Wakfu
CHAPITRE 24
Le voyage retour jusqu'à l'auberge fut éprouvant. Toute la ville était en alerte et Liam s'était vu obligé de s'arrêter à plusieurs reprises. Heureusement, grâce aux épaisses couches de paille et au champ occultant que Kyrel parvint à dresser, ils arrivèrent à destination sans se faire repérer. Après en avoir brièvement discuté à voix basse avec le Roublard, Latissa annonça qu'ils passeraient la nuit à l'auberge en alternant les tours de garde. La milice ne manquerait pas de faire le tour des auberges de la ville mais Kyrel et Yugo étaient en mesure de les cacher.
Leur chef leur conseilla de dormir mais le moindre bruit de pas, le moindre cri semblaient leur signaler la présence de gardes ou de miliciens venus pour eux. Tous se tenaient prostrés dans leurs chambres, leurs sacs faits, prêts à s'enfuir à la moindre alerte. Malgré le tour de garde organisé avant qu'ils se séparent, Liam passa la nuit dans la grande salle, enchaînant les boissons énergisantes pour tenir jusqu'au matin.
Hormis Yugo, il était le seul à avoir vu la blessure de Willow et s'était bien gardé d'en parler aux autres en la voyant tenter désespérément de la dissimuler et comment son compagnon se réfrénait pour ne pas laisser deviner à quel point il était inquiet pour elle.
Le Roublard avait compris que la jeune fille avait risqué sa vie dans cette entreprise et les avait protégé, aussi bien son compagnon que lui, qui aurait dû être insignifiant à ses yeux et de loin. Mais elle avait fait passer leur sécurité avant la sienne et avait manqué perdre la vie. C'était honorable mais aussi incroyablement stupide de sa part. D'une part, parce qu'elle ne pourrait pas cacher encore longtemps son état aux autres et d'autre part, parce qu'elle pourrait les ralentir s'ils en venaient à devoir prendre la fuite.
Il soupira pour la énième fois sous le regard interrogateur de Kyrel dont c'était le tour de veiller. Il lui accorda un long regard perçant et le jeune Xélor se détourna, mal-à-l'aise.
Liam fit de même en claquant la langue, agacé. Il savait bien ce qui le mettait en rogne à ce point et ça n'avait rien à voir avec le comportement plus que téméraire de l'Eliatrop. Cela lui était arrivé plus d'une fois, de frôler la mort. Non, ce qui le frustrait au plus haut point, c'était son impuissance au moment où elle les avait écartés de la mêlée. Il n'avait pas eu le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait qu'il se trouvait à genoux en train de rendre son repas dans une autre pièce du manoir. Yugo n'était pas resté longtemps. Il lui avait ordonné de faire sortir les autres avant de disparaître. Il imaginait sans mal ce qui s'était passé ensuite à la tête du jeune homme. Yugo n'avait rien pu faire pour empêcher sa dulcinée de se précipiter dans la chambre forte et devait s'en vouloir bien plus que lui.
Si Willow cachait ses blessures à Latissa, c'était pour ne pas l'inquiéter et assurément, la Iop aurait de quoi s'alarmer. La seule chose qui empêchait l'Eliatrop de se vider de son sang, c'était un emplâtre de Wakfu. Si elle s'affaiblissait de trop, elle ne pourrait plus le maintenir…
Jurant entre ses dents, il se leva et se rendit à l'étage, laissant le Xélor apeuré seul. Il partit toquer à la porte de la jeune fille mais ce fut Amber qui ouvrit. Les yeux lourds de sommeil, elle l'observa avec surprise.
Willow est là, s'empressa-t-il de demander.
Non, elle est sortie de la chambre il y a peu, bafouilla l'Enutrofette.
Tu sais où je peux la trouver ?
Je suis là, Liam, entendit-il dans son dos.
Il fit volte-face et la trouva dans l'embrasure d'une porte, Yugo à ses côtés. Elle s'était changée pour se revêtir d'une tenue de voyage aux couleurs ternes. Elle affichait toujours une mine fatiguée cependant, elle semblait avoir repris des couleurs. Consultant son compagnon du regard, il comprit qu'ils avaient fait le nécessaire et que la jeune fille était à présent hors de danger.
Éprouvant du soulagement bien malgré lui, il s'avança vers eux, sourcils froncés, agacé par sa propre sensiblerie.
Je peux vous parler en privé, demanda-t-il.
Yugo s'écarta et l'invita à entrer tandis que Willow rassurait Amber qui repartit se coucher après un dernier coup d'oeil sceptique. Quand elle referma la porte, Liam hésita. Pourquoi devrait-il se préoccuper d'une fille aux tendances suicidaires et déjà promise à un autre ? Elle était trop sage pour qu'il s'y intéresse et beaucoup trop intrépide à son goût. Elle était trop intelligente pour qu'il puisse la rouler et trop intègre pour faire une bonne complice… Et Latissa, et Yugo, et tous les autres d'ailleurs, ça ne lui apporterait rien de rester avec eux si ce n'était des ennuis. Il avait toujours agi seul et dans son propre intérêt, ne comptant sur personne et surtout ne venant en aide à personne.
A l'inverse, les membres de la Confrérie veillaient les uns sur les autres et agissaient tous ensemble, dans une parfaite cohésion.
Liam ?
Il releva la tête qu'il avait inconsciemment baissé, contemplant ses pieds bottés de cuir noir avec l'écusson des Roublards discrètement incrusté dans la matière, et vit le couple qui l'observait avec inquiétude.
Il y a un problème, insista Willow.
Il la dévisagea, incertain puis se laissa tomber sur une chaise, horripilé de se montrer aussi indécis.
J'ai besoin de savoir le but de votre quête, déclara-t-il de but en blanc. Je veux comprendre pourquoi vous vous êtes embarqués là-dedans et pourquoi vous n'hésitez pas à vous mettre en danger pour récupérer des babioles aux quatre coins du Monde des Douze.
Latissa ne t'a rien expliqué, l'interrogea Yugo, surpris.
Elle m'a expliqué ce que j'avais besoin de savoir pour infiltrer le manoir. Pour le reste, j'ai deviné…
Willow posa une main sur le bras de Yugo et ils échangèrent un regard, délibérant sur la marche à suivre.
Je cherche pas à vous voler votre butin, ajouta-t-il. Je veux pas prendre le risque de me faire tuer.
Cela parut suffire pour convaincre la jeune fille qui s'assit sur le bord du lit avec un regard d'excuse pour le Roublard qui haussa les épaules, nullement vexé.
Alors, qu'est-ce que tu sais, enchaîna-t-elle.
Que vous êtes à la recherche des reliques sacrées et qu'il vous faut un représentant de chaque race pour y arriver.
Ça, ce n'est que la partie visible de l'Île Sberg, déclara Yugo en prenant place près de sa compagne. Et c'est de loin la partie la plus simple de la quête.
Cela n'avait rien de rassurant pourtant, Liam resta impassible et les invita à poursuivre. Après un dernier regard hésitant vers Yugo, Willow lui expliqua tout : l'émissaire divin, ses origines inconnues, leur méconnaissance sur le peuple Eliatrop, l'Île mystérieuse qui leur servirait de terre d'accueil pour tous les enfants Eliatrops et le butin qu'ils étaient susceptibles de découvrir. Elle lui expliqua tout, l'assommant d'informations qui le dépassaient tant elles étaient éloignées de ses préoccupations.
Quand elle eut fini, Liam garda le silence de longues minutes, se sentant à bout de force. Puis, il se leva et se dirigea vers la porte sans un mot.
Liam, attends, l'intercepta Yugo. Qu'est-ce que tu comptes faire ?
M'isoler, répondit-il d'une voix éteinte. Réfléchir à ce que vous m'avez dit. Ça fait beaucoup d'un seul coup.
Je suis désolée, se sentit obligée de dire Willow.
T'as rien fait de mal. C'est moi qui vous ai demandé des explications. Et puis… Tu m'as sauvé les miches au manoir. Je t'en dois une. Donc, je ne vous trahirai pas. C'est promis.
Le code d'honneur des Roublards leur imposait de tenir leur engagement et sachant cela, Willow prit ses paroles au sérieux. Elle se contenta donc de hocher la tête et demanda à Yugo de le laisser sortir. Il obtempéra et Liam sortit en lançant un « bonne nuit » à peine audible. Yugo le regarda s'éloigner puis referma la porte et dévisagea la jeune fille, perplexe.
Tu crois pas que c'est un peu risqué ?
Ça le serait si on ne pouvait pas lui faire confiance, répondit-elle calmement.
C'est un Roublard, Will. Comment veux-tu faire confiance à un Roublard ?
Justement, c'est un Roublard attaché au code d'honneur de sa guilde, ajoute à ça que c'est un Crâ et les Crâ ne reviennent jamais sur leurs paroles. Je trouve déjà très surprenant qu'il ait choisi cette voie alors trahir des personnes à qui il pense devoir quelque chose, c'est impensable.
Il rendit les armes. Willow se montrait trop sûre d'elle pour qu'il puisse la contredire. Il s'approcha, un sourire indulgent étirant ses lèvres et la prit dans ses bras, sentant la fatigue lui plomber les paupières et les membres.
Comment tu te sens, lui demanda-t-il doucement.
Courbaturée mais mieux, répondit-elle en se blottissant contre lui. Ton Wakfu m'a fait beaucoup de bien.
Et ta blessure ?
Je la soignerai demain matin. Mon sort devrait tenir d'ici là.
Bon, dans ce cas : au lit. Tâchons de dormir avant le tour de garde.
Elle hocha la tête et s'installa confortablement près de lui, sa tête sur son épaule. Il rabattit une couverture sur elle et ferma les yeux, épuisé.
Par-delà la fatigue accumulée à cause de la journée de préparation et de la soirée qui avait bien failli tourner au cauchemar, il avait l'impression que son corps était plus lourd ces derniers temps. Willow semblait s'en être également aperçue mais se gardait bien de lui faire remarquer, se contentant de le surveiller du coin de l'œil. Il n'avait pas insisté pour savoir car les évènements de ces dernières semaines les avaient tant accaparés qu'il avait eu l'impression de seulement croiser sa compagne.
A présent qu'ils étaient ensemble et seuls, il n'osait pas bouger de peur de la réveiller. Il sentait son souffle contre son cou, régulier et chaud, seul preuve qu'elle vivait encore.
Sentant ses yeux le brûler, il inspira profondément, se forçant au calme. En vain. Il savait qu'il avait failli la perdre sans pouvoir rien faire, sans même avoir la chance d'essayer de lui venir en aide. Son utilisation du Wakfu était instinctive. Il ne pouvait rien faire face à ça.
Mais malgré ses pouvoirs hors normes, les entailles sur son épaule prouvaient bien que son enveloppe était mortelle et aussi fragile que celle de n'importe quelle personne. Cette réincarnation de la Déesse qu'il aimait tant pourrait mourir d'un instant à l'autre. Depuis la découverte de ses dons et jusqu'à présent, il avait cru qu'elle était invincible. Fragile parce que sensible et inexpérimentée mais indestructible.
Et à présent, il prenait conscience à quel point il s'était fourvoyé.
Quand Willow se réveilla, le jour n'était pas encore levé. Yugo dormait paisiblement près d'elle, elle se redressa et grimaça en prenant appui sur son bras blessé. Son sort commençait à faiblir. C'était le moment ou jamais de se soigner. Cependant, elle ne voulait pas le demander à Yugo car cela l'épuiserait. A la place, elle décida d'utiliser le même procédé que pour le matelot qu'elle avait sauvé mais au lieu de puiser dans ses ressources personnels de Wakfu, elle allait tenter d'en prendre un peu à chaque personne alentours. Fermant les yeux, elle activa sa vision draconnique et visualisa toutes les sources de Wakfu sur l'ensemble de la ville et fut aveuglée par l'émanation du Bâton de Recruos. Il brillait comme un soleil au milieu de toutes les autres.
Elle était tentée de s'en servir mais elle ne savait pas quel effet cela aurait sur la relique. Elle se concentra donc sur les âmes vivantes alentours, excluant toutes celles qui lui paraissaient trop faibles ou trop enshushutées. Ne restait que très peu de candidats mais ils lui suffiraient à retrouver des forces.
Elle se concentra et commença à faire affluer le Wakfu vers elle, ce qui s'avéra plus compliqué que de le distribuer. Pourtant, elle y parvint au bout de quelques minutes et sentit bientôt une énergie phénoménale parcourir tout son corps et sa blessure se refermait à une vitesse affolante. La sensation était troublante, voire franchement désagréable mais quand elle eut terminée, elle ouvrit les yeux et sauta du lit, vive comme l'éclair.
Elle n'aurait jamais pensé qu'il serait si simple de se soigner. En un clignement de cils, la voilà débordante d'énergie. Prise de remords, elle ferma les yeux et s'enquit de l'état de ses donneurs. La plupart n'avait pas ressenti de changement cependant, une émanation important de Stasis l'inquiétait. Elle était trop importante pour être émise par des Shushus mêmes nombreux.
Saisissant sa cape, elle ouvrit un portail et atterrit de l'autre côté de la ville. Elle ne vit rien d'anormal. Les filles de joie terminaient leur nuit de dur labeur et les enfants crottés et mal fagotés commençaient à sortir dans les rues. Aucune effervescence notable n'était à signaler malgré les évènements de la veille.
Elle vérifia à plusieurs reprises mais pas de trace de l'étrange émanation de Stasis. Elle ne vit qu'un petit Shushu mineur qui s'évertuait à donner la migraine à une fille de joie. Elle le désintégra d'un jet de Wakfu et s'en alla, sceptique. Elle en parlerait aux autres plus tard mais il lui faudrait éclaircir ce point.
Quand elle revint dans la chambre, elle découvrit son compagnon prêt à partir et sourit en voyant le soulagement se peindre sur son visage. Il s'approcha d'elle et, sans même lui laisser le temps d'ôter sa cape, l'enserra dans ses bras.
Où t'étais partie, souffla-t-il. J'étais mort d'inquiétude.
J'ai remarqué une source de Stasis importante mais quand je suis arrivée sur place, il n'y avait plus rien.
Alors pas de danger immédiat, conclut-il. Comment va ta blessure ?
Je l'ai soignée.
Il tira sur le bord de sa tunique et vit les trois entailles blanches et propres sur son épaule, à présent refermées. Il hocha la tête, satisfait et étouffa un bâillement. Willow déposa un baiser à la commissure de ses lèvres et s'écarta.
Dors un peu, déclara-t-elle. Il est encore tôt.
Il obéit sans rechigner et se laissa tomber sur le lit en poussant un soupire d'aise, presque un ronronnement. La jeune fille ne put s'empêcher de sourire et se cala au creux de ses bras pour profiter encore un peu de la nuit.
Lorsqu'elle fut tirée du sommeil au matin par le chant des pioulettes, elle se trouva seule dans le lit, les draps encore chauds indiquant que Yugo n'était pas parti depuis longtemps. Elle sortit sans bruit, laissant les autres clients de l'auberge (dont ses amis) dormir encore un peu, puis rejoignit la salle commune où elle trouva Liam, assis à une table, le regard perdu dans le vague. Le jeune homme avait l'air épuisé mais son aura était paisible. Visiblement, il avait longuement réfléchis et avait tiré une conclusion qui le satisfaisait en âme et conscience.
Elle le salua d'un hochement de tête et s'installa face à lui autour de la table. Conservant le silence, elle sortit son carnet et griffonna rapidement ce qu'il s'était passé la veille. Elle espérait bien que ses notes lui serviraient un jour à relater ses aventures à ses parents et aux assistants et qu'elle pourrait en rire avec eux. Pour le moment, elle se contentait d'en écrire le moins possible pour rester objective.
Qu'est-ce que tu fais ?
Elle releva la tête et l'observa un temps, prise dans ses pensées puis referma son carnet.
Je complète mon journal de bord, répondit-elle. Ça me permet de ne pas oublier ce que j'ai fait depuis que je suis partie.
T'es partie d'où ?
J'ai quitté mes parents au beau milieu de la nuit, avoua-t-elle en poussant un gros soupire, se sentant encore coupable. Je pensais partir pour quelques semaines seulement mais ça va bientôt faire quatre mois.
Et t'as revu tes vieux depuis ?
Non mais je leur ai fait parvenir une lettre, pour leur expliquer et pour leur raconter tout ce qui m'était arrivée.
Et ils ont réagi comment ?
Bien d'après la princesse Sadida et Dame De Percedal.
Tu fréquentes le gratin végétarien, toi, s'exclama-t-il, à la fois étonné et hilare.
Quand j'ai rencontré Yugo, il était en compagnie des membres de la Confrérie du Tofu. J'ai eu l'occasion de rencontrer la Princesse, Evangélyne et Tristepin De Percedal et Ruel Stroud.
La vieille canaille ! Il est toujours en vie…
Voyant l'air profondément surpris de la jeune fille, il s'expliqua.
J'ai tenté de rentrer dans la propriété de la famille Stroud. Ça avait déjà été un défi de la trouver mais quand j'y suis enfin parvenu, j'ai failli me faire découper en deux par son clébard.
Willow pouffa de rire devant la mine déconfite du Roublard. En dehors de sa profession, Liam était un personnage certes atypique mais néanmoins très attachant. Il pouvait se montrer maladroit, vulgaire et volage mais aussi alerte et soucieux des autres quand l'occasion se présentait. Si elle y réfléchissait bien, il pouvait être un bon élément pour la Confrérie.
Dis-moi, Liam : qu'est-ce qui t'a poussé à devenir un Roublard, demanda-t-elle avec sérieux. Je veux dire, tu m'as l'air d'être un garçon intelligent, voire sacrément rusé. Tu aurais pu devenir un très bon commerçant ou un banquier peut-être. Ou pourquoi pas militaire !
Parce qu'on ne m'en n'a pas laissé l'occasion, répondit-il d'une voix atone.
Comprenant qu'elle venait d'aborder un sujet sensible, la jeune fit s'empressa de s'excuser, penaude mais Liam la rassura en riant.
Tu m'as raconté ton histoire, à moi d'en faire autant. Tu es bien la seule à vouloir l'entendre d'ailleurs.
Il s'enfonça dans son siège et dans une intense réflexion, cherchant comment cela avait bien pu commencer. Il avait la sensation d'avoir toujours été Roublard mais ça n'était pas le cas.
Mon père était armurier. Un très bon armurier même. Nous vivions dans une petite ville pas loin de Singing Fields mais le commerce d'arme n'intéressait pas les paysans. Alors mon père décida de partir s'établir à l'avant-poste d'Amakna, commença-t-il. Le commerce était florissant de par la qualité des armes et leur prix qui défiait toute concurrence. Et à l'avant-poste, la concurrence c'était la guilde des marchands. Dès son arrivée, mon père avait refusé de la rejoindre car elle était vérolée et ne servait qu'à empêcher les commerçants ne pouvant payer les droits d'entrée d'ouvrir leurs commerces. Les membres étaient scandaleusement riches. Pour ne pas que la guilde obtienne gain de cause, mon père a souligné le fait qu'il était le seul armurier de la ville et a obtenu un droit exceptionnel et des accords avec le maire pour fournir des armes à la milice.
Il s'interrompit un instant et eut un sourire nostalgique. Pendant seize ans, il s'était efforcé d'oublier le visage de son père et à présent qu'il en parlait, il lui semblait plus vivace que jamais, comme s'il se tenait devant lui. Il inspira profondément et s'efforça à reprendre son récit.
Ça a duré deux ans. Un peu moins, peut-être. Deux ans pendant lesquelles mon père s'est efforcé de se bâtir une réputation solide. J'apprenais le métier pendant que ma mère et mes sœurs vendaient des herbes et d'autres babioles Crâ. On menait une vie rudimentaire mais ça nous convenait très bien. On était heureux. Et puis, est arrivée cette commande…
Quelle commande, demanda son amie, à brûle-pourpoint.
La commande d'un riche marchand Brâkmarien, répondit-il en se retenant de rire. Il voulait des armes exceptionnelles pour sa garde rapprochée. Mon père a accepté, voyant là une occasion d'étendre son commerce. Pendant trois mois, il a travaillé nuit et jour pour être dans les délais. Jusqu'à tomber d'épuisement.
Il vit Willow se tendre imperceptiblement, devinant la suite sans mal.
Enfin, le jour où le marchand devait venir chercher sa commande était arrivé. Mais il n'est jamais venu. À la place, la garde et le maire ont débarqué à l'armurerie et ont arrêté mon père pour haute trahison.
Pourquoi, s'offusqua la jeune fille. Il ne faisait que son travail !
Oui mais son travail, comme tu dis, consistait fournir des armes à l'un des chefs du clan Riktus.
Willow se couvrit la bouche, les yeux écarquillés, atterrée.
Il l'ignorait, bien sûr, continua-t-il. J'ai appris par la suite que c'était la guilde des marchands qui avait tout manigancé. L'affront que leur avait fait mon père était trop important pour qu'ils le laissent tranquille… Voilà, après ça, tout le monde me voyait comme le fils du traître et personne ne voulait m'offrir de travail. Ma mère et mes soeurs étaient régulièrement agressées dans les rues. Alors, nous avons dû nous résoudre à partir.
Et tu n'avais pas de la famille, quelqu'un chez qui te réfugier, demanda-t-elle prudemment.
Si, un vieil oncle ivrogne du côté de ma mère et nous y sommes allés mais là encore, le quotidien paisible et sans heurt n'a pas duré. Mon oncle a commencé à suggérer que ma mère et mes sœurs pourraient lui être plus utile si elles abandonnaient leur commerce de plantes pour un autre, plus rentable d'après lui.
Il s'interrompit et observa l'Eliatrop, le visage empourpré par la gêne et la colère. Il ne put s'empêcher de la trouver adorable tant ses réactions étaient spontanées et sans filtre.
Pardon de me montrer aussi franche mais ton oncle est vraiment un sale noc, déclara-t-elle soudain en serrant les poings. Comment a-t-il pu oser proposer ça à sa propre sœur et ses nièces ?!
Vas savoir, soupira Liam, blasé. Je n'ai pas cherché à lui poser la question, simplement à protéger ma famille. Alors, je me suis engagé à couvrir nos frais mais pour ça, il me fallait un travail qui rapporte gros et en peu de temps. Du haut de mes seize ans et avec la mauvaise réputation que nous traînions derrière nous, autant te dire que c'était impossible. Alors, je me suis mis à voler et de fil en aiguille, je me suis fait remarquer par des Roublards qui m'ont admis dans leur clan. J'ai pas eu l'occasion de te le montrer hier soir mais je suis très fort quand il s'agit de crocheter des serrures ou de voler des objets sans que leurs propriétaires ne le remarquent.
Je n'en doute pas. Vu ton imagination pour les costumes et ta capacité à embobiner les gens avec de beaux discours, je ne peux que te croire, acquiesça-t-elle avec une moue amusée.
Liam l'observa un instant, stupéfait de l'entendre reconnaître ses qualités de Roublard et finit par éclater de rire. Il ne s'était pas attendu à cette réaction de la part d'une citoyenne honnête. Du rejet, de la désapprobation ou de la pitié, c'était le plus commun mais l'intérêt avec lequel elle l'avait écouté avait de quoi déstabiliser.
Excuse-moi, Will, finit-il par dire en s'essuyant les yeux. Mais tu réalises que mon boulot est illégale, voire carrément tordu, pas vrai ?
Oui, mais si les marchands et ton oncle n'avaient pas été aussi malhonnêtes, tu n'aurais pas choisi cette voie, répondit-elle avec aplomb. Alors, je ne vois pas pourquoi je devrais te juger. Avec tes aptitudes, tu pourrais faire tant de belles choses et trouver un métier honnête. Tu pourrais te poser dans une ville et vivre paisiblement.
Un Roublard reste un Roublard, Will. Même si je me décidais à quitter le métier, les autres ne me laisseraient pas faire.
Et ta famille dans cette histoire ? Ta mère et tes sœurs ?
Je leur fais croire que je travaille sur un bateau commercial et leur envoie une rente tous les mois. Mes sœurs se sont mariées mais continuent à vendre des produits Crâ toutes ensemble. La plus grande, Tisha, s'occupe de notre mère. Elles sont heureuses comme ça.
Et tu ne t'es jamais demandé si elles n'auraient pas préféré que tu restes avec elles au lieu de courir par monts et par vaux pour te repentir d'une erreur que tu n'as pas commise ?
Cette fois-ci, Liam ne répliqua pas. Piqué au vif par sa réflexion, il la dévisageait sans un mot. Il savait qu'elle avait raison. Si sa mère apprenait qu'il était Roublard, elle serait capable de lui donner une bonne paire de claques. Mais il savait aussi qu'elle pleurerait de voir son fils unique dans l'illégalité. Et ça, Liam ne le voulait pour rien au monde.
Je ne sais rien faire d'autre que ça, Will, finit-il par dire en baissant la tête.
Je ne te dis pas d'arrêter, juste de te servir de tes dons pour ce qui te paraît être juste.
Il leva les yeux sur elle, incertain puis, voyant son regard malicieux, se redressa tout à fait.
Qu'est-ce que tu entends par « ce qui me paraît juste », demanda-t-il suspicieux.
Au lieu de voler tout et n'importe qui, pourquoi ne pas se concentrer sur des individus comme les maîtres de la Guilde des Marchands par exemple, continua-t-elle.
Tu veux dire, le genre véreux, cruel et plein aux as ?
Elle hocha la tête et lui fit un clin d'œil avec un air de conspirateur qui lui arracha un nouveau sourire. Son idée n'était pas mauvaise, quoiqu'un peu romanesque.
Et que voudrais-tu que je fasse de tout cet argent ?
A toi de voir. Je vais pas te donner toutes les réponses non plus. Mais dis-toi que le jour où tu retourneras sur Incarnam, cet argent pourrait peser lourds dans la balance.
C'est bien une phrase de déesse, ça, la taquina-t-il.
Elle s'empourpra, gênée et sursauta en voyant Latissa débouler dans le réfectoire comme une furie, les cheveux hirsute, le regard hagard. Elle se reprit néanmoins bien vite et demanda à parler au Roublard, laissant Willow terminer son BenKO dans le calme. Elle les écouta d'une oreille distraite en se demandant quand Yugo et les autres allaient se décider à rentrer.
En voyant Liam forcer un baise main à Latissa et la pudeur de cette dernière, elle ne put s'empêcher de les envier. Elle aurait bien aimé pouvoir passer un peu de temps en tête à tête avec l'Eliatrop mais depuis qu'ils avaient quitté Emelka, les évènements s'enchaînaient à une telle vitesse qu'elle avait parfois du mal à les mettre dans le bon ordre. Chibi et Grougal lui manquaient, de même que l'affection un peu bourrue d'Alibert. Et ses parents… Elle aurait bien voulu les serrer dans ses bras et pouvoir leur raconter toutes ses péripéties, tout ce qu'elle avait découvert et ses nouveaux pouvoirs.
Mais comme toujours, ses envies devraient attendre. Elle s'était embarquée dans cette quête et comptait bien y participait jusqu'à ce qu'ils soient enfin sur l'Île Mystérieuse, entourés d'enfants éliatrops. Et il leur fallait aussi trouver Adamaï et le raisonner. Yugo semblait l'avoir oublié ces derniers jours et la jeune fille ne comptait pas lui rappeler dans l'immédiat.
Soupirant longuement, elle s'occupa en observant les réactions de sa chef de guilde, qui paraissait s'être statufiée devant Liam. Utilisant brièvement sa vision draconnique, l'apprentie déesse constata avec satisfaction que l'aura du Roublard était moins agitée. Peut-être n'aurait-elle pas dû l'inciter à continuer ses larcins mais au plus profond d'elle, elle sentait que Liam était un voleur, certes, cependant, il était capable du meilleur avant le pire.
C'est hors de question, cria la Iop, la sortant de ses réflexions. On n'a pas besoin d'un Roublard, encore moins…
Sentant que la conversation pouvait déraper, Willow se leva et fit mine de s'approcher d'une fenêtre se trouvant juste dans le dos de sa compagne.
Je suis un Crâ avant d'être un voleur et, si j'ai bien deviné, tu cherches un membre de chaque classe.
Latissa ne fit pas mine de répondre et Willow se mordit les lèvres pour ne pas rire. Son amie devait être totalement perdue, ne sachant rien de la discussion qu'elle avait eu avec le jeune homme et Yugo.
Tu n'as pas encore de Crâ, continua-t-il impitoyable. Et le côté positif pour toi, c'est que tu me ferais entrer dans la légalité.
Cette fois-ci, Willow sursauta à son tour et le dévisagea, interloquée. Il était donc prêt à abandonner le métier de toute une vie afin de les suivre dans leur quête périlleuse et incertaine. C'était insensé !
Liam, commença prudemment la Iop. Je vais d'abord en parler aux autres et je te dirais ce qu'il en est ce soir.
Latissa tentait de gagner du temps pour y réfléchir, incertaine quant aux motivations du Crâ qui l'écouter en souriant, flegmatique et narquois. Willow se demanda si ce n'était pas à elle d'intervenir afin de soutenir le Roublard quand la bonde se tourna vers elle et la regarda avec crainte. En réponse, L'Eliatrop lui lança un regard interrogateur, ne comprenant pas la raison de ses inquiétudes. D'accord, Liam lui causait beaucoup de tracas et s'amusait à la faire tourner en bourrique mais ça ne justifiait pas ses craintes et encore moins qu'elle la regarde ainsi.
Elle s'avança vers elle dans le but de lui proposer de prendre le déjeuner ensemble quand la porte s'ouvrit à la volée. Faisant volte-face, elle se prépara à attaquer et découvrit Yugo, rayonnant, sur le pas de la porte.
