste les yeux ou le visage en entier. Certains étaient en cuir de Bouftou, d'autres ornés de plumes, de perles, de velours ou de dentelles et toutes les expressions faciales y passaient, exagérément déformées.

C'est vous qui fabriquez tout ça, s'extasia Willow.

Oui, avec ma femme et mon fils.

Pour le travail fourni, les prix étaient en dessous de raisonnables. Willow en prit un au hasard et l'essaya avant de se tourner vers ses deux amies.

Alors, dit-elle. De quoi ai-je l'air ?

Latissa esquissa un sourire mais se força à rester sérieuse tandis que Amber éclata de rire avant d'en essayer un à son tour. Willow se défia de faire entendre le rire de la Iop et changea de masque pour un second encore plus étrange, à la mine désolé et au long nez allongé qui descendait très bas devant elle.

Latissa, cria l'Eliatrop avec une voix d'outre tombe. Je t'ai choisie pour une quête divine !

Mais dans ses pitreries elle ne prit pas garde à où elle posait les pieds et s'emmêla les pinceaux dans le tapis. Se rattrapant comme elle le put, elle entendit un étrange son strident, comme un bébé piou qui chouinerait après un ver de terre. En relevant la tête, elle aperçut dans les deux trous de son masque Latissa qui riait à gorge déployée, les mains sur le ventre. Willow ne pouvait pas croire que de sa voix habituellement si grave et solennelle s'échappent des jappements si aigus. Ne serait-ce que de l'entendre rire, elle l'imita à son tour et même le patron de la boutique dissimula difficilement son hilarité.

En fin de compte, chacune choisit son masque et le patron offrit de leur réduire le prix, pour les remercier du spectacle qu'elles lui avaient offert. Et c'est sur cette note légère que les filles regagnèrent la taverne, oubliant que tous ces préparatifs avaient été planifiés pour commettre un vol…