Wakfu

CHAPITRE 30

Sans perdre de temps, elle activa sa vision draconique, et sonda les alentours pour repérer Mordan. Elle ne tarda pas à le trouver ainsi que nombre de villageois et cinq Mulous.

Par là, cria-t-elle à Yugo avant d'ouvrir un nouveau portail et de disparaître sans l'attendre cette fois.

La princesse Muloune et sa meute était en train de décimer les Zobals ! Willow apparut derrière leur ami, bientôt rejoint par Yugo. Le Masqué leur fit face et elle put sentir son soulagement.

Besoin d'aide, fanfaronna-t-elle.

Alors tu as entendu, bégailla-t-il, hébété.

Et comment ? Ton cri m'a vrillé les oreilles !

Ils observèrent le combat qui faisait rage tout autour d'eux puis Will dévisagea Mordan qui n'avait pas l'air très décidé à s'engager dans les hostilités.

Dans quel camp sommes-nous ?

Aucun. Il faut les empêcher de s'entretuer.

Où sont les autres, demanda Yugo, surpris.

Latissa, Ayane et Amber sont à l'infirmerie. Trop long à expliquer…

Yugo lança un regard à Willow qui lui rendit, posée. S'il leur était arrivé malheur, elle l'aurait senti, elle en était sûre. Leur Wakfu était directement relié au sien. S'il avait faibli pour une raison ou une autre, elle l'aurait su. Ne restait qu'à savoir pourquoi Mordan voulait préserver la femme Muloune alors qu'elle était en train de faire de mal aux Zobals. Elle pouvait voir ses yeux suppliants au delà de son masque. Il n'allait pas leur expliquer pourquoi mais la vie de la demie déesse semblait lui tenir autant à coeur que celle des membres de son propre village.

Je sais pas pourquoi tu cherches à protéger Kononomé mais on va t'aider, finit-elle par déclarer.

Mordan se détendit imperceptiblement en lâchant un gros soupire, soulagé.

Mordan, tu prends le flanc gauche, Yugo, le droit, ordonna-t-elle. Essayez de les séparer. Au moindre problème, vous m'appelez, compris ?

Ils hochèrent la tête de concert et se séparèrent. Une fois sûre qu'ils étaient à leurs postes, Willow se concentra de nouveau sur ce qui se passait devant elle et ouvrit un portail devant un mulou qui s'apprêtait à fondre sur un guerrier. Elle en ouvrit un autre et la bête surgit, la queue entre les pattes, complètement désorientée. Elle réitéra l'opération plusieurs fois, mulous et Zobals finissant toujours dans le même état.

Alors que le combat semblait prendre fin, un jappement lui fit tourner la tête. Une bête, mi-femme, mi-muloune écrasait une muloune d'un âge bien avancé, couverte d'une cape. Activant brièvement sa vision draconnique, Willow confirma ce que les Zobals leur avaient rapporté : la mère-muloune, la mère adoptive de Kononomé, portait la relique des Srams. Le pauvre animal gisait sur le flanc, couvert de plaies sanguinolentes. Alors, qu'elle s'apprêtait à lancer un jet de Wakfu, un hurlement de colère et de désespoir la stoppa. Elle vit la Princesse se jeter sur la chimère, puis Mordan qui avait pris le temps de s'armer du masque du Psychopathe, faisant jouer ses fouets. Il s'en servit pour saisir la chimère et la Princesse qui n'eurent pas le temps d'échanger ne serait-ce qu'un coup.

Alors que ses prisonnières se débattaient commes deux beaux Shushus, le Masqué ne bougea pas d'un poil jusqu'à être sûr que les deux combattantes n'allaient pas l'écharper s'il s'approchait. Puis, il s'avança rapidement et leur asséna un coup de tête à toutes deux, faisant tomber leurs masques. Les deux Eliatrops découvrirent alors avec horreur que la cruelle chimère n'était autre que la chef de Sipseth. Willow fronça les sourcils, sentant la colère lui brûler les entrailles. Cette femme était un monstre, dans tous les sens du terme. S'en prendre ainsi à une vieille muloune sans défense, obligée de porter une puissante relique pour survivre, il ne fallait pas accorder beaucoup d'importance à ses prochains et les gardiens ancestraux pour agir ainsi.

Willow s'approcha pour couvrir les arrières du Zobal mais observa que les guerriers restants ainsi que les mulous ne manifestaient aucune envie de libérer leurs alphas.

Je paris que vous ne savez même plus pourquoi vous vous battez, siffla l'Ecamasque méprisant.

La Zobale se permit une mimique hideuse qui se voulait un sourire méprisant mais ne tenta pas de se libérer de l'emprise tandis que Kononomé luttait de toutes ses forces, pourtant considérables pour se dégager des liens.

Voyant que Mordan avait bien la situation en main, Willow se dirigea le plus discrètement possible vers la Muloune et s'agenouilla près d'elle. La pauvre bête eut à peine assez de force pour grogner.

"Je ne vous aucun mal, Gardienne." lui dit-elle par télépathie. "Laissez-moi panser vos blessures."

"Inutile. Je ne survivrai pas." lui répondit la bête avec un calme surnaturel. "Cela fait déjà trop longtemps que je vis ainsi à me cacher de la mort. Mes enfants sont à présent suffisamment matures. Ils n'ont plus besoin de moi."

Alors que l'Eliatrop allait démentir ses propos, la gardienne et mère de Kononomé bondit et saisit Dame Akar à l'épaule, arrachant son bras. Puis, elle fit quelques pas, s'arrêta et regarda sa fille dans les yeux avant de s'effondrer. Dans son dernier geste pour sauver Kononomé, elle avait perdu la Cape de Paramort.

Mordan libéra les deux femmes et se mit entre elles, protégeant Kononomé des guerriers qui s'étaient précipités pour venir en aide à leur chef et Dame Akar de la princesse qui après avoir constaté avec horreur la mort de sa mère se jeta dans sa direction. Mordan l'intercepta sans grande difficulté.

Elle a tué ma mère, cria-t-elle, folle de douleur.

Mais tu as tué son père, répliqua le Masqué en la serrant dans ses bras.

Elle s'effondra en larmes, le corps de sa mère gisant près d'elle. Willow écarta les guerriers et s'approcha à contre-coeur de la Zobale gravement blessée. Si elle ne stoppait pas l'hémorragie, elle ne tiendrait pas jusqu'au village. S'agenouillant près d'elle, elle la foudroya du regard et approcha ses mains de son épaule.

Tenez-la, ordonna-t-elle aux Zobals les plus proches. Ça va faire très mal.

Ils s'exécutèrent et Willow commença à tisser un emplâtre de Wakfu autour de l'épaule en lambeaux. Dame Akar se mit à hurler et à s'agiter en tous sens, voulant échapper à son emprise. Voulant s'éloigner au plus tôt de cette femme cruelle, Willow intensifia le flux d'énergie. Le choc fut si violent que la blessée finit par tomber dans les poms.

Enfin, le Wakfu se tarit et Willow se leva, sonnée et abattue.

Amenez-la immédiatement au village, dit-elle dans un souffle. Mon soin ne dura pas longtemps.

Yugo l'attrapa par la taille sans un mot, le moral dans les sandales. Elle se blottit dans ses bras et inspira profondément, s'imprégnant de son odeur, si familière et rassurante.

Tu as fait ce que tu as pu, lui murmura-t-il en l'étreignant.

"J'aurais tant voulu sauver la Muloune." lui répondit-elle télépathiquement, la gorge nouée par l'émotion.

Je sais mais elle a choisi de venger les siens et de protéger sa fille. Tu ne pouvais pas le prévoir.

Elle hocha la tête et se détacha de ses bras à regret. Elle observa Mordan qui tenait toujours la Gardienne dans ses bras, anéantie et les Mulous qui couinaient doucement près du corps de leur mère. Elle s'approcha d'eux et s'assit près d'eux. L'un d'eux se redressa et se mit à grogner. Elle leva la main en signe de paix.

"Je ne vous veux pas de mal. Simplement savoir si je peux vous être d'une quelconque utilité." Elle avait diffusé son message de sorte que Mordan, Kononomé, Yugo et les quatre Mulous soient les seuls à l'entendre. Ces derniers finirent par se dresser sur leurs pattes, l'observant avec circonspection.

"Tu n'es pas comme eux." déclara l'un d'eux.

"C'est vrai. Je ne viens pas de cette planète."

"Lui non plus, fit-il en désignant Yugo d'un coup d'oeil rapide. Mais l'aura que tu dégages est bien plus puissante."

"J'ai… certains dons disons… divins."

Kononomé se dégagea des bras de Mordan et se laissa tomber près d'elle, le visage inondée de larmes. Lui attrapant les mains, elle la regarda droit dans les yeux.

Vous pourriez la ramener, demanda-t-elle d'une voix chevrotante.

Willow se figea, hébétée et horrifiée. La pauvre enfant était si désespérée. Elle aurait tant voulu la soulager et ramener sa mère d'Incarnam. Mais elle le refusait même si cela pouvait être possible. C'était contre nature et injuste. Pourquoi ramènerait-elle la Muloune et pas d'autres personnes ayant perdu la vie ?

Elle serra les mains de la Gardienne dans les siennes et lui rendit son regard.

Je suis désolée, Kononomé mais c'est impossible, dit-elle d'une voix douce. Et ce n'est pas ce que ta mère désirerait. Avant d'attaquer Akar, j'étais à son chevet. Je voulais la soigner mais elle a refusé.

Vous mentez, s'écria la Gardienne en écartant ses mains. Ma mère ne nous auraient jamais abandonné.

Elle en avait assez de vivre cachée de la mort. Mais elle est partie en sachant qu'à présent, vous seriez tous en sécurité.

Vous mentez…

La jeune fille avait prononcé ces paroles avec désespoir mais devant le regard franc et désolée de l'Eliatrop elle s'effondra une nouvelle fois en larmes. Willow l'attira dans ses bras et l'y serra de toutes ses forces, luttant elle-même contre les larmes.

Elle ne pouvait s'imaginer sa douleur, vivre sans sa mère, sans son père… Quel tour terrible du destin. Pourtant, elle se refusait de tenter quoi que ce soit pour ramener la mère de Kononomé. Les êtres étaient conçus pour naître, grandir puis vieillir et enfin retourner sur Incarnam pour recommencer un nouveau cycle.

Ta mère attends de toi que tu continues de vivre et à protéger cette forêt, dit-elle doucement. Non pas en faisant la guerre aux habitants de Sipseth mais en les éduquant, en leur apprenant à respecter l'environnement dans lequel vous vivez tous. Tu leur apprendras à vivre en harmonie avec la nature et ils t'enseigneront leurs coutumes. Qui mieux que toi pourrait accomplir cette tâche ?

Kononomé l'avait écoutée avec attention, les larmes continuant à rouler sur ses joues. Pourtant, Willow put sentir qu'elle était apaisée. Elle passa une main sur ses joues, essuyant ses larmes et lui sourit, encourageante avant de se lever.

Allons trouver le plus bel endroit de l'île, dit-elle en lui tendant la main.

La Gardienne la prit et la serra en tremblant. Willow observa un instant ses compagnons, Yugo la regardait avec admiration et affection alors que Mordan… Elle devinait son soulagement et sa reconnaissance mais aussi un autre sentiment, en sourdine qu'elle ne parvint pas à définir.

Vous nous suivez, demanda-t-elle.

Je vais aller prendre des nouvelles de Titi et des autres, annonça Yugo. Allez-y tous les deux.

Il déposa un baiser sur la tempe de sa compagne et salua respectueusement Kononomé et sa meute avant de disparaître à travers un portail. Willow fit signe à Mordan d'approcher et passa son bras sous celui du jeune homme. Puis, elle tendit la main vers la dépouille de la Muloune et un filet de Wakfu sortit de sa paume, soulevant avec douceur l'ancienne Gardienne.

Nous vous suivons, Gardienne, dit-elle.

Kononomé ramassa la cape et la meute se mit en route. Ils marchèrent jusqu'à la nuit tombée, dans un silence solennel. Kononomé les guidait vers le coeur de la forêt.

Tu n'es pas blessé, demanda-t-elle enfin à Mordan.

Seulement quelques estafilades, grâce à toi, répondit-il d'une voix éteinte. Mais c'est une bien maigre consolation.

Je suis désolée, Mordan. Nous n'aurions pas dû nous absenter…

Rien de ce qui est arrivé n'est votre faute, la coupa-t-il. C'est moi qui est conduit Akar jusqu'à leur tanière. Je voulais seulement les prévenir…

Willow posa une main apaisante sur son bras.

La seule responsable, c'est Akar. Nous nous occuperons de son cas dès notre arrivée. Je te le promets.

Il hocha la tête et serra sa main. Observant les alentours, ils aperçurent bientôt une lueur tenue à travers les arbres. Elle était d'un bleu pâle et doux comme le Wakfu. Bientôt ils constatèrent que la lueur provenait d'un lac. Il y avait un tout petit îlot couvert de fleurs au centre, accessible par des dalles de pierres. Kononomé s'arrêta sur la berge et se tourna vers eux.

Pourriez-vous la déposer au centre, demanda-t-elle.

Willow hocha la tête et déposa délicatement la dépouille à terre. Cela fait, elle s'éloigna de quelques pas et revint se mettre à côté de Mordan.

"Nous allons assister à un rituel encore jamais observé" lui dit-elle.

Il tressaillit et la dévisagea, surpris. Elle grimaça, gênée.

"Désolée. Yugo m'a déjà dit que c'était déstabilisant mais maintenant que je sais utiliser la télépathie, je ne peux plus m'en passer."

"C'est génial mais aussi super flippant" avoua-t-il.

Willow se permit un sourire. Si le Masqué parlait ainsi, c'était qu'il avait repris du poil de la bête. Elle était rassurée. Elle avait de nouveau le Mordan qu'elle connaissait près d'elle, pas celui en colère, en manque d'assurance ou désemparé, mais un Mordan, décontracté, franc et empathique.

Ah Momo, pendant que j'y pense : tu ne voudrais pas changer de masque avant de rire comme un forcené ou de taper quelqu'un sans raison ?

Le Zobal tressaillit puis elle entendit un léger rire s'échapper du masque.

"Bonne idée." dit-il simplement avant de s'exécuter. "C'est vrai que c'est quand même hyper pratique comme moyen de communication !"

Quand ils aperçurent les remparts de Sipseth, les deux Mulous s'arrêtèrent. Willow et Mordan firent de même et les contemplèrent un moment en silence puis la jeune fille mit genoux à terre et tendit une main, paume en avant. Un des Mulous s'avança et se frotta contre elle. Avec une extrême douceur, elle enfonça sa main dans le poil rêche de la bête, extatique. Un des gardiens de la forêt lui faisait l'honneur de la laisser le caresser.

"Vous serez toujours la bienvenue sur nos terres, Déesse." dit-il en inclinant la tête.

"J'espère pouvoir y revenir prochainement" lui répondit-elle, touchée. "Merci de nous avoir permis de rendre hommage à votre mère."

"Vous nous avez permis de mettre fin à une guerre qui n'avait que trop duré. C'est à nous de vous remercier. Grâce à vous, notre soeur va enfin pouvoir vivre en paix avec les siens."

"J'en suis heureuse."

Elle déposa un baiser sur son museau et se redressa. Kononomé était restée auprès de l'îlot. Willow ne s'expliquait toujours pas ce qui s'était passé. Elle l'avait pourtant vu de ses yeux, en vision draconique également. Le corps de la Mulouve s'était… désagrégé en milliers de particules de Wakfu qui s'étaient envolées dans la nuit étoilée. L'Eliatrop en avait eu les larmes aux yeux tant le spectacle avait été beau. Elle avait fini par y ajouter sa propre énergie, accompagnant le Wakfu de la mulouve jusqu'à Incarnam, l'espérait-elle.

Tout ce qu'il était resté de l'ancienne Gardienne était trois crocs que Kononomé avait partagé avec Mordan et Willow.

Nous sommes à présent liés, avait annoncé la Princesse. Ces crocs nous permettrons de nous retrouver quand nous en aurons le plus besoin.

Les dents de Mulou étaient imprégnées de Wakfu et connectées entre elles. A n'en pas douter, Willow pourrait les retrouver sans problème mais elle ne savait comment ils pourraient faire de même.

Ils saluèrent les Mulous et frappèrent à la porte du village. Un Zobal ouvrit une trappe au niveau de leurs yeux et en les voyant la ferma violemment pour ouvrir le battant en grand aussi heureux que surpris. Willow reconnut un des frères de Mordan, Kelpan peut-être, qui serra son petit frère dans ses bras.

J'ai bien cru qu'elle allait te tuer cette fois, souffla-t-il à son frère en le tenant à bout de bras.

Ça fait des années que je me tue à vous dire qu'elle ne nous veut aucun mal, répliqua Mordan avec calme. Elle…

Il s'interrompit en sentant la main de Willow sur son épaule. Il tourna la tête et comprit à son regard que ce n'était ni le lieu ni le moment pour parler de ça. Il hocha imperceptiblement la tête et se retourna vers son frère.

Je vais aller annoncer aux autres que je suis rentré, dit-il simplement.

Je t'aurais bien accompagné mais Dame Akar a renforcé les tours de garde…

"En plus d'être cruelle et suicidaire, elle est stupide." lui glissa mentalement Willow. "Votre chef est géniale, Mordan. Vraiment au top."

Le masqué laissa échapper un éclat de rire. Son frère le dévisagea sous toutes les coutures, inquiet. Mordan se reprit et posa une main apaisante sur son épaule.

T'inquiète, on s'occupera de son cas demain.

Et il le salua, sans lui laisser le temps de l'interroger davantage. Willow le suivit, un sourire mutin éclairant son visage puis passa son bras sous celui de son ami, heureuse de le voir se rebiffer.

Je vais aller avertir tes parents et ta soeur, annonça-t-elle quand ils arrivèrent devant l'infirmerie. Va te faire soigner et prendre des nouvelles des filles. Titi sera heureuse de te voir à son réveil.

Tu crois, demanda-t-il, tout penaud.

Oh que oui ! En plus, tu lui ramènes un beau présent.

Elle désigna la Relique du menton et s'éloigna, sereine. Tout était pour le mieux. Kononomé s'était apaisée et était prête à travailler main dans la main avec les habitants de Sipseth, ils avaient récupéré la Relique des Srams et Akar serait mise hors d'état de nuire d'ici leur départ, elle s'en assurerait personnellement. Elle activa sa vision draconique et repéra Yugo dans la grande bâtisse au centre du village ainsi qu'une bonne partie des habitants.

"Yugo , qu'est-ce qu'il se passe ?"

"Les habitants ont décidé de se réunir pour un conseil extraordinaire. Les guerriers présents pendant l'attaque sont en train de témoigner mais les avis sont partagés. Je pense que vous feriez mieux de venir, Mordan et toi."

"Mordan est à l'infirmerie. Ses parents sont avec toi ?"

Yugo lui répondit à l'affirmative à son plus grand soulagement. Ouvrant un portail, elle se zappa directement à l'entrée de la grande salle où le village s'était rassemblé. Son entrée provoqua un silence pesant sur l'assemblée qui, loin de l'intimider, lui donna courage. Elle avait la possibilité de réparer une injustice et de permettre à la Gardienne et aux habitants de cette île paisible de vivre en harmonie.

Elle se dirigea d'abord vers le couple Vortival et leur assura que Mordan était rentré sain et sauf. Pema la remercia tandis que Jalsan retenait des larmes de soulagement. Elle leur demanda pourtant de rester encore, voulant s'assurer de leur présence pour la suite des évènements qui allait décider de l'avenir du village et de la forêt. Elle regarda Yugo quelques secondes, confiante puis s'avança au centre de la grande salle.

Habitants de Sipseth, commença-t-elle d'une voix forte. Accepteriez-vous que je prenne la parole afin de vous relater les tragiques événements dans leur intégralité ?

Un brouhaha s'éleva dans l'assistance, certains refusant qu'une étrangère prenne part au conseil du village, d'autres se demandant au contraire si cela n'aurait pas du bon. Finalement ce fut Yonsan qui coupa court au débat.

Cette demoiselle est l'un des compagnons de Mordan, tonna-t-il. Ayez au moins la décence de l'écouter.

Tous approuvèrent et s'installèrent. Willow remercia le vieil homme et leur raconta les événements de son arrivée avec Yugo jusqu'à son retour avec Mordan quelques minutes plus tôt. Pendant tout son récit, les zobals ne dirent mot, horrifiés d'apprendre la perfidie de leur chef. Ce que Willow était en train de sous entendre était difficile à accepter car depuis que Dame Akar dirigeait le village, elle l'avait fait avec brio, faisant toujours passer les intérêts de Sipseth avant les siens. Elle avait toujours refusé de se marier et d'avoir des enfants, d'avoir sa propre maison ou d'accorder des avantages à sa famille. Certains le firent remarquer à Willow, refusant de la croire mais elle ne se démonta pas.

Dame Akar a vu son père mourir sous les crocs de la Muloune, rappela-t-elle. Cela ne suffirait-il pas à distiller la haine dans vos coeurs ? Elle voulait le venger et elle y est parvenue. A présent, c'est à vous de décider si vous avez encore une raison de vous battre contre les gardiens de la forêt. Kononomé et les siens sont prêts à travailler main dans la main pour préserver cette forêt qui rescelle nombre de secrets.

Voyant que la plupart n'était pas encore convaincue, elle sortit la dent que la nouvelle Gardienne lui avait confié et la montra.

Cette dent est l'une des trois que la Muloune a laissé, annonça-t-elle. Les deux autres ont été confié à Mordan et la Princesse Kononomé. Elles représentent l'unité de vos peuples.

Alors, pourquoi possédez-vous la troisième, demanda une zobale.

Parce que c'est grâce à elle que le combat a pris fin, déclara un guerrier en se levant. C'est elle qui nous a empêché de nous entretuer avec Mordan et son compagnon et c'est encore elle qui a sauvé Dame Akar alors qu'elle aurait pu succomber à ses blessures.

Un nouveau brouhaha s'éleva dans toute la salle, des pour et des contre se disputèrent la raison, mais le fin mot de la soirée fut donné par Yonsan. Le vieux sage proposa qu'un vote soit tenu demain dans la matinée. Ainsi, la nuit portant conseil, les esprits échauffés pourraient se calmer et réfléchir clairement à la décision à prendre. Un choix d'une importance capitale, puisqu'il entraînerait forcément des changements dans la régence du village. Les coeurs en émoi des Zobals accueillirent cette proposition avec soulagement pour la plupart. La nuit était déjà bien avancée, tous se retirèrent sans demander leur reste. Leur sommeil promettait d'être apaisant.