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Chapitre 4 : Back in the shadows


- Ah- Ah- Ah- Atchoum !

Kyoya jeta un coup d'œil à Ginga. Celui-ci grelottait sur le canapé, enveloppé de plusieurs couvertures malgré les températures plus qu'agréables qui régnaient à l'intérieur. Il était dans cet état – gelé et enrhumé – depuis la veille et il ne semblait pas prêt à aller mieux.

- Ça ne te serait pas arrivé si tu ne te comportais pas comme un gamin, lui fit remarquer Kyoya en posant une tasse de chocolat chaud sur la table basse.

Seul un reniflement pathétique lui répondit. Évidemment. Ginga n'avait aucun argument contraire : c'était entièrement de sa faute s'il était dans cet état. Il avait passé les derniers jours à batifoler dans la neige. Des heures chacun sans interruption. Ce qui devait arriver finit donc par arriver : il était tombé malade.

Kyoya alluma la télévision puis vint s'asseoir sur le canapé, pas trop près de lui : il ne comptait pas attraper ça.

- Merci, murmura Ginga d'une petite voix.

Il prit la tasse et but tranquillement, le regard perdu sur les publicités variées qui passaient à l'écran. Un petit sourire vint flotter sur ses lèvres malgré la fatigue.

- Ce sont bientôt les fêtes. On va bien s'amuser.

Kyoya fronça le nez. Toutes ces idioties familiales, remplies de codes à suivre, ce n'était pas son truc. Les gens semblaient encore plus hypocrites que d'habitude pendant cette période. Rien ne lui plaisait. Rien ne l'intéressait. Il n'y aurait aucune chance pour qu'il s'amuse – de toute façon, ce n'était pas son genre de s'amuser. L'unique point positif serait qu'il passerait du temps avec Ginga. Mais il y avait autre chose, un point négatif qui l'empêchait de se réjouir à cette perspective : ces fêtes étaient familiales. Ce qui voulait dire que le père de Ginga passerait sans doute plus de temps dans la maison. Kyoya ne l'avait pratiquement jamais côtoyé mais cela ne signifiait pas qu'il était prêt à passer du temps en sa compagnie. Il ne savait donc pas encore ce qu'il ferait pendant les fê improviserait le jour même. Pas besoin de s'en inquiéter plus tôt.

Ginga posa la tasse vide sur la table et se mit à zapper. Lentement. Il y eut une pub pour un jeu vidéo d'aventure puis pour une peluche de pégase qui marchait et battait des ailes. Kyoya jeta un coup d'œil à Ginga. Il ne semblait pas intéressé. Une pub pour un traiteur. Une publicité pour une assurance-vie – la fin d'année, toujours tellement joyeuse ! Un homme serrant une femme dans ses bras et murmurant dans ses cheveux qu'il l'aimait et la protégerait envers et contre tout. Pfff... Ridicule. Si elle était incapable de se défendre toute seule, c'était son problème. Et lui, il était tellement stupide de s'enchaîner ainsi à un boulet – comment qualifier autrement une personne incapable de se défendre seule ? Kyoya fronça le nez. Toute cette histoire était extrêmement stupide. Il ne ferait jamais ce genre d'erreur lui. C'était une mauvaise tactique pour la survie. La seule personne à laquelle il était un tant soit peu attaché était Ginga et il n'avait aucun besoin de le protéger : Ginga savait parfaitement se défendre seul. Si Busujima avait réussi à le blesser, c'était uniquement grâce à un concours de circonstances – l'effet de surprise, le surnombre, l'arme. Il n'aurait jamais pu le vaincre à la loyale et, maintenant, Ginga savait qu'il devait se méfier de ce genre de mauvais tours. Il ne se ferait pas piéger deux fois.

Ginga zappa à nouveau. Des gens couraient dans tous les sens pour échapper à une coulée de lave et à une tempête de neige. En même temps. Improbable mais nettement plus intéressant que le précédent film. Un talon se cassa. Une fille s'étala sur le sol et...

Ginga changea de chaîne. Dommage. Juste au moment où ça devenait réellement intéressant.

Ginga continua ainsi longtemps, sans rien trouver qui lui plaisait. Kyoya se contenta de rester auprès de lui pour lui tenir compagnie. C'était une autre chose qui était bien avec Ginga : même s'il aimait bien parler, il ne le poussait jamais à avoir de grandes discussions. Ils pouvaient rester ensemble pendant des heures sans prononcer une seule parole, simplement côte à côte, comme quand ils regardaient les étoiles.

Finalement, Ginga posa la télécommande sur le canapé et bascula la tête en arrière.

- Y'a rien.

Il pencha la tête en avant et passa une main sur ses paupières. Il semblait épuisé. Kyoya lui donna un léger coup dans la jambe pour attirer son attention. Ginga renifla.

- Pourquoi t'as rien toi ? C'est injuste.

- Parce que je ne me suis pas roulé dans la neige.

- Je ne me suis pas roulé dedans : je faisais des anges de neige.

- C'est ce que je dis.

Ginga marmonna une réponse incompréhensible. Kyoya eut un rictus. Il pouvait bouder autant qu'il le voulait, ils savaient tous les deux qu'il avait raison. Il s'était comporté de manière ridicule et, aujourd'hui, il en payait le prix. C'était parfaitement mérité.

- Bon. Et si on mangeait ?

Kyoya leva les yeux au ciel. Il ne pensait qu'à ça.

- C'est dommage que Madoka ne soit pas là, se plaignit Ginga. Elle cuisine des hamburgers délicieux. Je suis sûr que j'irais mieux si je pouvais manger un de ses hamburgers.

- Tss ! Raconte pas n'importe quoi. C'est juste de la bouffe.

Ginga lui sourit. L'agacement de Kyoya reflua. Il semblait incapable de rester en colère longtemps quand Ginga se trouvait dans les parages.

- Ce n'est pas seulement de la nourriture : ce sont des hamburgers.

Sa voix vibrait de dévotion. Qu'est-ce qu'il pouvait être ridicule avec ça. C'était un cas incurable.

- Et elle les cuisine vraiment bien.

L'exaspération amusée de Kyoya disparut. Il montra les dents, comme un animal sauvage s'apprêtant à attaquer. Pourquoi finissait-il toujours par parler d'elle ? Elle était loin alors qu'il était là, avec lui. Elle n'avait aucune importance.

- Peut-être qu'on repassera par sa ville. Ce serait bien que tu la rencontres.

Ginga renifla.

- Comme ça, tu verras à quel point elle est sympa et que sa cuisine est vraiment bonne.

- Arrête ! s'agaça Kyoya.

Le sourire de Ginga s'évanouit. Il cligna plusieurs fois des yeux, perturbé par sa réaction. Alors qu'il allait poser une question, un éternuement l'interrompit. Il renifla.

- Pourquoi ça s'arrête pas ?

- Parce que tu es un idiot.

Kyoya se leva du canapé. Il adressa un regard dédaigneux au rouquin qui semblait partagé entre la confusion devant l'attitude de Kyoya et la fatigue due à la maladie.

- Ça n'est pas un exploit de cuisiner un hamburger, déclara Kyoya.

Il était certain que c'était très facile en fait. Si cette Madoka y arrivait, il n'y avait aucune raison pour que lui échoue.

Avec cette pensée, il se dirigea vers la cuisine. Des bruissements puis des pas patauds lui indiquèrent que Ginga se levait et le suivait. Il ne se retourna pas. Il entra dans la cuisine. Cette partie de la maison ne lui était pas vraiment familière : il y avait mis les pieds aujourd'hui pour la première fois quand il avait préparé le chocolat de Ginga. Ginga et lui avaient l'habitude de déjeuner dehors ou de commander à manger. Ils ne cuisinaient pas.

Kyoya ouvrit le congélateur. Il était vide.

- Qu'est-ce que tu fais ? lui demanda Ginga, emmitouflé dans sa couverture.

Kyoya ferma le congélateur puis ouvrit le réfrigérateur. Rien d'intéressant de ce côté-l^non plus.

- Je vais préparer des hamburgers.

- Vraiment ? s'étonna Ginga avec espoir.

Kyoya ne voyait pas la peine de répondre à cette question tant la réponse était évidente.

- Il n'y a rien pour faire des hamburgers ici mais ça me fait plaisir. Merci.

Ginga lui sourit doucement.

- Il faut quoi pour faire des hamburgers ?

- Un bon steak, du pain et du ketchup. Pourquoi ?

Sans répondre, Kyoya le contourna et quitta la cuisine. Il prit de l'argent dans la réserve que le père de Ginga leur laissait. Il attrapa sa veste en passant dans l'entrée et l'enfila avant de sortir de la maison. Le froid lui mordit le visage et les mains. Quelques centimètres de neige recouvraient le sol, piétinés là où Ginga s'était amusé. Kyoya avança à vive allure. La neige craquait sous ses pas. Par endroit, des plaques de glaces tentèrent de le faire glisser mais il conserva un équilibre parfait.

Kyoya grimaça en avisant des hordes de gamins jouer dans tous les coins. Il y en avait trop, partout. Il avait du mal à tous les éviter. La neige les mettait dans le même état de surexcitation que Ginga. Pire même. Ils couraient, tombaient, se relevaient. Ils criaient de joie ou se chamaillaient. Ils faisaient des bonshommes de neige et des batailles de boules de neige. Ils étaient nombreux, bien trop nombreux, et faisaient un raffut pas possible.

Kyoya adressa un regard noir à un enfant qui s'approcha trop de son espace personnel. Cela suffit à l'intimider et à l'éloigner de lui. Tant mieux.

Kyoya avisa enfin le magasin de nourriture. Il ne croyait plus pouvoir y arriver. Il y avait tant de monde dans les rues. Il avait l'impression qu'ils faisaient tout leur possible pour l'empêcher d'atteindre sa destination.

Il entra dans la boutique. Le froid qui collait à sa peau le brûla quand il fut à l'intérieur. Il se figea. Il y avait tout autant de monde que dehors. Tout aussi agité. Il lutta contre l'envie impérieuse de sortir et de rentrer chez lui – chez Ginga. Il avait pris la peine de venir jusqu'ici. Il était hors de question qu'il rentre bredouille.

Il s'avança au milieu des rayonnages, prenant garde à ne pas glisser sur le sol couvert de traces humides et neigeuses. Il regarda méchamment les autres clients pour les inciter à s'écarter de son passage. Il prit les ingrédients qu'il fallait puis repartir vers l'entrée où se trouvaient les caisses. Il grogna en voyant la file d'attente interminable qui s'étendait devant lui. Il songea un instant à abandonner ses courses là et à partir mais ça voudrait dire qu'il avait fait tous ces efforts pour rien.

Sans compter que Ginga serait certainement déçu s'il revenait sans les précieux ingrédients à hamburger.

Kyoya décida de prendre son mal en patience. Autant qu'il put. Il piétinait sur place, mourant d'envie de partir. Il y avait trop de gens qui grouillaient, gigotaient, faisaient du bruit – pourquoi ne pouvaient-ils pas rester tranquilles ? Il grogna sur une jeune femme qui s'approcha bien trop de son espace vital. Cet avertissement suffit à la faire reculer. Kyoya plissa le nez avec mépris. Elle n'était pas complètement idiote finalement.

Enfin, son tour vint. Il ne prononça aucune de ces politesses hypocrites dont les gens raffolaient et que la caissière tenta de lui servir. Comme s'il avait du temps à perdre avec ce genre d'idioties.

Il paya, récupéra ses achats et sortit. L'air froid qui mordit son visage lui fit du bien. Finalement, il n'y avait pas tant d'agitation que ça dans les rues. Il y avait même pas mal d'espace et les gens n'étaient pas si nombreux.

Il se sentirait mieux quand il s'éloignerait quand même.

- Hé Yoyo !

Kyoya se figea. Il s'ébroua et se remit en route. Peut-être que s'il l'ignorait, il finirait par disparaître.

- Yoyo !

Kyoya accéléra. Il ne fuyait pas, pas du tout. Il était courageux. Il ne fuyait pas devant un gamin qui ne lui arrivait même pas à la taille. Il n'avait juste pas de temps à perdre avec lui.

Une forme blanche et blonde jaillit devant lui. Yû. Kyoya dut s'immobiliser. Évidemment, il avait fallu qu'il ne tombe pas lui, qu'il réussisse à tenir sur ses deux pieds alors que tout le monde perdait l'équilibre.

Yû leva ses immenses yeux vert vers lui.

- Salut Yoyo !

- Ne m'appelle pas Yoyo.

- Ça fait un moment que je t'appelle. Tu ne m'as pas entendu ?

Et toi, tu n'as pas pris en compte ma remarque, s'exaspéra intérieurement Kyoya.

Mais ça ne valait pas la peine de s'appesantir là-dessus.

- J'ai pas de temps à perdre. Je dois rentrer chez... chez Ginga.

Son poing se crispa sur la lanière de son sac et il se mordit la lèvre. Il s'était rattrapé juste à temps.

- En parlant de Gingy... Il n'est pas avec toi ?

- Il est tombé malade.

- Comment ça ?

Kyoya soupira. Cette discussion ne finirait donc jamais ?

- Il n'a rien trouvé de mieux à faire que de rouler dans la neige.

- Comme je le comprends ! C'est génial toute cette neige.

Yû se mit à sourire de tout son cœur.

- J'ai fait un super méga trop cool bonhomme de neige. C'était le plus beau et le plus grand de tous les temps ! Et puis j'ai essayé de faire une bataille de boules de neige avec Tsubasa mais il n'a pas voulu. Il esquive super bien, tu sais ?

- Comment je suis censé savoir ça ?

- La neige, c'est génial ! Tu n'es pas d'accord ?

Cette discussion tournait en rond.

- Je dois rejoindre Ginga.

- Parce qu'il est malade, c'est ça ?

- Oui.

- Et il est tout seul ? s'inquiéta l'enfant, perdant son sourire.

Kyoya retint un soupir.

- Oui, il est seul.

- Alors qu'est-ce que tu attends pour le rejoindre Yoyo ? Il a besoin de toi. Pourquoi tu perds ton temps ici ? Fonce.

- Arrête de m'appeler Yoyo ! Je te signale que j'y serais déjà si tu ne t'étais pas mis en travers de ma route !

- Ouais, ouais. N'empêche que tu bouges toujours pas.

Kyoya grogna. Il adressa un regard noir à l'enfant avant de reprendre sa route. Ce genre de chose ne lui serait jamais arrivé avant qu'il rencontre Ginga. Personne ne se serait jamais permis de lui parler ainsi. Les gens qu'il croisait en sa compagnie ne le prenaient pas au sérieux.

Il ralentit le pas en se rendant compte qu'il s'était presque mis à courir. Ginga n'allait pas si mal. La preuve : il était encore capable de se plaindre et de vouloir des hamburgers. Il était loin du seuil de la mort. Kyoya n'avait pas à se dépêcher.

Il atteignit la maison en quelques minutes. La chaleur qui régnait à l'intérieur chassa le froid qui avait infiltré sa peau. Il ôta sa veste et se débarrassa de ses chaussures dans l'entrée. Il avait à peine terminé que Ginga apparut, emmitouflé dans sa couverture. Il semblait tout aussi pathétique que quand il était sorti, même plus encore car Kyoya avait eu le temps de perdre l'habitude de son aspect malade.

- Tu es revenu !

Il y avait tant de bonheur et de surprise dans sa voix que Kyoya en fut vexé.

- Tu pensais que je partirai ?

Ginga lui sourit, le déstabilisant. Même dans son état actuel, ses sourires avaient quelque chose de spécial. D'unique.

- Non. Je pensais juste que ça te prendrait plus de temps.

La colère de Kyoya s'évapora. Il souleva son sac.

- Ce n'était pas grand chose non plus.

Ginga se pencha, posant un regard curieux sur le sachet. La joie pétilla tout autour de lui.

- C'est bien ce que je crois ?

Kyoya leva les yeux au ciel.

- Je t'ai dit que je sortais chercher de quoi faire des hamburgers.

- C'est vrai.

Kyoya contourna Ginga et prit la direction de la cuisine d'un pas fier. Le rouquin trottina derrière lui. La pièce lui était un peu moins étrangère que le matin même. Il posa le sachet sur le plan de travail puis ouvrit les placards, à la recherche d'ustensiles de cuisine. Il savait qu'il pouvait y arriver. Ce n'était pas si compliqué de faire des hamburgers. Si cette Madoka y arrivait, il n'y avait aucune raison qu'il échoue.

Sa mâchoire se crispa à l'évocation de la jeune fille. Il n'y avait aucune raison qu'il échoue.

Il prit une poêle, la posa sur le plateau de cuisson et versa un steak dessus. Il tritura plusieurs boutons jusqu'à ce qu'une flamme s'allume.

- Tu as l'air motivé, commenta Ginga, amusé.

Kyoya se tourna vers lui.

- Ne dis pas n'importe quoi, marmonna-t-il.

Ginga renifla, sans perdre son air amusé.

- Je devrais apprendre à cuisiner des hamburgers. J'aime tellement ça... Ce serait une bonne idée tu ne crois pas ?

Il renifla une nouvelle fois.

- Si tu m'éternues dessus, je te lance le steak à la figure, compris ?

Ginga eut l'audace de rire. Kyoya se tourna vers les plaques de cuisson. Il tourna un bouton pour augmenter le feu. Plus vite ce truc serait cuit, plus vite Ginga lui ficherait la paix.

Une flamme envahit soudainement la poêle. Kyoya lâcha le manche, les sourcils froncés. Ce n'était pas censé faire ça, si ?

Kyoya baissa la force du feu mais la flamme ne s'éteignit pas. Il prit la poêle, la porta jusqu'à l'évier et versa de l'eau dessus. Enfin, la flamme disparut. Il ferma le robinet. Une forme noirâtre reposait dans la poêle. Elle ne ressemblait plus vraiment à un steak. Elle ne semblait même pas comestible.

- Je ne savais pas que c'était possible, murmura Ginga, soufflé.

Kyoya lui adressa un regard noir mais il ne le remarqua pas : son attention entière restait focalisée sur le contenu de la poêle.

- Dégage.

- Pardon ?

- Je veux que tu dégages. Tu me déconcentres.

Ginga cligna des yeux, sans répondre, comme s'il ne comprenait pas son ordre. Ce n'était pas si compliqué pourtant !

Exaspéré, Kyoya posa une main sur son dos et l'obligea à se retourner. Il le poussa ainsi jusqu'à la sorite de la cuisine. Quand, enfin, il commença à comprendre la situation, il se mit à protester. Sans l'écouter, Kyoya le conduisit jusqu'au seuil de la cuisine. Il plia les bras et le poussa de toutes ses forces. Ginga batailla pour garder l'équilibre, surpris par la violence de son geste. Il fit plusieurs pas hors de la cuisine avant d'avoir pu s'en empêcher. Tandis qu'il se retournait, Kyoya ferma la porte. Il eut le temps d'apercevoir son visage défait avant que le battant ne les sépare. Non mais quel cirque ! Ils n'étaient pas si loin l'un de l'autre. De plus, ils ne seraient pas séparés longtemps.

Kyoya lutta contre l'envie de rouvrir la porte pour observer sa réaction plus en détail. Il prit une profonde inspiration puis retourna vers la plaque de cuisson. Il pouvait y arriver. Il le savait. Ce n'étaient que des hamburgers. Des millions de personnes savaient les cuisiner. Il n'était ni plus bête ni plus maladroit qu'elles. Il y arriverait.

Son deuxième essai fut mieux réussi que le premier mais Kyoya ne se fiait pas trop à son allure. Quelque chose lui disait de s'en méfier. Il cuisinait pour Ginga, il ne comptait pas l'empoisonner. Il n'était pas prêt à prendre ce risque.

Il jeta celui-ci puis se lança dans son troisième essai. Celui-ci le satisfit davantage. Il semblait comestible. Mieux encore : il ressemblait à un véritable hamburger. Il devrait plaire à Ginga.

Il posa le plat dans l'assiette puis sortit de la cuisine. Ginga était resté devant la porte, un air de chien battu sur le visage. Il se ragaillardi quelque peu quand il aperçut Kyoya. Le vert lui tendit l'assiette avec un air faussement détaché. Il s'était déjà suffisamment ridiculisé dans cette historie. Il ne savait même pas comment qualifier son comportement. Quelle honte.

Ginga le regarda avec surprise.

- Ton hamburger.

Un éclair de compréhension brilla dans ses yeux. Il prit le sandwich.

- Merci.

Kyoya fit de son mieux pour ne pas l'observer pendant qu'il mordait dans le hamburger. Il voulait tellement savoir ce qu'il en pensait.

Ne sachant plus vraiment quoi faire de lui-même, il retourna dans la cuisine pour ranger l'assiette.

- C'est bon, déclara Ginga.

Kyoya s'immobilisa sur le seuil.

- Ce serait sympa qu'on cuisine ensemble la prochaine fois, tu ne crois pas ?

Kyoya n'osa pas se retourner. Il haussa les épaules, comme si cela lui était égal, et reprit sa route.

Ça s'était mieux passé que prévu.


XXX


Kyoya observait Ginga s'agiter avec perplexité. Ce qu'il faisait n'avait aucun sens, aucun intérêt. Il courait d'un bout à l'autre de la maison depuis le levé du soleil pour l'encombrer – il prétendait faire de la décoration mais Kyoya n'était pas du tout d'accord. Il avait disposé des babioles partout. Kyoya se demandait comment ils feraient pour se déplacer sans rien faire tomber. Ce serait difficile, surtout pour Ginga.

Ginga quitta la maison à toute vitesse avant de revenir tout aussi vite, faisant sursauter Kyoya. S'il continuait ainsi, il tomberait de nouveau malade.

Il disparut dans le couloir. Il y eut des bruits. Puis on traîna quelque chose sur le sol. Ginga réapparut plus lentement. Il faisait de son mieux pour amener un sapin dans le salon. Un sapin. Kyoya ne savait même pas qu'il y en avait un dans la maison.

Il fit une pause pour reprendre son souffle et se tourna vers lui.

- Tu veux bien m'aider ?

- Non.

S'il sembla déçu, il ne s'offusqua pas de sa réponse. Il se remit au travail. Il traîna l'arbre dans un coin, bousculant plusieurs des babioles qu'il avait installées. Il le mit en place. Une fois qu'il eut fini, il recula pour observer son travail. Il semblait plutôt fier de lui.

- Ça va être génial !

Ginga se tourna de nouveau vers lui. Avisant son regard interrogateur, il répondit :

- Papa et moi l'avons acheté hier, pendant que tu vadrouillais. Je compte le décorer aujourd'hui. Ça va lui faire une sacrée surprise quand il reviendra ce soir.

Son sourire s'élargit et devint nostalgique.

- C'est une des seules périodes de l'année où on passe vraiment du temps ensemble. J'adore les fêtes de fin d'année.

Il chassa la nostalgie de son expression et se remit à brûler d'enthousiasme.

- Ça te dirait de le décorer avec moi ?

Kyoya mit un instant à comprendre qu'il parlait de nouveau du sapin. Il secoua la tête.

- Sans façon.

- Tu ne sais pas ce que tu rates ! s'exclama joyeusement le rouquin.

- Tu ne sais pas à quel point tu es ridicule.

Ginga ne se vexa pas. Il ne se vexait jamais. Il ouvrit un carton qu'il avait déposé un peu plus tôt et en sortit des décorations. Il les accrocha sur le sapin. Il n'y avait aucune organisation, aucune vision d'ensemble, aucun thème. Juste des explosions de couleurs sur la robe d'un vert sombre de l'arbre. Du rouge côtoyait différentes teintes de bleu, d'or et d'argent. Il y avait de nombreux étoiles et pégases. Kyoya commençait à se demander s'il les avait vraiment acheté dans un magasin. Il ne pensait pas qu'il existait autant d'objets à l'effigie des pégases en vente. En tout cas, il n'avait jamais rien vu de tel dans les magasins. Il ne se souvenait pas avoir vu d'objet sur les pégases en fait. Ginga les avait peut-être fait lui-même, ou il existait un endroit spécial pour que les gens comme lui commandent ces babioles extravagantes.

Ginga repartit à toute vitesse. Il revint, portant une chaise. Il la posa au pied du sapin et se hissa dessus. Il plaça une étoile sur la cime de l'arbre. Il recula d'un pas et observa son travail avec fierté. Kyoya fut surpris de ne pas le voir tomber. Encore plus surprenant, Ginga réussit à descendre de son perchoir sans perdre l'équilibre. Il se tourna vers lui, brillant d'enthousiasme. Son écharpe suivit ses mouvements avant de retomber derrière lui. Un sourire courbait ses lèvres. Ses yeux miel pétillaient.

- Qu'est-ce que tu en penses ?

Le regard de Ginga se perdit derrière lui. Il courut vers l'arrière du canapé, le dispensant de répondre. Kyoya le suivit du regard. Il se mit à ramasser et à remettre en place tout ce qu'il avait fait tomber. Quand il eut fini, il se redressa, quelque peu essoufflé mais fier.

- Alors ?

Kyoya croisa son regard. Il détourna la tête et s'installa un peu mieux dans le canapé. Il ferma les yeux.

- Tu es ridicule.

C'était vrai. Et Kyoya ne comprenait pas comment il s'était retrouvé avec lui.

Des pas s'approchèrent. Un poids pesa sur le canapé, juste à côté de lui. Même si Ginga ne le collait pas, Kyoya pouvait ressentir sa chaleur.

- On va bien s'amuser. Ces fêtes seront les meilleures que je n'ai jamais vécu.

Un doux sourire résonnait dans sa voix. Kyoya ne put s'empêcher d'entrouvrir les yeux pour le regarder. Il avait l'air sincèrement heureux en cet instant. Comme si tout allait bien dans le monde. Comme si tout était parfait.

Et Kyoya ne pouvait s'empêcher d'y croire. Quand il le regardait sourire ainsi, quand Ginga le regardait, il avait l'impression que tout allait bien et que tout était à sa place. C'était terrifiant. Il se laissait bien trop influencer par lui. Il devrait trouver un moyen de s'éloigner de lui, d'instaurer une nouvelle distance entre eux. Il ne pouvait pas avoir une aussi grande faiblesse. Il ne pouvait pas laisser quelqu'un avoir une aussi grande influence sur lui. Il y penserait. Plus tard. Pour l'instant, il voulait juste profiter de la situation.

Il appuya sa joue contre l'épaule de Ginga et referma les yeux. Il l'écouta pendant qu'il discourait sur les fêtes, un enthousiasme très doux dans la voix. Il se laissa bercer par sa voix.


XXX


Kyoya vérifia une dernière fois le contenu de son sac. Il avait rassemblé toutes ses affaires. Il pouvait partir.

Il arrangea ses gants puis s'assura que son col roulé recouvrait sa gorge. Il enfila sa veste et l'ajusta. Il prit son sac et l'endossa. Il était prêt. Il n'avait plus qu'à sortir par la fenêtre et il serait libre. Il retrouverait la solitude qu'il aimait tant. Il goûterait de nouveau à la liberté. Il n'y aurait plus personne pour lui parler de choses stupides et passer son temps à essayer de le nourrir comme s'il était incapable de se débrouiller seul. Il redeviendrait celui qu'il était avant. Le fauve libre et solitaire qui n'avait aucune chaîne, qui ne dépendait de personne.

Pourtant, Kyoya ne bougea pas. Il se secoua. Il ne pouvait pas rester là. Il devait partir. S'il restait, Ginga continuerait d'agir comme s'ils étaient proches et qu'il faisait partie de son noyau familial. Il le domestiquait.

Kyoya posa un regard plein de regrets sur la porte de sa chambre, la seule cloison qui le séparait du rouquin si particulier. Rassemblant tout son courage, il tourna le dos à la porte et se dirigea vers la fenêtre. Il l'ouvrit silencieusement et se glissa à l'extérieur. Le froid se propagea sur son visage. Quand il se réceptionna, ses chaussures s'enfoncèrent dans la neige, produisant un crissement. Il tendit l'oreille. Rien ne bougeait autour de lui. Il referma la fenêtre. C'était fait. Ce simple début lui donnait l'impression d'être loin, très loin, de Ginga. Et il se sentait déjà incroyablement seul.

Son expression se durcit et une lueur déterminée brilla dans ses yeux. Il était un guerrier, un roi. Il n'avait besoin de personne.

Il s'éloigna de la maison, sans tenir compte du malaise de plus en plus important qu'il ressentait. Quelques jours. Ça ne durerait que quelques jours. Le temps que Ginga organise ses stupides fêtes puis il reviendrait.

Il reviendrait, même s'il n'en avait pas besoin.

Alors qu'il avançait dans les rues, Kyoya ne put s'empêcher de lever la tête vers la voûte nocturne. Lorsque son regard capta la lueur d'une étoile, il se maudit et baissa la tête. Il devait arrêter. À partir de maintenant, c'était comme avant sa rencontre avec Ginga. Il devait reprendre les habitudes de cette autre vie. Se prouver qu'il en était toujours capable. Qu'il n'avait pas besoin de lui.

C'était l'heure de son grand retour.


XXX


Kyoya se glissait d'ombre en ombre dans les rues, faisant de son mieux pour éviter les promeneurs. Il réussissait son épreuve haut la main. Ces quelques jours lui semblaient avoir duré une éternité et Ginga lui avait manqué chaque seconde mais il n'avait pas songé une seule fois à faire demi-tour. C'était une immense victoire. Ça lui prouvait qu'il n'était pas domestiqué, qu'il était toujours capable de vivre sans lui.

Il pouvait retourner chez lui maintenant. Surtout que ces idiotes de fêtes étaient enfin terminées.

Il s'ébroua. Ce n'était pas chez lui. C'était la maison de Ginga où il s'abritait parfois.

Son cœur fit un bond quand il aperçut la maison. Il ralentit et s'efforça de refréner son enthousiasme. Ce n'était qu'un endroit, parmi tant d'autres. Il n'avait rien de spécial.

Hormis que Ginga y vivait.

Maintenant son allure, il s'approcha de la maison. Il se faufila dans le jardin et prit immédiatement la direction de sa chambre. Veillant à ne pas faire de bruit, il ouvrit la fenêtre. Ce fut facile. Si cette maison était agréable, elle n'avait rien de sécurisé. Kyoya s'en serait inquiété s'il n'était pas capable de se défendre seul.

La chaleur l'accueillit dès qu'il se retrouva à l'intérieur. Il passa ses mains gantées sur ses joues. Les parcelles de peau nue le brûlaient. Il ferma la fenêtre. La température de la pièce augmenta radicalement.

Kyoya ôta ses gants. Son corps s'habitua peu à peu à la chaleur et se détendit. Il jeta ses gants sur son lit. Il enleva son sac et l'abandonna au pied du lit. Puis ce fut au tour de la veste qu'il laissa tomber à côté de ses gants. Ça faisait du bien de retrouver un véritable abri. Il n'avait qu'une envie : se pelotonner dans son lit et s'abandonner à la chaleur. Ce genre de pensées ne faisait pas de lui un être apprivoisé, qui acceptait de se laisser enchaîner. Seulement, l'hiver était loin d'être sa saison préférée. Il fallait trouver un abri décent. Il faisait horriblement froid. L'air lui-même devenait une arme contre laquelle il devait se défendre. Il attendait l'arrivée du printemps avec impatience.

Le printemps, quand Ginga lui montrerait la place de Leone parmi les étoiles...

Un sourire courba les lèvres de Kyoya mais il le réprima. Il était ridicule de réagir ainsi.

Kyoya se dirigea vers la porte. Il l'ouvrit. Il aperçut une ombre et fit un pas en arrière. Quelque chose se cogna avec force contre le sol, à l'endroit où ses pieds se tenaient quelques secondes plus tôt. Le bruit risquait de réveiller toute la maisonnée. Kyoya tendit l'oreille. Il n'y eut rien d'autre. Pas même un peu d'agitation.

La tension qui l'avait envahi se dissipa. Il baissa la tête. Quelle ne fut pas sa surprise de voir Ginga à moitié allongé sur le sol. Le rouquin clignait des yeux, comme s'il avait du mal à assimiler la situation.

- Qu'est-ce que tu fais là ? s'étonna Kyoya.

Ginga le fixait, immobile. Les épaules de Kyoya se crispèrent. Il ne comprenait pas ce qui se passait.

- Kyoya ?

- Qui d'autre ?

Ginga se mit brusquement debout. Kyoya ne put s'empêcher de faire un pas en arrière tant il fut surpris. Ginga franchit la distance qui les séparait. IL referma ses bras autour de lui et le serra contre son corps. Les yeux de Kyoya s'écarquillèrent. Il ne s'attendait pas à une telle réaction. Il ne s'attendait pas à revoir Ginga aussi vite en fait. Il pensait qu'il choisirait les circonstances de leurs retrouvailles, qu'il les maîtriserait. Comment devait-il réagir ?

- Tu es revenu, murmura Ginga.

Sa voix exprimait tant de soulagement que Kyoya fut incapable de s'énerver contre le non-respect de son espace personnel. Ginga le serra un peu plus contre lui avant de le lâcher et de reculer.

- Désolé. Je ne voulais pas me montrer...

Il n'acheva pas sa phrase. Il se contentait de le regarder. De l'observer. Kyoya sentit son pouls s'emballer.

- Je suis content de voir que tu vas bien.

Ginga leva la main et effleura sa joue. La gorge de Kyoya s'assécha. La paume de Ginga enveloppa sa joue. Son cœur s'arrêta puis se remit à battre de plus en plus fort. Kyoya écarta son visage. Il était complètement perturbé.

Ginga se figea. Il garda sa main suspendue dans les airs un instant avant de ramener son bras contre lui.

- C'est... c'est cool que tu sois revenu.

Ginga trépignait, comme s'il ne savait pas quoi faire de lui-même. Il finit par croiser les bras et par s'immobiliser.

- C'est cool, répéta-t-il dans un souffle.

Son regard balayait distraitement le sol, n'osant plus croiser celui de Kyoya. Il frappa le plancher du bout du pied puis se figea à nouveau. Il paraissait si mal à l'aise que Kyoya s'étonnait de ne pas le voir déguerpir à toute vitesse.

- Tu faisais quoi devant ma porte ?

Ginga releva la tête.

- J'attendais de voir si tu revenais et... j'oubliais !

Ginga se précipita hors de la chambre, laissant un Kyoya perplexe sur place. Il réapparut tout aussi vite dans l'encadrement.

- Tu restes là, hein ?

- Je ne pars pas dans l'immédiat.

Kyoya ne comptait pas lui dire qu'il n'avait aucune envie d'être à nouveau séparé de lui. Ses quelques jours d'errance n'auraient eu aucune utilité sinon.

Les épaules de Ginga se détendirent. Il opina avant de repartir. Apparemment, sa réponse lui suffisait.

N'ayant aucune idée de ce que Ginga voulait faire ou du temps que ça lui prendrait, Kyoya alla s'asseoir sur son lit. À quoi bon attendre debout comme un idiot ? Il étira ses jambes puis reposa ses pieds sur le sol. Il n'avait rien à faire pour passer le temps. Il ferma les yeux et tendit l'oreille, guettant le moindre bruit annonçant le retour de Ginga. Des pas précipités finirent par se faire entendre. Kyoya rouvrit les yeux et tourna la tête. Ginga s'immobilisa si violemment sur le seuil qu'il manqua de tomber. Il portait un paquet mât contre lui.

- Je peux ?

- Évidemment.

Ginga entra dans sa chambre et s'avança jusqu'à lui. Il lui tendit le paquet les deux mains.

- C'est... un cadeau.

Kyoya se crispa.

- Je n'ai rien pour toi.

Ginga sourit timidement.

- Tu m'as préparé des hamburgers. C'est un échange équitable.

Son ton était tout à fait sincère.

- Tu n'es qu'un goinfre, marmonna Kyoya en prenant le paquet d'une main.

Il sentait le regard de Ginga fixé sur lui. Il leva les yeux vers lui.

- Tu comptes rester comme ça longtemps ?

Ginga se tortilla sans savoir quoi faire. Avec un soupir, Kyoya se décala pour lui laisser une place. Ginga s'installa à côté de lui. Kyoya entreprit d'ouvrir le cadeau. Plus vite ce serait fait, plus vite Ginga partirait. Ce serait mieux. Son comportement était étrange ce soir. Il avait sûrement besoin d'une nuit de repos.

Le paquet contenait une boite. Levant les yeux au ciel, Kyoya l'ouvrit à son tour. Il se figea un instant puis en sortit un collier. Il entortilla la chaîne étincelante autour de ses doigts et le souleva pour en observer le pendentif. Il s'agissait d'un rond argenté gravé d'une tête de lion rugissante.

- Tu crois vraiment qu'un hamburger vaut ça ?

- Bien sûr. Pas toi ?

Kyoya ne s'abaissa pas à répondre à ça. Il s'étonnait que la famille de Ginga ne soit pas totalement ruinée vu le nombre de hamburgers dont il se nourrissait et le prix qu'il était prêt à payer pour chaque.

- Ça te plaît ?

Ginga attendait sa réponse. Kyoya jeta un nouveau coup d'œil au pendentif.

- Au moins, ça ressemble à un lion contrairement à cette chose, déclara-t-il en indiquant vaguement la peluche que Ginga lui avait offerte.

Malgré son ennui apparent, la peluche était bien installée sur son lit.

Ginga eut un sourire soulagé.

- Cool. Eh bien...

Il se leva et défroissa son pantalon.

- J'y vais. On se voit demain ?

- Oui.

Ses épaules se détendirent.

- À demain alors. Bonne nuit.

Il se dirigea vers la sortie sans se presser. Il referma la porte derrière lui. Kyoya écouta ses pas étouffés s'éloigner dans le couloir. Il reporta son attention sur le pendentif. Il captait chaque rayon de lumière. C'était le genre de collier qu'il aimait porter. Il en avait un de ce genre-là, avant, qu'il avait échangé contre un collier plus simple, fait d'une cordelette noire où pendait un faux croc. Peut-être qu'il le porterait. Il n'était pas encore décidé.

Il posa le collier sur la table de chevet. Cette décision attendrait demain. Il n'y avait aucune urgence.


XXX


Pelotonné dans un coin du canapé, son nouvel ordinateur posé sur les genoux, Ginga tapait un texte d'une main. Même si Kyoya ne le regardait pas, il pouvait entendre le cliquetis constant du clavier. Depuis que Ginga avait cet ordinateur, il mettait un point d'honneur à parler avec plusieurs des amis qu'il avait dans d'autres villes, comme cette Madoka dont il n'arrêtait pas de parler et ce Kenta qu'il avait rencontré à Scarline, peu de temps avant qu'ils se voient pour la première fois.

Une véritable perte de temps selon Kyoya.

Ginga referma son ordinateur avant de le poser sur la table basse. Assis à même le sol, adossé au canapé, Kyoya aperçut son mouvement du coin de l'œil. Ginga se redressa. Kyoya sentait que son regard s'était rivé sur lui. Même s'il ne le voyait pas, il sentait son sourire. De toute façon, Ginga souriait tout le temps. C'était son expression par défaut.

- Tu veux faire quoi aujourd'hui ?

- J'irais bien me promener...

Errer dans les rues, être en totale liberté et n'avoir à obéir à rien ni à personne. Voilà un programme fait pour lui.

Ginga se leva d'un bond, débordant d'un enthousiasme enfantin.

- Qu'est-ce qu'on attend alors ?

Kyoya le laissa s'éloigner de quelques pas sautillants avant de s'éclaircir la gorge pour attirer son attention.

- Il y a un problème ?

- Tu ne devrais pas sortir : tu vas encore vouloir te rouler dans la neige et tu vas encore tomber malade. J'ai supporté ça une fois, je ne le ferai pas deux. C'était à peine supportable.

Ginga fit une moue boudeuse. Il baissa la tête et se mit à frapper le plancher avec le bout de sa chaussure pour s'occuper.

- Faut pas exagérer...

Il s'immobilisa et glissa son regard vers lui.

- Tu vas sortir sans moi ?

Ça ne sonnait pas exactement comme un reproche, plutôt comme une profonde déception.

Kyoya fit mine de réfléchir.

- J'imagine que rester enfermé pendant un jour ne me tuera pas.

Ginga le dévisagea avec surprise. Toujours adossé au canapé, Kyoya étendit ses jambes pour les étirer avant de se replacer dans sa position initiale. Le rouquin s'illumina.

- Tu restes ?

- C'est ce que je viens de dire.

- Tu as envie qu'on fasse quelque chose de particulier ? On pourrait regarder un film.

- Avec des pégases ?

Ginga secoua lentement la tête, empreint d'un tout nouveau sérieux.

- Il n'y en a pas. Ce sera un simple film d'aventure.

Kyoya était surpris qu'il n'ait pas réussi à trouver des films avec des pégases avec toutes les babioles qu'il amassait à leur effigie. Ou qu'il n'en ait pas tourné un lui-même.

- On pourrait jouer à des jeux vidéos aussi. C'est sympa Pokémon, même s'il n'y a pas de pégase. Peut-être à la prochaine génération.

Tout ce dont il parlait disait vaguement quelque chose à Kyoya. Il avait dû en entendre parler sans s'y intéresser. Il ne comptait pas demander des précisions à Ginga. Il avait tendance à s'enthousiasmer facilement et Kyoya n'avait pas envie d'entendre un de ses discours surexcités ou solennels, comme ceux qu'il avait l'habitude de faire à propos des hamburgers.

- Ou les deux. On a assez de temps pour regarder un film puis jouer à un jeu vidéo. Tu veux commencer par quoi ?

Kyoya commençait à se dire qu'il aurait mieux fait de sortir et d'abandonner Ginga là. Non. Il se mentait. Il n'avait pas envie de passer du temps loin de lui. Aussi ridicule et enfantin qu'il pouvait être. Surtout quand il voulait passer du temps uniquement avec lui, sans penser à ses stupides amis.

Il haussa les épaules, voulant paraître détaché de la situation.

- Le film.

- OK. Installe-toi. Je vais préparer du pop-corn.

Ginga disparut dans la cuisine. Même sa démarche laissait transparaître sa bonne humeur. Il laissa la porte ouverte.

Kyoya se leva en s'étirant. Il n'avait plus l'habitude de passer autant de temps à l'intérieur. Il n'était pas reparti errer depuis sa dernière escapade de Noël, cinq jours auparavant. Il n'en ressentait pas le besoin. Ça lui convenait, ces jours passés en compagnie de Ginga, dans cet environnement étrangement confortable.

Il s'assit sur le canapé et attendit. Ginga revint avec un saladier qui débordait de pop-corn. Littéralement. Plusieurs grains tombèrent dans son sillage, formant un chemin jusqu'à la cuisine. Kyoya se demanda combien de sachet il avait vidé pour le remplir à ce point.

Ginga posa le saladier sur le canapé. D'autres grains rebondirent. Il se redressa, tout sourire.

- Tu veux regarder quel genre de film ?

- Choisis.

Il voulait seulement passer un moment en sa compagnie.

Après quelques hésitations, Ginga opta pour un film fantastique bourré d'effets spéciaux. L'histoire n'avait rien d'original : la lutte habituelle des gentils, exemples parmi les exemples, et des méchants qui avaient tous les défauts du monde. Au fond, Kyoya s'en moquait. Il y prêta à peine attention – sauf à un moment intéressant où une chimère était apparue et les avait attaqués. Elle réussit seulement à en vaincre un avant d'être détruite malheureusement. En fait, il prêtait surtout attention à Ginga. L'adolescent se penchait progressivement en avant, captivé par le film. Ses immenses yeux miel reflétaient l'écran. Une véritable fascination pour les scènes de combat. Dès que l'action s'apaisait, que les protagonistes se trouvaient en sécurité ou discutaient de la suite des événements, ses épaules se détendaient et il s'adossait de nouveau au siège. Il lui adressait même un sourire ou des paroles entre deux poignées de pop-corn. Puis, l'action revenait et le captivait. De plus en plus intense jusqu'au combat final qui, sans surprise, couronna le succès des héros. Ginga se rapprocha tant de l'écran que Kyoya fut surpris de ne pas le voir tomber par terre. Ses yeux brillaient, comme si vivre ce type d'aventure était son rêve le plus cher. Peut-être avaient-ils un point commun, finalement. Aucun d'eux n'était fait pour subir une vie morne et confortable.

Ginga se tourna vers lui, ignorant le générique qui défilait sur l'écran. Kyoya se redressa quelque peu et reposa son bras sur le dossier, essayant de se donner contenance. Ce n'était pas comme si Ginga était le genre de personne à remarquer des détails aussi insignifiants que quelqu'un qui ne le quittait pas des yeux pendant près de deux heures.

- Alors ?

Kyoya haussa les épaules.

- Pas mal.

Ginga se fendit d'un large sourire. Il n'aurait pas eu l'air plus heureux si un compliment lui avait été adressé.

- C'est vrai qu'on a passé un bon moment.

Puis, il se tut. Il attendit en silence la fin du générique. Seule la musique résonnait entre eux. Ginga balançait doucement la tête en rythme. L'écran émit une lumière plus vive et un milieu de morceau fut joué. Ils étaient de retour au menu. Ginga prit la télécommande et éteignit le tout. Il se tourna ensuite vers lui.

- C'est l'heure des jeux vidéos maintenant ! Pokémon est la base, même s'il n'y a pas de pégase.

Ce détail semblait décidément l'ennuyer. Ses yeux s'illuminèrent.

- Par contre, il y a quelques lions. On pourrait les capturer et les entraîner. Ce sera sympa.

Kyoya acquiesça, sans avoir une idée plus précise du jeu vidéo dont il parlait.

- On y va ?

- Maintenant ?

- Je rangerai plus tard.

Ginga se leva et se dirigea vers sa chambre. Kyoya lui emboîta le pas. Il jeta un coup d'œil à la chambre de Ginga. Il n'y avait pas encore mis les pieds depuis leur emménagement. Elle contenait beaucoup de bleu, notamment avec le couvre-lit qui arborait la tête et les ailes d'un pégase stylisé. Deux posters représentant des pégases – un qui volait au milieu des nuages lors d'un coucher de soleil et dont la robe semblait émettre de la lumière, l'autre un troupeau de pégases dans une clairière en bordure de forêt. Trois clichés représentaient différente personnes qu'il ne connaissait pas. Sur l'un d'eux, il reconnut un Ginga enfant en compagnie d'un garçon aux boucles mauves.

- Ce sont des amis, lui expliqua Ginga.

Il y avait une peluche de pégase sur son lit. Un sentiment de fierté emplit Kyoya quand il vit la figurine dont il lui avait parlé sur la table de chevet. Près de ses sabots avant, un morceau de papier. Le cœur de Kyoya s'emballa. Il pensait savoir de quoi il s'agissait mais il n'en était pas sûr. Il devait s'approcher pour vérifier.

Ginga s'assit sur son lit. Il sortit une console de jeu d'une valise et y inséra un jeu. Kyoya se força à détacher son regard du papier.

- Tu trouves ma chambre comment ?

- Plus personnelle que les précédentes.

Ginga opina en mettant le jeu en route.

- J'en profite comme on reste ici plus longtemps.

Il fit une pause.

- Est-ce que... tu aimerais qu'on trouve des trucs pour aménager ta chambre ?

- Ça ira.

Ce serait trop. S'il la décorait, ce serait comme s'il décidait de s'installer définitivement. Il n'était pas prêt.

- D'accord.

Kyoya s'assit à côté de Ginga. Il sentait la présence du papier non loin d'eux.


XXX


Kyoya ne savait pas trop comment mais Ginga et lui finirent par se trouver allongés sur le ventre, épaule contre épaule, à regarder les écrans. Toutefois, ce contact, aussi léger fut-il, l'apaisait. Il écoutait distraitement Ginga lui expliquer toutes les fonctions et les possibilités du jeu. Il semblait bien décidé à toutes les lister et elles semblaient être infinies. Il parlait doucement. Sa voix formait un fond sonore agréable et Kyoya ne comptait pas l'interrompre même s'il ne voyait pas vraiment l'intérêt du jeu vidéo qui enthousiasmait tant Ginga – mais, de toute façon, il n'aimait pas trop les jeux vidéos en général.

Comme promis, Ginga captura des bestioles qui ressemblaient vaguement à des lions – en tout cas, ils avaient quatre pattes, des crocs et une crinière – et les fit se battre contre des bestioles aux allures tout aussi fantaisistes.

Il captura un lionceau brun.

- Tu veux l'appeler comment ?

- Parce qu'il faut leur donner des noms en plus ?

Ginga fit rouler ses yeux. Il ne faisait pas ça avant.

- Ce n'est pas obligatoire. C'est plus amusant, c'est tout.

Ginga tapa sur l'écran. Kyoya s'appuya un peu plus contre lui pour mieux regarder. Il haussa un sourcil.

- C'est une blague.

- C'est joli.

- Pegasus ? Pour un truc qui essaye de ressembler à un lion ?

- Tu as dit que tu n'avais pas d'idées.

- C'est pas une raison pour mettre n'importe quoi.

Ginga effaça les sept lettres et les remplaça par SolBlaze.

- Alors ?

- C'est mieux, commenta Kyoya même s'il ne savait pas où il puisait son inspiration pour les noms – le premier simili-lion, il l'avait nommé Leol.

Ginga l'entraîna jusqu'à ce qu'il se transforme et ressemble un peu plus à un lion.

Un cliquetis poussa Kyoya à quitta l'écran des yeux. Des clés jouant dans une serrure. Ginga s'immobilisa, le stylet à quelques millimètres de l'écran. Il tendit l'oreille. Une porte s'ouvrit. Un immense sourire s'afficha sur son visage.

- C'est Papa !

Ginga s'empressa de finir la tâche en cours et de sauvegarder. Il fourra ses affaires dans la valise qu'il rangea d'un coup de pied sous son lit. Il se leva et se tourna vers Kyoya qui l'avait nonchalamment suivi des yeux.

- Tu viens ?

- Je vais aller dans ma chambre, répondit Kyoya en s'asseyant.

Il faisait de son mieux pour éviter le père de Ginga. Il ne lui plaisait pas.

Ginga le regarda intensément. Kyoya se demanda s'il pouvait lire ce qu'il pensait sur son visage. Qu'importe. Il n'avait rien à cacher. Si Ginga lui posait des questions, il lui répondrait en toute franchise.

Ginga lui offrit un sourire doux et léger.

- D'accord. On se voit demain ?

Kyoya opina. Ginga sortit de la chambre. Ses pas s'éloignèrent dans le couloir.

- Salut Papa.

- Bonjour Ginga.

Kyoya se leva. Il jeta un nouveau coup d'œil à la table de nuit. Cette fois, il était assez proche pour voir ce qui était inscrit sur le papier. IL s'agissait bien de celui que Ginga lui avait donné à leur rencontre et qu'il lui avait rendu. Ginga semblait tenir plus particulièrement aux objets liés à leur rencontre que ceux liés à d'autres souvenirs.

Fier, Kyoya quitta la chambre. Il rejoignit sa chambre d'un pas silencieux et referma la porte sans se faire remarquer. Il entendait les retrouvailles de Ginga et de son père, légèrement étouffées par les cloisons. Kyoya laissa son regard errer dans la chambre. Tout y était impersonnel. C'était mieux ainsi. Il ne voulait pas donner l'impression d'un emménagement définitif.

Il se laissa tomber sur son lit. Il croisa ses bras derrière la tête et fixa le plafond. Demain, Ginga et lui passeraient du temps ensemble. Comme hier, et aujourd'hui. Ils se créaient une routine agréable. Mais Kyoya détestait les répétitions. Il faudrait bien que les choses évoluent un peu.

Il se souvint alors de l'expression de Ginga devant le film. De ses yeux qui s'illuminaient pendant les scènes de combat et de son intérêt qui s'amoindrissait dès que l'action se raréfiait. Lui aussi, il aimait l'aventure. Ce qui expliquait la manière dont ils leur rencontre s'était déroulée. Il semblait avoir l'habitude d'avoir ce genre d'ennuis, même si rien de palpitant n'était arrivé depuis le début de leur voyage commun.

Un sourire vint flotter sur ses lèvres. C'était ce qui les avait rapproché, Ginga et lui, malgré leurs différences.

Kyoya roula sur le flanc et regarda la fenêtre et le monde qui s'étendait au-delà. Une brûlante envie – un besoin – de bouger l'envahit. Ce n'était pas dans sa nature de rester en place si longtemps.

L'expression de Ginga s'imprima de nouveau sur sa rétine. Lui non plus n'avait pas cette nature. Au fond de lui, il rêvait autant de liberté que lui. Ce serait un bon programme pour demain. Ginga et lui pourraient errer dans la ville. Ils n'avaient pas eu l'occasion d'explorer la ville ensemble. Ce serait une belle manière de passer la journée. Une manière idéale même.

L'envie de partir s'amenuisa. Il pouvait attendre demain. Ginga et lui exploreraient la ville. Rien que tous les deux. Il voudrait sûrement voir ses amis – Tsubasa et cet insupportable gamin Yû – mais le reste du temps, ce serait rien que tous les deux. Ils pourraient passer la journée entière ainsi.

Ce serait parfait.

Kyoya avait hâte d'être au lendemain. Il sentait que ce serait une journée parfaite.


Fin du chapitre 4


Je n'ai jamais écrit autant de fois le mot hamburger dans un texte.