Wakfu

CHAPITRE 27

Au bout de quelques jours, la Confrérie put enfin mettre pied à terre. Quand Willow sortit à l'air libre, elle dut s'appuyer sur Yugo car elle était encore très faible. Même si elle avait fait d'indéniables progrès durant la traversée, elle était loin de pouvoir se débrouiller seule et avait besoin d'une attention constante que Yugo lui fournissait bien volontiers.

Len Gato s'approcha d'eux et s'inclina profondément. Willow s'immobilisa, interloquée.

Mon équipage et moi-même vous remercions, déclara-t-il toujours plié en deux. Sans votre intervention, mon vaisseau aurait sombré. Nous vous devons la vie.

Avant qu'elle n'ait pu lui demander de se relever, elle vit avec effarement tout l'équipage mettre un genou à terre. La Naje s'inclinait.

Elle échangea un regard horrifié avec Yugo qui se contenta de sourire, apaisant. Jamais elle n'aurait imaginé être le témoin et l'objet d'un tel mouvement de dévotion.

Je vous en pris, Capitaine, relevez-vous, vous et vos hommes… Le supplia-t-elle au comble du malaise.

Le Capitaine obéit prestement, peu habitué aux courbettes et lui sourit.

Votre présence est un cadeau des Dieux, assura-t-il.

Pas tout à fait, déclara Yugo avec amusement.

Willow lui donna un coup de coude dans les côtes pour le faire taire mais il était trop tard: la curiosité de Len Gato avait été piquée par cette remarque. La jeune fille poussa un gros soupire, agacée, et entreprit d'expliquer les paroles de son compagnon.

Mes amis prétendent que je serais une réincarnation de la Déesse, dit-elle d'une petite voix.

Laquelle ?

LA Déesse, insista Yugo avec fierté et malgré le regard courroucé de la jeune fille. Créatrice du Krosmoz et Compagne du Grand Dragon de Statis, Mère de tous les être-vivants et Protectrice du peuple Eliatrop.

Len Gato écarquilla les yeux, la bouche s'ouvrant et se fermant à plusieurs reprises, puis il se reprit et secoua la tête.

Que viendrait faire la Grande Déesse ici ? Elle doit avoir bien plus important à faire que d'arpenter le Monde des Douze.

Willow lança un regard de triomphe à Yugo, mais ce dernier ne se démonta pas.

Elle est descendue pour libérer son peuple et rétablir la paix.

Le Capitaine ne trouva pas à y redire et observa l'intéressée avec insistance, hésitant encore à y croire.

Réfléchissez, insista Yugo. Qui d'autre qu'Elle aurait pu venir à bout d'une telle tempête de Wakfu ? Il y avait assez d'énergie pour changer la face du monde ! Mais Elle l'a absorbée et nous a tous sauvés.

Seule la Déesse maîtrise ainsi le Wakfu, confirma l'Ecaflip. Votre ami a raison, Déesse.

Mon nom est Willow Cherch, répondit-elle. Pas "Déesse"...

Malgré tous les faits qui le prouvaient, Willow ne voulait pas croire qu'elle était de nature divine et entendait être considérée comme un être normal.

Quoi qu'il en soit, Demoiselle Cherch, vous et vos compagnons seraient toujours les bienvenus à bord de la Naje, conclut le Capitaine Len Gato d'une voix énergique.

Merci Capitaine Gato. Faites attention à vous.

L'équipage les salua et Willow quitta le bateau avec soulagement. Elle ne risquait pas de se servir de ses pouvoirs de sitôt… D'une part, parce qu'elle sentait la fatigue peser sur ses membres; le flux d'énergie l'avait ébranlée physiquement et mentalement. Si elle parvenait à présent à se mouvoir, elle n'avait pas encore retrouvé son agilité et sa vivacité et se déplaçait à la vitesse d'une tortue. Et d'autre part, il ne tardait pas à la jeune fille de revoir tout un équipage se prosterner devant elle. L'expérience lui avait laissé un arrière goût en bouche et elle n'avait pas hâte de la réitérer. Mise à part les membres de la confrérie, les autres individus au fait de sa nature divine avaient tendance à mettre beaucoup de distance avec elle et rendait toute communication très laborieuse.

Un dernier conseil, cria l'Ecaflip à la Confrérie qui venait de débarquer, si vous devez reprendre la mer, faites-le sans attendre, tant que votre corps tangue encore.

Et après un dernier signe de salut, il brailla l'ordre de lever les voiles et de remonter l'ancre; la Naje était repartie.

Willow avait été obligée de garder le lit durant tout le voyage jusqu'à Astrub et à présent qu'ils étaient tous à terre, elle était soumise à la même surveillance étroite de la part de son compagnon mais aussi de Jasper. Ce dernier n'avait pas manqué l'occasion de lui faire la leçon dès qu'elle eut montré des signes de rétablissement.

Comprenez… Non, pardon. Comprend-moi, Willow. J'ai promis à ton père de veiller sur toi et c'est bien ce que je compte faire. Parce que je m'y suis engagé et que je ne supporterai pas qu'il t'arrive quelque chose.

La jeune fille qui l'avait écouté d'une oreille distraite jusque-là avait relevé la tête pour le dévisager. Ils n'avaient passé que peu de temps ensemble avant qu'elle ne parte de la maison en pleine nuit pour aller courir l'aventure et elle devait bien le reconnaître, non sans en avoir honte, qu'elle l'avait pris de haut dès son intégration à l'équipe de recherche de son père. Une fois parvenue à se faire accepter de tous, ils s'étaient mis à la traiter comme une petite princesse - même si elle fournissait autant d'efforts que les autres. Alors quand elle avait vu arriver cet Osamodas maladroit et si peu préparé au travail de terrain, elle n'avait pu s'empêcher de le titiller et de le malmener quelque peu.

Mais, à présent qu'elle y réfléchissait avec du recul, Jasper lui avait toujours répondu de la manière la plus agréable qui soit. Il la consultait sur un nombre incalculable de détails et restait toujours souriant malgré ses piques. Et encore aujourd'hui, qu'elle se montrait plus que méprisante quant à ses inquiétudes, il se montrait attentionné avec elle.

Je tenterai de faire plus attention la prochaine fois, avait-elle fini par dire, radoucie.

Ce serait très aimable de ta part, avait-il répliqué avec un sourire.

Depuis, Willow se montrait plus ouverte envers l'Osamodas et il s'était instauré entre eux une joyeuse camaraderie fraternelle. Et pour la première fois, Yugo ne se formalisa pas et ne montra aucun signe de mécontentement. Tout était pour le mieux.

Quand Jasper s'était retrouvé à quai, il avait immédiatement demandé à gagner l'herboristerie la plus proche, avec Ayane, pour refaire les stocks de la pharmacie du groupe. Latissa avait accepté d'un air distrait, n'ayant d'oeil que pour le poste des gardes où elle allait enfin pouvoir refaire son passeport. Pendant ce temps, le reste du groupe était chargé de se ravitailler pour la prochaine traversée et d'attendre sur la place du marché d'Astrub. Mordan voulut aller à la taverne de Brutas pour patienter mais renonça bien vite à son idée devant le regard glaciale que lui lancèrent les représentantes de la gente féminine.

Dès que tu mets les pieds dans une auberge ou une taverne, ça finit mal, déclara Amber, ses petits poings sur ses hanches. On a un bateau à prendre alors autant que tu tiennes sur tes deux jambes.

Willow étouffa un rire dans sa manche et s'assit sur le bord de la fontaine, fatiguée par la marche. Elle observa les passants qui se pressaient entre les étals, se saluant à l'occasion, se bousculant souvent et ne put s'empêcher de sourire. Toute cette agitation lui redonnait de l'énergie. Ces quelques jours passés sur le bateau l'avaient grandement démoralisée.

Alors qu'elle se remémorait son impuissance des derniers jours, une main griffue et écarlate apparut dans son champs de vision, tenant un verre à l'odeur étrange et entêtante. Elle interrogea l'Osamodas du regard, méfiante.

Ça va te requinquer. C'est un cocktail d'énergie vitale mélangée à un peu de Rhum pour te donner un coup de fouet.

Tu n'aurais pas dû…

Elle s'interrompit. Elle allait lui faire la leçon alors qu'il cherchait à lui rendre service et la soulager un peu. Elle prit donc le verre qu'il lui tendait et le remercia. S'il y avait bien une chose qu'elle avait retenu de leur dernier séjour en mer, c'était qu'il était inutile de vouloir tout faire seule. D'une part parce qu'elle n'en était pas capable et d'autre part, parce que ses amis ne la laisseraient pas faire.

Elle but donc le gobelet cul sec, écoeurée par l'odeur et faillit tout recracher au visage de son ami, surprise par la brûlure qui envahissait sa gorge et son ventre.

C'est… Infecte, balbutia-t-elle en lui tendant le verre.

Mais efficace, répondit Jasper, tout guilleret.

Elle allait répliquer quand elle remarqua une crinière blonde et familière qui s'avançait vers eux, le pas léger. Une fois arrivée au niveau du groupe qui avait interrompu ses activités, leur chef tendit son passeport tout neuf, victorieuse.

Te voilà de nouveau Bontarienne, Latissa, se réjouit Kyrel.

Oui, et c'est grâce à vous tous, lui répondit-elle. Je vous rembourserai jusqu'au moindre centime, c'est promis.

L'équipe à présent au complet, ils reprirent la route pour rejoindre l'avant poste de Sufokia et Willow remarqua non sans surprise qu'elle peinait moins à avancer. Jasper avait raison, cette boisson ignoble lui avait redonné des forces. Même si elle avait bien cru tomber dans les poms en l'avalant…

Les préparatifs étant faits, Latissa donna le départ pour l'avant-poste de Sufokia et ils grimpèrent sur les Dragodindes mises à disposition pour les voyageurs sans payer, au plus grand plaisir de Amber et Mordan. Ils purent embarquer sur un bateau sans heurt au grand Dam de Willow qui aurait bien profité du soleil et du sable chaud.

Arrivés à Sufokia, Latissa se remit immédiatement en quête d'un autre navire en partance pour Daraxam et partit en compagnie de Mordan. Ils revinrent peu après en annonçant qu'ils passeraient la soirée à terre.

Willow sourit, soulagée. Au moins, ils pourraient en profiter pour se dégourdir les jambes. En observant le petit groupe, elle se fit la réflexion que Latissa était déjà parvenue à rassembler beaucoup de représentants des douze classes, de bords très différents. Certains étaient taillés pour l'aventure, en revanche, d'autres étaient souvent au dépourvu lors des affrontements ou des missions périlleuses. Il faudrait les former, au moins aux rudiments du combat. Mais pour le moment, La jeune fille voulait juste profiter de la demie journée de liberté qui s'annonçait.

Titi, appela-t-elle. Ça te dirait qu'on passe l'après-midi entre filles ? Ça fait un moment qu'on est sur la route.

La Chef l'observa un moment, surprise puis hocha la tête et la suivit après avoir demandé à Mordan et Jasper de trouver des chambres pour la nuit. Enfin elle leur donna rendez-vous à l'heure du dîner sur la place du Rivage Steamulant, avant-poste de la Nation. Willow embrassa pudiquement Yugo sur la joue en lui glissant quelques mots puis fit signe aux filles qu'elles pouvaient y aller. Elles se dirigèrent donc vers le village en discutant, légères et insouciantes et ne tardèrent pas à s'arrêter devant une boutique à la devanture pleine de tenues et de gadgets pour les aventuriers.

Et si on se choisissait des tenues plus adaptées pour les Montagnes de Daraxam, proposa l'Eliatrop. Il n'y a pas de problème pour toi, Titi, tu es bien équipée. Par contre, Amber, Ayane, vous n'avez pas du tout de tenues adaptées et moi, mes chaussures fatiguent.

Elles leva un pied et toutes purent voir que le cuir de Gligli était abîmé voire complètement déchiré à certains endroits.

Je ne suis pas certaine qu'elles aient apprécié l'eau de mer, dit-elle d'un ton léger.

D'accord, t'as gagné, déclara Latissa en levant les mains. Tes bottes font trop peine à voir.

Elles entrèrent donc toutes les quatre dans la boutique et furent accueillies par une Ecaflipe à l'air affable qui les laissa déambuler dans les rayons en les surveillant du coin de l'œil. Willow alla droit au rayon chaussures en compagnie de Latissa et chercha une paire de bottes résistantes non seulement à l'eau mais aux longues marches qui les attendaient, tandis que leurs cadettes allaient fureter vers les panoplies de montagne. Elle s'arrêta sur des bottes Smare à un prix élevé mais raisonnable de par leur qualité. Elles étaient d'une belle couleur caramel, lisses d'aspect mais garnies avec de la fourrure de Mulou blancs soigneusement brossée. Après de longues minutes d'étude, elles les agrippa avidement sous le regard réprobateur de la blondinette que le prix avait immédiatement détourné des précieuses chaussures. Elles rejoignirent leurs cadettes et les aidèrent à choisir des panoplies plus adaptées à leurs activités périlleuses. Amber ne se laissa cependant pas influencer par les conseils de ses amies et partit dans la cabine d'essayage, sa tenue sous le bras. Quand elle en sortit fièrement, cinq minutes plus tard, la réaction ne fut pas celle escomptée. Les trois jeunes filles éclatèrent de rire et le vendeur se cacha derrière sa main. Amber devint rouge Gugu de feu et les foudroya du regard.

Qu'est-ce qui vous fait rire, s'exclama-t-elle. Moi, je trouve qu'elle me va parfaitement bien, cette tenue.

Pardon, Amber mais le style homme des cavernes, commença Willow entre deux éclats.

C'est vraiment pas pour toi, compléta Latissa, pliée en deux.

Amber s'était vêtue d'un costume de Renne, connue pour sa grande résistance au froid. Les filles retrouvèrent peu à peu leur calme en prenant soin d'éviter de regarder l'Enutrof qui n'avait pas apprécié le jeu de mot.

Au-delà du style, ce n'est pas une tenue alpine, fit remarquer Ayane. Il te faudrait un costume d'Aventurier ou d'Explorateur plutôt.

Amber garda le silence un instant puis hocha piteusement la tête et repartit en direction des cabines, Willow sur ses talons portant le costume d'Aventurier, conciliante. Ayane prit un autre modèle laissant ses ailes féeriques se mouvoir à leur aise. Amber refit bientôt son apparition et les regards approbateurs de ses amies lui rendirent son sourire.

Willow acheta deux costumes : celui d'Explorateur et un autre de Mulmouth pour les grands froids. Latissa faillit se moquer devant la coiffe mais se tut ne voulant pas que son amie lui fasse des remarques sur la tenue qu'elle avait choisi dans la boutique de Nina Richa.

Quand les filles ressortirent de la boutique, les bourses allégées et le Havre-Sac de l'Eliatrop bien rempli, elles décidèrent de passer le reste de l'après-midi à la plage. Quand Amber fit remarquer qu'aucune d'entre elles n'avaient ni de maillot ni de serviette, Willow pointa une petite cabane en bambou qui trônait, solitaire sur la plage.

Il suffit de les louer.

Ayane et Amber explosèrent de joie et se dirigèrent au pas de course vers la cabane de location. Willow se permit un sourire et les suivit tranquillement, Latissa à ses côtés étrangement silencieuse.

Comme toujours, la Iop devait sentir que Willow n'avait pas le moral sans pour autant identifier ce qu'elle pouvait percevoir. Elle semblait être en pleine réflexion, se demandant sûrement si c'était à elle d'intervenir ou non. Pour une fois, Willow se décida à l'aider.

Je ne pensais pas que de garder le lit au fond d'une cale pourrait être aussi déprimant, déclara-t-elle l'air de rien. Tu ne peux pas savoir à quelle point je suis heureuse de me retrouver sur la terre ferme, à la plage et sans mes deux gardes malades.

Latissa ne répondit pas immédiatement, sûrement surprise par la similitude de leurs pensées et se détendit quelque peu.

Faut dire que tu nous as fichu une sacrée trouille avec ton tour de Déesse, dit-elle d'une voix blanche. Pendant un temps, j'ai bien cru que t'aller y rester, dans ton lit…

Moi aussi, avoua Willow. Et pour le coup, j'ai bien retenu la leçon : plus de tours de magie avant de m'être assurée que j'étais capable de les supporter.

Latissa hocha la tête, approuvant pleinement sa bonne résolution bien qu'elle se douta qu'elle serait plus compliqué à tenir qu'il n'y paraissait. Son amie avait agi dans l'urgence et n'avait sûrement pas eu le temps de se demander qu'elles allaient être les séquelles d'un tel déferlement d'énergie sur son enveloppe mortelle. Et ces éléments, mis bout à bout, risquaient d'être fréquents et de se reproduire sous peu.

Fais juste un peu plus attention à toi, finit par dire la Iop tandis qu'elles arrivaient à la bicoque de location.

Willow se contenta de hocher la tête, s'étant elle-même fait la réflexion puis salua le vendeur - un Enutrof adolescent à première vu - avec entrain. Pour le moment, ce dont elle avait le plus besoin, c'était de prendre du bon temps et le soleil. Non pas pour fuir ses problèmes comme elle avait eu tendance à le faire jusque-là mais plutôt pour se ressourcer avant de les affronter bien en face.

Yugo s'était réveillé au son de la voix cajoleuse de sa compagne qui semblait s'être remise de son expérience divine en pleine mer. Il devinait qu'elle était loin d'avoir récupéré toutes ses capacités mais la volonté y était.

Toujours les yeux fermés, il ouvrit les bras et la serra contre lui, la faisant glousser. Puis, elle s'installa plus confortablement en posant sa tête sur son épaule. Yugo y appuya son menton après avoir déposé un baiser dans ses cheveux.

Tu devrais venir me réveiller comme ça plus souvent, chuchota-t-il d'une voix enrouée.

Tu t'en lasserai trop vite, répliqua-t-elle d'un ton joyeux.

Votre soirée s'est bien passée ?

Un peu trop. Je suis toute courbaturée !

Willow conta leur épopée féminine à travers les boutiques et la plage de Sufokia pendant qu'ils marchaient pour rejoindre la petit voilier affrété la veille en partance pour le domaine de Daraxam. Ce navire coloré était manoeuvré par un équipage hétéroclite, ainsi que les matériaux dont les couleurs juraient entre elles comme un jour de charivari. Latissa, prenant son rôle de chef de guilde très au sérieux, interrogea la nouvelle recrue à propos de la prochaine Relique à trouver. Il s'agissait d'une fleur magique éclos d'une Larme versée par la Déesse Eniripsa elle-même. La Fleur de Tovap avait le pouvoir de soigner n'importe quelle maladie et servait également de lieu de culte aux guérisseurs en devenir de la classe. Néanmoins, la Fleur n'était utilisée qu'en cas d'absolue nécessité et sous l'ordre de la Reine Eniripsa. Elle ne restait cependant sur terre que jusqu'à la prochaine Larme, l'année d'après. Les fées soigneuses ne pouvaient divulguer le secret quant à la technique pour localiser la Relique, et bien qu'Ayane n'ait pas été conviée à la cérémonie des lauréats, elle savait néanmoins que la Larme se trouvait quelque part dans les Montagnes de Daraxam.

Pour ce qui est de l'emplacement, je n'en suis pas sûre, puisque j'ai déjà passé mon initiation, mais je sais qu'ils y a plusieurs villages qui se sont établis dans ces montagnes, expliqua l'Eniripsa.

En supposant que les villageois en sachent quelque chose. Heureusement (ou malheureusement) pour la Confrérie, il n'y avait pas beaucoup de villages ayant survécu au Chaos d'Ogrest dans les environs de Daraxam. De ce fait, il fallait réunir plus de renseignements, ce que fit Latissa, toujours étrangement calme et réfléchie. Elle alla interroger l'équipage à propos de potentiels villages à aller voir, tandis que Willow remarquait l'humeur sombre du Zobal de l'équipe. Yugo était déjà en train de parler avec lui lorsqu'elle se joignit à la conversation.

Je n'aime pas la montagne… prétexta Mordan, accoudé au bastingage.

Pourtant il fait si beau, s'exclama Willow en écartant les bras. Ca nous change de la tempête affreuse qu'on a dû affronter pendant des jours !

En effet, la météo était parfaite à la navigation, un vent chaud gonflait les voiles et le soleil resplendissait dans un ciel sans nuage. Elle fit un grand sourire aux deux garçons devant elle pour finir de les en convaincre. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle se sentait bien. Elle avait toujours aimé le vent et la sensation de liberté qu'il procurait, mais aujourd'hui, elle le savourait plus que d'habitude. Et sa bonne humeur était contagieuse; Yugo souriait maintenant de toutes ses dents. Même le Zobal finit par capituler et ses yeux refletèrent la naissance d'un sourire sur son visage masqué. Il préféra cependant demeurer seul, après avoir remercié ses deux amis.

Laissons-le. Quand il voudra parler, il saura où nous trouver, dit Yugo en saisissant la main de sa petite-amie. On va jouer dans les haubans, proposa-t-il avec un enthousiasme soudain.

Willow éclata d'un rire clair qui lui fit un bien fou avant de tirer Yugo par le col pour sceller leurs lèvres d'un baiser. D'abord surpris, l'Eliatrop finit par lui répondre et approfondir leur étreinte, avant de lui murmurer à l'oreille:

Finalement, j'ai envie d'autre chose…

Alors qu'elle s'apprêtait à entrer dans son jeu, Willow sentit un tapotement sur son épaule et se retrouva face à Jasper en se retournant.

Je suis désolée de vous déranger, mais j'aimerai vous parler de quelque chose… fit le demi-dragon, l'air embarrassé.

Willow soupira. Décidèment, ils ne pouvaient jamais être tranquilles sauf dans le ciel à travers leurs portails. Contrariée, elle s'adossa à Yugo, toujours entourée de ses bras. On aurait dit une adolescente qui cherchait à provoquer ses parents. Ce comportement ne lui ressemblait pas, mais elle en avait assez de devoir se cacher ou être pudique à chaque fois qu'elle était avec son Eliatrop. Les autres n'avaient qu'à faire abstraction.

Oui, de quoi s'agit-il, Jasper, répondit-elle en lui faisant bien comprendre qu'elle ne bougerait pas d'ici.

En fait, je m'inquiète un peu de la légitimité de la quête de Latissa, commença l'Osamodas. Jusqu'ici, il n'y a aucune preuve qu'il s'agisse d'une réelle mission divine, et, ça m'embête de devoir le dire ainsi, mais les artefacts que nous cherchons, nous les prenons sans le consentement de qui que ce soit.

Il n'avait pas tort, d'un certain côté, Willow devait bien l'admettre. Cependant, il ne s'agissait pas que d'une simple escapade d'aventuriers cherchant la gloire et le pouvoir.

Je pense que tout ceci nous dépasse, répondit-elle, les yeux dans le vague. Au-delà de la simple coïncidence, notre rencontre avec Lati, sa quête des Reliques, le parchemin menant à une île mythique et la découverte de… mon identité, je pense que tout ça est étroitement lié, et nous n'en apercevons qu'un fragment. Je ne saurais pas l'expliquer, mais j'ai la sensation que nous sommes sur la bonne voie.

Et puis, s'il te faut une preuve, rajouta Yugo, Latissa est entrée dans le Temple Maudit alors qu'on s'est tous approché de la porte sans pouvoir l'ouvrir. Tu n'étais pas là, à ce moment-là, mais crois-moi, ce n'est pas un hasard s'il lui arrive tout ça. Alors, oui, personne n'a jamais vu son "Homme du Lac", mais moi je la crois, conclut-il d'un haussement d'épaules.

Willow était persuadée que Yugo aussi ressentait le même instinct qu'elle. Elle pouvait même parler de destin, bien que plein de question restaient encore sans réponse. En quoi les Reliques des Douze et l'Île d'Enolybab étaient liés ? Pourquoi le parchemin n'était lisible qu'à travers la vision draconique ? Qui était donc Tonpla, cet écrivain qui parlait de cette cité engloutie et que personne n'avait voulu croire ? Elle sentait au plus profond d'elle-même qu'elle était, elle aussi, liée à tout ça, mais dans ce cas, pourquoi les Dieux avaient-ils choisi d'envoyer un émissaire à Latissa et pas à elle ? Willow n'éprouvait aucune jalousie envers son amie, mais toutes ces questions presque philosophiques l'assaillaient à chaque fois qu'elle tentait de se faire un résumé de leur aventure.

Je comprends votre point de vue, mais nous devons aussi nous soucier du présent… reprit Jasper. Je vais en toucher deux mots à Latissa.

Il prit congés des deux Eliatrops, maintenant plongés dans leurs pensées. Certainement que ces mêmes questions tourmentaient aussi Yugo. Ils restèrent un moment silencieux, les bras de Yugo ceinturant la taille de Willow, tous deux bercés par la légère houle qui les conduisait vers leur prochaine destination. Finalement, Willow brisa la première cette quiétude.

Je veux aider Latissa. C'est mon devoir. Je le sens au plus profond de moi…

C'est surement l'âme de la Déesse qui te le chuchote, répondit-il en lui embrassant la tempe. Peu importe ce que tu décides de faire, je te suis. Moi aussi, j'ai bien envie de finir cette quête. Ca promet !

Après s'être entendu sur cette résolution, ils virent passer Latissa qui se dirigeait vers la cale. Si Jasper lui avait parler avec les mots de l'Homme de Lettre, il était normal que la Iop ait besoin de s'isoler. Ca ne devait pas être évidement non plus pour la Chevalière qui avait dû bafouer ses voeux à la réalisation de sa mission. Son courage, sa détermination mais surtout sa foi étaient admirables.

Après cinq minutes et les côtes en approche, Latissa sortit des cales, l'air incertain. Elle demanda à réunir toute l'équipe sur le pont.

Les amis… lança-t-elle fébrilement. Je sais que vous vous demandez où je vous emmène… Où va nous conduire cette quête ? Si seulement elle conduit quelque part. Ou si c'est réellement une quête.

Alors ce que lui avait dit Jasper l'avait bel et bien touchée. Willow lança un regard accusateur à l'Osamodas mais vit qu'il s'en voulait aussi. Il l'écoutait avec un air penaud. Latissa se laissa un moment pour chercher ses mots, et après une grande inspiration, elle reprit :

Cette quête m'a été assignée par les Dieux. Pas un en particulier, mais tous, d'un commun accord, m'ont choisie pour la mener à bien par l'intermédiaire d'un émissaire Divin que seule moi, l'Élue, peux voir, entendre et qui peux lui parler, continua-t-elle en regardant ses compagnons tour à tour. Je ne peux pas vous prouver qu'il existe et je ne peux pas vous forcer à croire en lui, pas plus qu'en la quête. Je ne peux que vous demander de me faire confiance. L'Homme du Lac parle de foi, mais je n'en demande pas tant… Croyez juste en moi.

Comme si elle avait réussi à se redonner du courage à elle-même, par le biais de son propre discours, Latissa conclut avec une détermination nouvelle.

Je nous mènerai au bout de cette quête et je gage de vous protéger sur ma vie. Vous êtes mes coéquipiers, mes compagnons, mes amis, et tant que vous le serez, je jure qu'il ne vous arrivera rien.

Un silence suivit et Latissa se rendit compte qu'elle tremblait comme une feuille. Cela faisait maintenant plusieurs jours que la jeune guerrière se confiait à Willow au sujet de ses sentiments qu'elle n'arrivait pas à comprendre. Ajouté à ça, les doutes que Jasper lui avait dévoilé, pas étonnant qu'elle perde confiance en elle, mais visiblement, quelque chose, ou quelqu'un lui avait redonné le goût de l'aventure.

Soudain, la voix douce et timide d'Ayane s'éleva de l'assemblée:

Je suis d'accord pour tout. Je veux dire, bien sûre qu'on est prêt à te suivre jusqu'au bout, mais tu ne peux pas vouloir qu'il ne nous arrive rien, ce ne serait pas l'aventure, sinon.

Latissa écarquilla les yeux et alors que Willow allait rajouter quelque chose, elle vit l'impensable se produire: une larme roula le long de la joue de la Iop.

Latissa ?! Mais vous pleurez, s'écria bien indélicatement Jasper.

Hein ?

Willow sentit son coeur se briser devant cette image d'une Latissa si fragile et avec un couinement, elle se jeta dans les bras de son amie. Latissa semblait perdue, ne comprenant pas bien pourquoi elle s'était mise à pleurer, mais elle accepta l'accolade de l'Eliatrop, qui, elle en était certaine, lui fit beaucoup de bien.