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Chapitre 5 : And the stars shine


Kyoya se réceptionna avec agilité sur le toit. Le vent sifflait à ses oreilles. Derrière les nuages, le ciel s'obscurcissait. Il n'y avait rien d'autre qu'une liberté pure et totale qu'il savourait.

Il se retourna. Ses longs cheveux attachés suivirent son mouvement. Un sourire moqueur aux lèvres, il toisa Ginga qui se tenait sur l'autre toit, face à lui. Ses sourcils étaient froncés par la concentration. Il fixait le vide qui espaçait les deux immeubles. Kyoya étendit les bras et fit lentement plusieurs pas en arrière. Son mouvement attira l'attention de Ginga qui releva la tête. Son sourire s'accentua. Gagné.

- Qu'est-ce que tu attends ? Je ne compte pas rester là toute la journée.

Une lueur de défi s'alluma dans son regard.

- J'arrive.

Ginga recula pour prendre de l'élan. Il courut et s'élança vers Kyoya. Il se réceptionna, manqua de perdre l'équilibre et se redressa violemment, comme s'il se mettait au garde à vous. Il jeta un coup d'œil par-dessus son épaule pour évaluer la distance qui le séparait du bord du toit. Elle dut lui convenir car la fierté marqua son expression. Ça avait quelque chose... d'attendrissant. Et de terriblement agaçant.

Kyoya fronça le nez.

- Ne sois pas fier pour si peu.

Il lui tourna le dos et se dirigea vers le bord opposé du toit. Une échelle descendait vers le balcon inférieur et reliait tous les balcons inférieurs jusqu'à la rue.C'était le chemin le plus sûr. Ou alors, il sautait sur l'autre immeuble. La distance était deux fois plus longue que celle qu'il venait de franchir et un étage plus bas. Ce serait une mauvaise idée.

Une goutte d'eau tomba sur son nez. Il leva la tête. Les nuages s'étaient amoncelés et ne laissaient des parcelles d'azur visible qu'au loin.

Ginga le rejoignit.

- On devrait rentrer avant qu'il pleuve.

Kyoya acquiesça. Il n'aimait pas se retrouver dehors sous la pluie. C'était désagréable. Même si les aléas climatiques ne le dérangeaient pas outre mesure.

Il désigna l'échelle à Ginga avant de se diriger vers elle. Il descendit par paliers jusqu'à atteindre la terre ferme. Pendant que Ginga le rejoignait, il réfléchit à tous les itinéraires possibles pour les ramener à la maison. Ils avaient arpenté la ville dans tous les sens ces dernières semaines, tant et si bien qu'il l'avait presque entièrement mémorisée.

Il tourna le dos à l'allée et escalada le mur qui la séparait en deux impasses. Arrivé au sommet, il jeta un regard à Ginga qui l'avait suivi des yeux, intrigué.

- Qu'est-ce que tu attends ?

Ce n'était pas parce qu'ils comptaient vite rentrer chez eux – chez Ginga – qu'ils se mêleraient aux passants lambda.

Kyoya se laissa tomber de l'autre côté. Dès que ses pieds touchèrent le sol, il s'éloigna sans prendre en compte les cris de Ginga qui lui intimaient d'attendre. Le rouquin parvint à le rattraper alors qu'il tournait à l'angle de la rue. Kyoya lui adressa un regard joueur puis se mit à courir. Ginga s'exclama de surprise. Il se reprit et se lança à sa poursuite. Kyoya maintenait aisément la distance entre eux, prenant toutefois garde à ne pas le semer. Il esquivait et franchissait les obstacles qui se dressaient sur sa route avec une grande facilité. Ginga était à peine ralentit par eux. Ses progrès fulgurants impressionnaient Kyoya, même s'il n'en disait rien. Ginga semblait fait pour vivre libre et mener les aventures dont il rêvait tant. Rien d'étonnant au fait qu'ils aient fini par accrocher malgré leurs différences.

Le crachin qui tombait au début de leur course-poursuite se mua en pluie puis en averse avant qu'ils n'aient atteint la maison. Kyoya ralentit seulement pour ouvrir la porte. Il se réfugia à l'intérieur. Ginga le suivit. Il était tout aussi trempé que lui : ses cheveux ployaient sous le poids de l'eau et ses vêtements détrempés dégoulinaient et formaient une flaque à ses pieds. Kyoya ne devait pas être dans un meilleur état : les vêtements qui collaient son corps s'étaient alourdis et entravaient ses mouvements.

Ginga referma la porte. Malgré son allure pitoyable, il arborait un immense sourire qui illuminait son expression. Kyoya détourna la tête, faussement agacé. Il craignait que, s'il le regardait plus longtemps, il se mettrait à réagir de manière aussi niaise et stupide. Ça allait peut-être à Ginga mais il n'en serait pas de même pour lui.

Kyoya ôta sa veste et l'abandonna dans l'entrée puis il traversa la maison d'un pas vif pour se rendre dans la salle de bain. Il y récupéra une serviette et se dirigea ensuite vers sa chambre. Il se sécha, changea de vêtements, et abandonna ceux qui étaient trempés sur le sol. Il s'en occuperait plus tard.

Se frottant vigoureusement les cheveux, il retourna dans le salon. Ginga n'y était pas. Il y avait toutefois des traces de son passage : des flaques d'eau qui formaient un chemin précis.

Kyoya se dirigea vers la fenêtre. Au-dehors, l'averse tombait avec une telle intensité que l'eau formait une couche au-dessus de l'herbe du jardin que la terre ne parvenait pas à absorber. À moins d'un mètre au-delà de la vitre, tout devenait flou et se confondait derrière un rideau mouvant de grisaille.

Des pas légers s'approchèrent. Kyoya n'avait pas besoin de se retourner pour savoir qu'il s'agissait de Ginga. La silhouette fantomatique du rouquin se découpa dans la vitre, à côté de la sienne. Il souriait, comme toujours.

- Ça me rappelle une de nos premières rencontres, murmura-t-il, comme s'il avait peur de troubler le calme.

Kyoya tourna la tête. Ses yeux miel pétillants restaient fixés sur la pluie. Il posa une de ses mains sur la vitre froide.

- Tu sais, quand tu es venu dans notre appartement à Scarline. Nous avons passé toute la nuit ensemble.

- Il faudrait vraiment que j'ai une mauvaise mémoire pour ne pas m'en souvenir. C'était il y a moins de cinq mois.

Il avait répondu d'un ton cassant. Il ne se laisserait pas prendre par la nostalgie de Ginga.

Le rouquin opina avec douceur, un sourire rêveur aux lèvres.

- C'est vrai. On se connaît depuis cinq mois.

Il détacha son regard de la vitre pour le poser sur lui. Kyoya se sentit défaillir.

- Ça se fête, non ? On devrait manger des hamburgers.

- Tu penses toujours à manger des hamburgers, le critiqua Kyoya.

Il était pas croyable.

Ginga se contenta de sourire.

- C'est normal : les hamburgers sont si bons. C'est le meilleur plat qui existe, surtout quand on le partage avec ses amis. Tu n'es pas d'accord avec moi ?

Kyoya le quitta des yeux et recommença à regarder la pluie tomber, comme si c'était bien plus intéressant que l'écouter.

- Je ne suis pas le genre de personne à avoir des amis.

- D'accord.

La silhouette de Ginga s'éloigna et finit par disparaître. Ses pas se firent de plus en plus distant. Kyoya l'entendit s'affairer. Il ouvrait et refermait des placards, faisant des aller-retours.

Il revint seulement quelques minutes plus tard, portant dans chaque main une assiette avec un hamburger. Kyoya haussa un sourcil. Il ne se souvenait pas avoir commandé à manger. Il ne fit pas la remarque à voix haute. Ça ne servirait à rien d'en parler à Ginga : cela le lancerait seulement sur un de ces grands discours plein d'enthousiasme dont il avait le secret. Kyoya faisait de son mieux pour éviter de déclencher ces discours débordant de niaiserie et de bons sentiments. Il n'était pas du genre influençable mais Ginga, étrangement, lui donnait envie de l'écouter jusqu'au bout, quoi qu'il dise.

Contrairement à ce qu'il avait cru, Ginga parvint à le rejoindre sans rien renverser. Il lui tendit une des assiettes. Kyoya leva les yeux au ciel mais il la prit sans protester. Ginga dériva son regard vers la vitre derrière laquelle la pluie tombait toujours.

- J'espère que ça s'éclaircira vite...

- Ça te manque déjà d'être dehors ?

- Non. C'est juste qu'on va bientôt déménager. Dans quelques semaines. Je sais que c'est idiot mais... j'espérais qu'on verrait la constellation du lion ici.

Kyoya le dévisagea. Ginga tenait sincèrement à cette promesse qu'il lui avait faite à leur rencontre. Cela troublait Kyoya. Il ne comptait pas le laisser l'oublier – il avait réellement envie de voir la place de Leone dans le ciel – mais il ne s'attendait pas à ce que Ginga y tienne autant. C'était... Il se sentait...

- Plusieurs semaines, ça laisse le temps pour que la météo change, déclara Kyoya pour dériver de ses pensées.

Ginga s'illumina d'un sourire incroyablement éclatant.

- Tu as raison. On pourra sans doute la voir ici.

Son regard se tourna vers le ciel gris mais il semblait voir au-delà de la couche nuageuse et se représenter les centaines d'éclats scintillants des étoiles. Un doux sourire flottait sur ses lèvres. Il semblait déjà propulsé dans cette future soirée où ils admireraient ensemble le ciel.

Kyoya se concentra sur son hamburger. Il ne devait pas se laisser troubler pour si peu. Il ne devait pas se laisser troubler du tout. Ce n'était pas dans sa nature de laisser les autres l'influencer.

Il mordit dans le hamburger que Ginga avait apporté spécialement pour lui.


XXX


Ginga noua son écharpe blanche puis il mit sa veste bleue. Il l'arrangea et se tourna vers Kyoya. La lueur de défi qui brillait dans son regard l'électrisait. Il se sentait encore mieux que s'il était sur le point de se battre – et donc d'obtenir la victoire en écrasant un adversaire.

- On va où aujourd'hui ?

- Tu verras bien.

Kyoya sortit de la maison et s'éloigna d'un pas sûr. Il ne prêta pas attention à l'habituel "Attends-moi" de Ginga et ne prit pas la peine de ralentir. Il le rattraperait, comme à chaque fois.

Juste au moment où il y pensait, des pas précipités résonnèrent derrière lui. Ils se rapprochèrent jusqu'à ce que Ginga apparaisse en périphérie de son champ de vision et se mette à marcher à ses côtés. Comme d'habitude, il le suivait avec une confiance totale, sans connaître leur destination.

Kyoya ne le comprendrait jamais.

Il le mena jusqu'à un chantier en construction. Il adorait ce genre d'endroit. Ils étaient souvent déserts, vastes et pleins de perchoirs. C'était un excellent endroit pour s'entraîner et améliorer nombre de ses compétences physiques.

Ginga semblait perplexe.

- C'est ça notre destination ?

- Tu peux partir si ça ne te plaît pas.

- J'ai pas dit ça, se défendit Ginga. J'aime passer du temps avec toi, peu importe où on est.

Kyoya résista au besoin de se tourner vers lui. Il s'élança vers le squelette de bâtiment qui s'élevait au centre du chantier. Malgré ses déplacements, les paroles de Ginga restaient fermement accrochées à son esprit. Il voulait les effacer mais il ne le pouvait pas. C'était si sincère... mais Ginga devait dire ce genre de chose à tous ceux qu'il considérait comme ses mais – autrement dit, à tout le monde.

Il grimpa avec facilité jusqu'à une planche se situant à cinq mètres de hauteur. Il n'était même pas essoufflé. Il plaça une main sur sa hanche et toisa Ginga de toute sa hauteur. Une vague de fierté enfla dans sa poitrine quand il remarqua qu'il ne l'avait pas quitté des yeux.

- Tu as besoin d'un peu d'entraînement.

- J'arrive à te suivre.

- Parce que je baisse mon niveau.

Ginga eut un sourire amusé.

- Comme si t'étais capable d'une chose pareille.

- Tu me provoques là.

- Je te taquine.

Kyoya plissa le nez.

- C'est ce que je viens de dire. Continue et je te mets une raclée.

- Tu peux toujours essayer.

Il ne put s'empêcher de sourire. Cet aspect de la personnalité de Ginga – cet amour du défi – lui plaisait énormément. Il se demandait si d'autres que lui y étaient aussi souvent confrontés. Il ne pensait pas. L'apparence de Ginga n'invitait pas à la rivalité et au défi. Pourtant...

- C'est un défi ?

- Si tu y tiens.

- Tu te rends compte que tu n'as aucune chance contre moi ?

- Je n'en serais pas si sûr à ta place.

Kyoya sourit avec férocité, amusé par ce rappel de leurs premières rencontres.

Il descendit avec encore plus d'habilité qu'il n'était monté. Il se réceptionna sur ses deux pieds. Il se redressa avec fierté.

- Je pensais juste t'apprendre deux trois trucs pour que tu te déplaces de façon moins maladroite en ville mais c'est un combat que tu auras.

Ginga eut l'air amusé. Personne n'avait jamais réagi ainsi face à ses menaces. En même temps, peut-être qu'il ne se montrait pas assez menaçant ni assez sérieux. Même s'il se battait contre Ginga, il ne s'acharnerait pas contre lui et ne lui infligerait pas de blessures.

Par contre, il lui laisserait quelques bleus. Ce ne serait pas un véritable combat sinon.

- Tu le prends un peu trop au sérieux, tu ne crois pas ?

- Si tu veux abandonner, dis-le franchement.

- Ne rêve pas. Je ne suis pas du genre à revenir sur ma parole.

- Tant mieux. Je ne supporte pas les lâches.

Ils se regardèrent un instant. L'électricité du défi tressautait entre eux, même si l'affection de Ginga continuait de briller au fond de ses yeux.

- La question est : on se bat maintenant ou on repousse le combat pour profiter de la ville tant qu'il fait beau ?

- Tu essayes d'éviter le combat ?

- Pas du tout. Je suis prêt, c'est quand tu veux.

Kyoya savait qu'il ne mentait pas. L'assurance et la sincérité transparaissaient dans chaque parcelle de son être.

Il leva la tête. Le ciel était beau depuis quelques jours mais ça ne durerait peut-être pas. Ginga avait raison. Ils devraient en profiter tant qu'ils le pouvaient encore.

Cependant, il était hors de question qu'il l'admette à voix haute.

- Tu as besoin d'entraînement. Ce ne sera pas une vraie victoire sinon. On verra ça plus tard, ajouta-t-il, sachant pertinemment que dès l'instant d'après ils auraient tout oublié de ce défi. Essaye de me suivre.

Kyoya escalada de nouveau le chantier et se percha sur la poutre. Il se tourna vers Ginga qui n'avait pas bougé.

- Qu'est-ce que tu attends ?

Lui, il n'attendait rien. Il continua sa route vers le sommet. Chacune de ses prises était assurée. Son équilibre demeura parfait. Il ne montra pas une seule faille. Il avait l'habitude de ce genre d'exercice. Pour lui, c'était aussi simple que de marcher.

Une fois au sommet, il savoura la brise qui caressa son visage et glissa dans ses cheveux. Il embrassa du regard les toits de la ville. C'était si agréable de surmonter tout cela !

Il baissa la tête vers Ginga. Il avait hâte qu'il le rejoigne pour qu'ils admirent ce paysage ensemble.

La silhouette de Ginga se mouva enfin. Il avait attendu de le voir atteindre le sommet, peut-être par inquiétude, peut-être par admiration. Kyoya ne saurait le dire. Ce qu'il savait, en revanche, c'était qu'il n'avait fait attention qu'à lui.

Ginga se hissa maladroitement jusqu'à la première porte où il s'arrêta un instant pour assurer son équilibre et reprendre son souffle. Kyoya s'assit pour le regarder. Ça promettait d'être intéressant.

Ginga s'accrocha à la deuxième poutre. Il battit des pieds, comme s'il pouvait trouver un appui dans les airs et tenta de se soulever à la force des bras.

- Tu as besoin d'aide ? se moqua Kyoya.

- Non... Ça ira... déclara-t-il entre deux efforts.

Il finit par atteindre le deuxième perchoir. Sa poitrine se soulevait et s'abaissait de façon importante. Il leva la tête, évalua la distance qui le séparait encore de Kyoya. Un air décidé se peignit sur ses traits quand il s'aperçut qu'il avait déjà parcouru la moitié de la distance. Il se mit debout et se campa fermement sur ses deux pieds.

- Gingy ! Ohé !

Ginga fut si surpris qu'il manqua de tomber. Kyoya se redressa instinctivement. Son poing se crispa. Il se tendit vers l'avant, prêt à se lancer à son aide, mais Ginga se rétablit. Il garda son attention fixée sur lui. Quand il fut certain qu'il ne tomberait plus, ses épaules se relâchèrent et une vague de soulagement déferla en lui. Il releva la tête pour regarder qui l'avait interpellé et ne fut pas surpris de découvrir Yû qui, à l'entrée du chantier, agitait les deux bras pour attirer l'attention. Comme si une tache blanche sur la terre battue ne se voyait pas à des kilomètres à la ronde...

- Qu'est-ce que tu fais là ? s'écria l'enfant.

- Eh bien... J'essaye d'escalader...

- Pourquoi ?

Ginga ouvrit et ferma plusieurs fois la bouche, comme s'il ne savait pas quoi répondre et qu'il cherchait ses mots.

Maintenant qu'il s'était remis de son inquiétude, Kyoya ressentait de l'agacement. Ginga et lui auraient dû passer toute la journée ensemble. Mais c'était fichu maintenant. Ginga voudrait à coup sûr passer du temps avec eux et Kyoya ne comptait pas supporter ça.

Yû se tourna.

- Hé Tsubasa ! Tu vois que j'avais raison : Gingy est bien là. Et Yoyo aussi !

Kyoya plissa le nez. Il détestait ce surnom ridicule.

L'adolescent aux cheveux argentés apparut derrière Yû. Il avait l'air tout aussi sérieux que d'habitude. Pas un sourire ne venait éclairer son visage. En même temps, Kyoya non plus n'aurait pas envie de sourire s'il passait tout son temps avec un gamin aussi insupportable que Yû. Avec n'importe quel gamin d'ailleurs.

- Effectivement.

Yû sembla extrêmement fier d'avoir eu raison. Ça ne devait pas arriver souvent.

- Dis Gingy, ça te dirait de passer la journée avec nous ?

- Eh bien... je suis avec Kyoya là...

- Yoyo peut venir aussi bien sûr.

Kyoya serra les dents. Il haïssait ce surnom.

- Je ne sais pas trop...

Ginga était visiblement partagé entre son désir de passer du temps avec Kyoya et celui d'être en leur compagnie. Kyoya en ressentit un pincement de jalousie. Il ne savait pas comment il aurait réagi si Ginga avait accepté sans hésiter. Il avait déjà des envies de destruction.

Il se leva et descendit jusqu'au sol avec un grâce sauvage. Il ne jeta même pas un regard à Ginga en faisant étape à côté de lui. Malgré les étapes successives, sa descente parut aussi fluide que s'il l'avait faite en une glissade.

Il posa ses deux pieds sur la terre ferme et s'éloigna. Il passa à côté de Tsubasa et de Yû sans leur prêter attention.

- Kyoya ?

- On se verra plus tard.

C'était à lui de prendre les décisions. Il ne laisserait personne prendre de décision à sa place. Jamais.

- Oh la la. Quel sale caractère.

Il s'éloigna d'un pas sûr et décidé. Il ne se retournerait pas. Ça faisait un moment qu'il n'avait pas été seul. Il devait en profiter. Il aimait la solitude. Il...

En bifurquant dans une ruelle, il ne put s'empêcher de jeter un regard à Ginga, immanquablement aimanté par lui.

Si Ginga était entouré par le duo, il les écoutait d'une oreille distraite : son regard était rivé sur lui.

Kyoya ne fit pas demi-tour. Il ne ralentit même pas un instant. Toutefois, tandis qu'il s'éloignait, il se sentit un peu plus léger, grisé par la certitude que Ginga passerait chaque instant de leur séparation à penser à lui. Il était le seul à réussir cet exploit. Et, quand ils étaient ensemble, il ne pensait à personne d'autre.

Kyoya erra dans les rues, savourant pleinement sa solitude. Ça faisait du bien d'être seul avec soi-même. De voir les gens s'écarta instinctivement de son chemin et baisser les yeux quand son regard plein de fierté et de défi les croisait. Il n'y avait rien de plus satisfaisant qu'être le maître incontesté des lieux.

À part peut-être quand il passait du temps avec Ginga. Seuls. Quand ils regardaient le ciel étoilé et que son regard étincelait de bonheur, que son sourire brillait encore plus que d'ordinaire...

Kyoya secoua la tête. Il savait bien qu'en passant tant de temps avec Ginga, il risquait de se faire contaminer par sa niaiserie. Ça avait fini par arriver. Heureusement qu'il passait un peu de temps seul finalement. Ça lui permettrait de revenir à son état normal.

Il laissa sa vraie nature reprendre le dessus. Malheureusement, il ne croisa personne à combattre. Dommage. Il aurait voulu se défouler. Ça faisait longtemps qu'il ne s'était pas battu. Ça lui manquait.

Il ne lui restait plus qu'à trouver un autre moyen de dépenser toute l'énergie qu'il avait.

Alors il courut et escalada. Il explora la ville à une vitesse qu'il n'avait pas eu depuis quelques jours – depuis qu'il emmenait Ginga avec lui. Il brûla l'énergie en trop qui l'habitait. Ça lui faisait un bien fou. Courir, sentir ses muscles se tendre et le brûler, vider ses poumons, sentir son cœur cogner contre ses côtés. C'était délicieux.

Il ralentit, le souffle court, et s'arrêta en bordure de forêt. Il inspira profondément, emplissant ses poumons d'air frais et pur. Il passa sa langue sur ses lèvres sèches. Son cœur s'apaisa. Il s'étira, détendant ses muscles un peu trop sollicités.

N'ayant aucune envie de retourner vers la civilisation et son trop plein d'habitants, il se glissa sous le couvert des arbres. Il longea la lisière de la forêt sur quelques mètres, sentant le sol tendre sous ses pas. Il se sentait davantage lui-même et avait les idées plus claires. Cette balade lui avait fait le plus grand bien. Il avait l'impression d'être libre. Que rien ne pourrait jamais l'arrêter ou le domestiquer.

Le soleil déclinait déjà dans le ciel. Il n'avait pas vu le temps passer. Il décida de retourner dans la ville. Cette fois-ci, il avança tranquillement, même si sa démarche était toujours aussi sûre et décidée. Il était un seigneur. Rien ne changerait ça.

- Kyoya !

La voix de Ginga le fit s'arrêter. Les mains dans les poches, il s'obligea à se retourner lentement. Le rouquin courait dans sa direction, comme s'il avait peur de ne pas pouvoir le rattraper à temps. Même s'il ne l'avouerait jamais à voix haute, Kyoya n'avait aucunement l'intention de partir.

Les pas de Ginga claquaient contre le goudron. Il s'arrêta près de lui, les joues rouges, peinant à retrouver sa respiration.

- Je te cherchais.

- Tu ne devais pas passer du temps avec Tsubasa et le sale gamin ?

Ginga sourit.

- Yû est sympa tu sais ?

- Il est casse-pieds surtout.

- Tsubasa et lui sont rentrés chez eux.

Kyoya ne comprenait pas comment l'argenté faisait pour supporter ce gamin. Ils faisaient peut-être partie de la même famille. Ça expliquerait pourquoi ils étaient ensemble presque chaque fois qu'il les croisait.

Ginga posa une main sur son épaule.

- Nous devions passer la journée ensemble.

- C'est vrai.

Kyoya se dégagea de son contact et se mit à s'éloigner.

- Mais tu avais besoin d'une pause.

- Comment ça ?

- Tu avais l'air épuisé quand tu as escaladé ce chantier, se moqua-t-il.

- J'ai presque réussi ! se vexa Ginga.

- Mais oui. Bien sûr.

- C'est vrai !

- Si ça te fait plaisir de le croire.

Ginga se posta devant lui. Kyoya s'arrêta et le regarda en esquissant un sourire suffisant.

- Je vais te le prouver.

- Ah oui ?

Ginga hocha solennellement la tête. Malgré son air sérieux, Kyoya décelait une étincelle d'amusement dans son regard.

- On retourne au chantier. Tu verras bien.

Il le contourna et partit d'un pas sûr. Amusé, Kyoya le rattrapa et l'escorta jusqu'au chantier.

- Je te regarde de là-haut.

Il escalada les poutres et s'installa au sommet avec son agilité habituelle. Il s'assit, une jambe repliée contre lui et l'autre pendant dans le vide. Il regarda Ginga.

- À toi de jouer, souffla-t-il.

Il n'y avait aucune chance pour que Ginga l'ait entendu pourtant ce fut à cet instant qu'il commença son ascension. Il fit mieux qu'à leur première venue, quelques heures plus tôt. C'était un net progrès, même si ses mouvements gardaient une certaine lourdeur et une certaine maladresse. Il y avait beaucoup de potentiel. Dans quelques jours, Kyoya n'aurait peut-être même plus besoin de ralentir pour que Ginga reste à sa hauteur.

Ginga le rejoignit.

- Tu vois ? demanda-t-il entre deux inspirations.

- Ouais. Pas mal.

Il sourit. Il resta un moment debout pour reprendre son souffle puis il s'assit à ses côtés. Leurs épaules se touchaient. Kyoya ressentait sa chaleur et se détendait peu à peu. Ginga embrassa les environs du regard. Ce poste élevé semblait lui plaire. Son regard s'illumina quand il le posa sur le ciel. Son sourire s'accentua et brilla dans ses yeux.

- Nous allons pouvoir regarder les étoiles ce soir.

Kyoya reporta son attention vers le ciel. De rares nuages s'y promenaient. Aucun d'eux ne semblait transporter de pluie. Il avait raison. Ce serait le temps idéal pour regarder les étoiles.


XXX


Ginga trottinait à côté de lui. Il avait visiblement du mal à refréner son enthousiasme. Kyoya trouvait admirable et étonnant qu'il ne se mette pas à gambader. Il adorait regarder les étoiles et n'avait pas pu le faire depuis plusieurs mois. Ça lui avait manqué. Ça semblait être aussi vital pour lui que respirer. Surtout qu'il montrait une impatience grandissante à tenir sa promesse et à lui montrer la place de Leone dans le ciel. Ça lui tenait à cœur.

Kyoya le laissa mener la marche. Ginga avait une destination précise en tête. Il avait tout préparé.

Il les mena en périphérie de la ville, où les lampadaires éclairaient bien moins forts. Ils montèrent sur le toit-terrasse d'un immeuble de trois étages. Il y avait de la verdure. Quelle drôle d'idée. Ses pas étaient étouffés par l'herbe tendre.

Ginga s'assit, la tête levée vers le ciel. Il brillait. Kyoya prit place à côté de lui. Ginga se laissa tomber en arrière. Ses yeux fouillaient la voûte étoilée avec intensité. Il se figea et il sourit. Il tendit la main vers le haut et pointa des taches scintillantes du doigt.

- La constellation du lion est là.

Kyoya se tendit. Il essaya de trouver Leone mais il n'y parvint pas. Ginga tapota le sol à côté de lui. Kyoya lui adressa un regard dédaigneux. Il était parfaitement capable de repérer une étoile seul. Il n'avait pas besoin de se coller à lui pour y arriver.

Ginga roula des yeux, amusé. Il se pencha vers lui. Sa joue collait presque son visage.

Ginga leva une nouvelle fois le bras.

- Tu vois l'étoile là ?

Kyoya suivit son indication puis opina.

Ginga traça plusieurs traits pour la relier à d'autres étoiles. La forme s'inscrivit sur les yeux de Kyoya.

- C'est la constellation du lion.

Il la voyait maintenant. Sa constellation.

Un sourire courba ses lèvres. C'était magnifique. Il comprenait pourquoi Ginga aimait tant regarder les étoiles.

- Ça te va si bien...

Il tourna la tête vers Ginga, perplexe. Le rouquin le regardait. Il tendit la main et frôla la commissure de ses lèvres du bout des doigts. Kyoya se figea. Il fut incapable de bouger ou de réfléchir. Il sentait juste ce contact sur sa peau. Sa respiration se bloqua. Son cœur manqua un battement. L'attention de Ginga restait fixée sur ses lèvres.

- Ce sourire...

La main de Ginga fut secouée d'un spasme. Il leva la tête et leurs regards se croisèrent. De nombreuses émotions se battirent dans son regard et se mélangèrent. La peur était la plus tangible.

Il ramena son bras contre lui et l'appuya contre sa poitrine, comme pour s'empêcher de le toucher à nouveau. Il replia ses jambes contre lui.

- Ce sourire est une grande preuve d'amitié. Tu te souviens ? On en a parlé lors de nos... rendez-vous sur la colline.

C'était vrai mais, paradoxalement, ça sonnait faux. Ginga lui servait une excuse pour ne pas avoir à assumer... Pour ne pas avoir à assumer quoi au juste ? Kyoya n'en était pas sûr. Le mélange de peur et de confusion de Ginga lui indiqua qu'il n'était pas plus avancé que lui.

Ginga leva de nouveau la tête vers le ciel. Tout son corps était crispé. Plus la moindre joie ne se manifestait chez lui.

Kyoya reporta lui aussi son regard vers le ciel. Il tenta de replonger dans son état d'esprit précédent. Sans succès. Quelque chose avait changé et une intuition lui soufflait que rien ne serait plus jamais comme avant.


XXX


Kyoya se dirigea vers la cuisine. La soirée de la veille lui laissait un goût doux-amer dans la bouche. Manger ne réglerait pas le problème mais perdre des forces non plus.

Ginga sortit de la pièce au même moment. Il s'immobilisa sur le seuil. Ses yeux miel s'écarquillèrent.

- S-s-salut Kyoya, bredouilla-t-il.

- Ginga.

Le rouquin se tortilla. Il ne savait pas quoi faire de son corps. Il s'obligea à sourire. Kyoya eut l'impression de recevoir un coup dans le ventre. Il ne pensait pas que Ginga pouvait faire de faux sourires. C'était contre-nature.

- Ça... te dirait qu'on aille se promener ?

- Pourquoi pas.

Peut-être que passer un peu de temps ensemble permettrait de tout faire rentrer dans l'ordre. Il n'y croyait pas mais il y avait un maigre espoir et il s'y accrochait. C'était tout ce qu'il lui restait.

- O... OK. Super.

Ginga ne semblait pas trouver ça positif du tout.

Kyoya s'assombrit. Ginga s'écarta de son chemin en détournant le regard. Kyoya fit de son mieux pour cacher à quel point ce changement dans leur relation le blessait.

Il reprit son chemin vers la cuisine où il se prépara rapidement un sandwich. Malgré son estomac noué, il se força à manger. Il ne comptait pas défaillir ou laisser consciemment sa réserve d'énergie baisser. Il ne le permettrait pas.

Il le mangea sur place, appuyé contre des tiroirs. Il n'avait pas envie de rejoindre Ginga tout de suite. Malgré son espoir, il pressentait que la suite de la journée n'aurait rien d'agréable et ne leur permettrait pas de recréer leur lien. Au fond, pourquoi cela lui importait ? Il n'avait jamais eu besoin de personne. C'était un fait. Ça ne pouvait pas changer à cause d'une simple rencontre, à cause d'une personne comme Ginga qui plus est. Il était tellement niais, tellement naïf, tellement dégoulinant de bons sentiments... Ils n'avaient rien de commun. C'était déjà incroyable qu'ils aient passé tant de temps ensemble. Plus que ce que n'importe qui aurait pu prévoir d'ailleurs. Ça n'avait rien de surprenant qu'ils finissent par s'éloigner l'un de l'autre. Il n'y avait rien de plus naturel même.

Kyoya sortit de la cuisine. Ginga était resté près de la porte. Son regard était rivé sur le parquet. Il le tapotait pensivement du bout de la chaussure.

- On y va ?

Il sursauta et releva brusquement la tête. Il ne regarda Kyoya qu'un infime instant avant de détourner le regard vers la porte, dans un mouvement qui n'avait rien de naturel ni de normal.

- D'accord.

Ils se dirigèrent vers la porte d'entrée. En voyant qu'ils allaient sortir en même temps, ils s'arrêtèrent, recommencèrent à marcher, s'arrêtèrent de nouveau. Agacé par ce manège, Kyoya bouscula Ginga et sortit à grandes enjambées.

- Désolé, murmura Ginga.

Une sourde colère bouillonnait en Kyoya. Il sentait qu'il ne tarderait pas à exploser.

Ginga le suivit. Une fois qu'il eut fermé la porte, ils partirent. Ils étaient côte à côte. Kyoya le voyait. Ils marchaient ensemble. Ginga était là, seulement avec lui. Pourtant... Pourtant ce n'était pas comme d'habitude.

La colère de Kyoya laissa peu à peu place à un autre sentiment.

Il n'y avait personne d'autre dans les rues. Kyoya se surprit à chercher plusieurs fois la silhouette de d'une autre personne, une apparition qui ferait qu'ils ne seraient plus seuls. Mais il n'y avait qu'eux.

- C'était... sympa hier, n'est-ce pas ?

- Hm.

Au début peut-être, mais ça avait vite dégénéré. Et tout avait changé en un seul instant.

Kyoya fourra les mains dans ses poches et accéléra l'allure, se concentrant sur le bruit de ses pas. Ginga ne fit rien pour le rattraper.

Quelque chose en lui se creusa un peu plus.

Ginga réapparut en périphérie de son champ de vision. Kyoya se tourna vers lui, croyant qu'il voulait le rattraper, mais Ginga regardait droit devant lui. Le peu d'espoir qui avait renaît en lui se dissipa et le poids sur ses épaules s'alourdit un peu plus.

- Yû ! Tsubasa !

Et il se précipita vers eux, un air de pur soulagement sur le visage. Kyoya s'arrêta et le suivit du regard pendant qu'il s'approchait de ses amis. Il leur adressa un sourire. Un vrai. Un de ceux qui semblait illuminer le monde.

Et il n'était pas pour lui.

Kyoya les regarda un instant discuter avec joie. Leur petit groupe symbolisait parfaitement l'image que se faisait Ginga de l'amitié. C'était un monde auquel il n'appartenait pas et auquel il n'appartiendrait jamais. Il n'en voulait pas, de toute façon.

Ginga semblait l'avoir complètement oublié. Ses poings se serrèrent. Il n'avait pas le droit de l'ignorer de la sorte.

Kyoya fit un pas dans leur direction avant de s'immobiliser. Il comptait faire quoi ? Réclamer de l'attention comme un gamin capricieux ? Il n'était pas un second rôle. Si Ginga ne voulait pas faire attention à lui, tant pis. Kyoya ne s'abaisserait pas à lui imposer sa présence. Il ne se ridiculiserait jamais ainsi.

Pourtant, il leur tourna le dos à contrecœur. Il s'éloigna d'un pas lourd, ralentissant au fur et à mesure car, malgré tout, il voulait rester avec Ginga.

Quand il tourna à l'angle de la rue, comme d'habitude, il ne put s'empêcher de jeter un regard en arrière.

Ginga lui tournait le dos.

Il s'éloigna, le cœur lourd.


XXX


Adossé au mur de sa chambre, Kyoya écouta Ginga rentrer à la maison. Il était revenu en même temps que son père et, maintenant, ils étaient en train de parler. Il avait traîné toute la journée dehors, sûrement avec Yû et Tsubasa. Kyoya n'en était pas sûr. Il ne l'avait pas revu une seule fois depuis leur séparation, ce matin.

Ginga n'avait même pas essayé de le retrouver. Son cœur se serrait à l'étouffer à cette pensée.

Les pas de Ginga retentirent dans le couloir. Ils s'arrêtèrent devant sa porte. Kyoya se redressa un peu. Ginga resta un moment devant sa chambre, comme s'il hésitait. Kyoya leva sa main et en appuya le dos sur le mur. Ginga attendit puis il se remit à marcher. Kyoya reposa sa main sur son lit. Il appuya la tête contre le mur et ferma les yeux. Ginga s'éloigna. Une porte s'ouvrit puis se referma. Le silence revint.

C'était peut-être leur nouveau quotidien. Ginga d'un côté, lui de l'autre. C'était... dans l'ordre des choses. Ils n'étaient pas faits pour se fréquenter.

Kyoya s'allongea. Si c'était comme ça, il valait mieux qu'il s'en aille. Il n'avait pas à supporter ça.

Le collier autour de son cou s'alourdit. Il se rendit soudain compte de sa présence. D'une main tremblante, il tenta de le détacher. Il s'acharna sur la chaîne et le loquet, prêt à la déchirer s'il le fallait. Il se sentait de plus en plus oppressé. Il avait l'impression d'être enchaîné.

Il finit par réussir à actionner le loquet. Il détacha le collier. Il balança la chaîne. Le pendentif tomba sur lui. Il l'attrapa et le lança de toutes ses forces. Il l'entendit rebondir et cessa de s'en préoccuper. Sa respiration s'était affolée. Il se passa une main sur le visage et s'efforça de se calmer. Il ne pouvait pas se mettre dans tous ses états comme ça.

Il serra le poing à s'en faire mal. Il partirait. Un point c'est tout. C'était la seule solution. Il irait loin et ne reviendrait jamais. Il n'était pas du genre à se lier à des personnes ou à des lieux.

De toute façon, Ginga lui manquait déjà.


XXX


Kyoya finit de faire son sac. Il le boucla et en passa la lanière sur l'épaule. Il balaya son ancienne chambre du regard. Il n'y restait rien. Il n'avait pas eu le cœur de laisser les cadeaux que Ginga lui avait offert, même cette stupide peluche qui ressemblait à tout sauf à un lion. Il avait ramassé le collier et l'avait rassemblé. Il était incapable de le remettre mais il se sentait malade à l'idée de l'abandonner. Il l'avait passé au cou de l'horrible peluche et avait placé le coffret contenant la broche entre ses pattes.

Il ouvrit la porte et sortit de la chambre. Il avança d'un pas sûr dans le couloir, ignorant les portes qui défilaient de chaque côté. Il s'immobilisa brusquement en apercevant une tignasse rousse. Ginga était assis sur le canapé. Kyoya ne s'attendait pas à le croiser. Il pensait qu'il se promènerait, avec ses amis.

Il songea un instant à reculer, à s'enfuir par la fenêtre de la chambre. À peine cette pensée traversa-t-elle son esprit qu'un incendie de colère s'embrasa en lui. Il ne fuyait pas. Il n'était pas un lâche.

Il avança d'un pas fier. Il ne daigna pas accorder un regard à Ginga tandis qu'il se dirigeait vers la porte.

- Kyoya ?

Il se retourna. Leurs regards se croisèrent. Ginga eut l'air embarrassé et détourna la tête, brisant leur contact visuel.

La fissure s'agrandit un peu plus.

- Si tu n'as rien à me dire, tais-toi.

Ginga fut surpris par sa soudaine agressivité. Kyoya se redressa et le toisa avec mépris. À croire qu'il avait oublié à qui il avait affaire.

Les yeux miel se posèrent sur le sac et s'écarquillèrent de surprise. Il les releva sur le visage de Kyoya, l'air d'oublier tout de son embarras précédent. Il ressemblait de nouveau au Ginga d'avant.

- Tu pars ?

- Et ?

- C'est juste pour un moment n'est-ce pas ? Nous nous reverrons ?

Il semblait le vouloir de tout son cœur. Pourtant, quand ils étaient ensemble, quand ils pouvaient l'être, il faisait tout pour être loin de lui, avec d'autres.

Il devenait incompréhensible.

- Je ne pense pas.

- Mais...

- Mais quoi ? Ça t'étonne ? On est trop différents pour rester ensemble plus longtemps. Tu as tenu ta promesse. C'est gentil mais, maintenant, on n'a plus rien à faire ensemble.

Ginga était défait. Il le dévisageait, les yeux écarquillés, bouche bée, les épaules voûtées.

- Tu restais juste pour ça ?

Kyoya voulut répondre mais il en fut incapable. Il ne pouvait pas dire la vérité à Ginga et c'était la seule chose qui voulait sortir de sa bouche.

Il réajusta son sac et se tourna vers l'entrée. Il ne lui restait plus beaucoup de distance à parcourir pour sortir et s'éloigner de tout cela. Quelques pas et il reprendrait sa vie d'avant.

- Au revoir Ginga.

Ginga bondit sur ses pieds. Il se précipita vers lui mais sembla soudainement se souvenir à qui il avait affaire car il s'immobilisa à une distance respectable. Kyoya ne put s'empêcher d'attendre. C'était Ginga, malgré tout.

- Reste. S'il te plaît. Je ne veux pas que tu partes.

- Ah oui ?

- Bien sûr. Tu es mon ami...

- Nous ne sommes pas amis.

Ginga tressaillit. Une lueur de culpabilité passa dans son regard, si brièvement que Kyoya crut l'avoir mal lu.

- Tu as raison.

Kyoya haussa un sourcil. Ginga se crispa. Il baissa un instant les yeux, n'osant pas affronter son regard, puis s'efforça de relever la tête et de le regarder dans les yeux. Kyoya le trouvait étrange. Il alternait entre le Ginga qu'il connaissait, celui qu'il avait appris à apprécier, et un Ginga totalement inconnu aux réactions incompréhensibles.

- Mais reste s'il te plaît.

Le poing de Kyoya se serra autour de la bandoulière de son sac. Il enfonça ses ongles dans sa paume. Ses jointures blanchirent.

- Pourquoi ? C'est pas comme si on passait du temps ensemble !

Il serra les lèvres mais c'était trop tard. Il avait déjà donné la raison de son départ. Il n'avait pas pu s'en empêcher. Et il venait de se ridiculiser en beauté.

Il lui tourna le dos. Il devait partir. Maintenant.

Une main s'accrocha à sa veste. Il se figea. Ginga appuya son front contre son épaule. Ça faisait si longtemps qu'il ne l'avait pas approché que ce contact le surprit. Étrangement, il n'avait plus envie de s'éloigner. Il voulait rester là, contre lui.

- Je sais que je suis un peu bizarre en ce moment mais... reste. Ça va s'arranger.

- Pourquoi ?

Ginga se détacha de lui et fit un pas en arrière. Kyoya se retourna. Ginga garda son regard rivé sur le sol. Il se mordait la lèvre.

- Ginga ?

- Je...

Il se tut, incapable de terminer sa phrase. Ses épaules se crispèrent.

- Si tu ne t'expliques pas, je ne vois pas pourquoi je resterais.

Il n'était pas adepte des discussions mais, cette fois, ça lui semblait incontournable. Il y avait un problème, entre Ginga et lui. Un problème qui ne pourrait pas se résoudre simplement en l'ignorant et en passant à autre chose. Ça ne fonctionnerait pas.

Ginga ne semblait pas vouloir répondre. Quelque chose s'assombrit en Kyoya. Il ne tenait pas tant à le faire rester, finalement.

Kyoya lui tourna le dos et traversa l'entrée. Il posa sa main sur la poignée de la porte.

- Attends !

Kyoya s'immobilisa, les doigts repliés autour de la poignée.

- J'ai pas de temps à perdre, Ginga. Ma patience a atteint ses limites.

- Je... Quand... Nous déménageons après-demain, tu t'en souviens ?

- Il n'y a plus de nous.

Ginga ne répondit pas. Kyoya poussa un soupir. Il abandonna la porte et se tourna vers lui.

- Je me souviens, soupira-t-il.

- C'est dans pas très longtemps. Je... Tu peux attendre jusque-là ? Je te promets de te le dire là-bas. C'est d'accord ?

Ses yeux brillaient d'un mélange d'espoir et d'appréhension. Kyoya fit lentement redescendre son bras. Il n'avait plus le cœur de partir. Il n'en avait jamais réellement eu envie mais Ginga, juste à cet instant, le convainquait de rester.

- Tu as intérêt à avoir une bonne excuse.

Ginga sourit et ses épaules se relâchèrent. Même s'il continuait de montrer de l'inquiétude, le soulagement l'emportait. Ce sourire n'était pas total, il n'illuminait pas le monde, mais c'était déjà un début.

- Ça te dirait de regarder un film ?

- Tu n'as pas de devoirs à faire ?

- Si, mais ça peut attendre.

Ginga fit un pas vers le salon puis s'arrêta, comme s'il craignait de le voir partir malgré tout. Kyoya le suivit. Ginga lançait régulièrement des coups d'œil par-dessus son épaule pour s'assurer qu'il continuait de le suivre. Ce manque de confiance en sa parole aurait dû le vexer mais Kyoya ne ressentait que la satisfaction à l'idée que Ginga désire tant le voir rester.

Il ôta son sac et le posa au pied du canapé. Il s'y assit. Les épaules de Ginga se relâchèrent un peu plus. Il lui fit un sourire timide, mais un peu plus sincère cette fois.

- Je vais chercher le film.

Ginga inséra le DVD dans le lecteur et se laissa tomber à côté de lui. Il laissa une certaine distance entre eux, faisant en sorte qu'aucune parcelle de leurs corps ne se touche. Ils passèrent les deux heures suivantes à regarder des combats aux issues prévisibles et des créatures improbables.

Mais Kyoya s'en moquait. Il passait du temps avec Ginga. Enfin.


XXX


Kyoya passa la lanière de son sac par-dessus son épaule et l'ajusta. Ginga apparut dans le salon, portant une lourde valise de ses deux mains. Son père faisait des aller-retours dans la maison. Kyoya l'ignorait de son mieux. Il continuait de vouloir le maintenir à l'écart. Ce type ne lui plaisait pas.

- Je pense que nous avons tout, déclara-t-il. Vous êtes prêts à partir ?

- Ouais ! répondit Ginga avec enthousiasme.

Kyoya épousseta sa veste. Il n'avait rien à dire.

Ils s'installèrent dans la voiture. Comme à chaque fois, Ginga et Kyoya s'assirent sur la banquette arrière. Il devait s'asseoir devant à l'époque où lui et son père voyageaient seuls. Mais, aujourd'hui, il l'avait lui.

La voiture démarra. Ginga regardait la maison s'éloigner derrière eux. Kyoya ne se sentait pas triste. Ils y avaient passé de bons moments, bien sûr, mais le lieu lui importait peu.

- Yû et Tsubasa étaient déçus de ne pas te voir.

Kyoya se tourna vers Ginga qui le regardait.

- Ils auraient voulu te dire au revoir.

- On ne s'est croisés que deux ou trois fois.

Ce qui était déjà trop.

- Et ?

- C'est pas comme si on était proche.

Ginga eut un sourire amusé.

- J'imagine que tu ne veux toujours pas d'amis.

- Toujours pas.

Il observa Ginga en coin. Il semblait heureux de leur nouveau voyage. Peut-être qu'il avait hâte d'arriver à l'échéance. Ou alors, il avait oublié, balayé par son enthousiasme habituel.

- Tu n'es pas triste de te séparer d'eux ?

- J'ai leur numéro de téléphone et leur mail. Je pourrais leur parler quand j'en aurai envie ! Ce n'est pas une vraie séparation.

Voilà qui expliquait tout. Ils se turent, regardant chacun le paysage défiler derrière une vitre. Ils s'éloignèrent puis quittèrent la ville. Une poids se fit sentir sur l'épaule de Kyoya. Il tourna la tête. La tête de Ginga s'était posée contre lui. Il avait les paupières closes. Les épaules de Ginga se détendirent. C'était exactement comme la dernière fois.

Il reporta son attention sur le paysage qui défilait, apaisé par ce contact.


XXX


- On va rester dans cet appartement combien de temps ? demanda Ginga en avançant dans l'entrée et en regardant la disposition des pièces.

Kyoya avait hâte de savoir où était sa chambre pour pouvoir s'y enfermer et retrouver un peu de solitude.

- Mon travail ici durera trois semaines.

- D'accord.

Kyoya glissa son regard vers Ginga. Plus important encore, il voulait que Ginga lui donne une explication pour son comportement des derniers jours. Quoiqu'ils étaient peu à peu revenus à la normale. Peut-être que ça ne valait pas la peine de s'appesantir dessus.

- Nous dînerons tous ensemble dans une heure. Prenez le temps de vous installer.

Kyoya leva les yeux au ciel. Il ne comptait pas participer à leurs moments familiaux.

- OK !

Ginga lui prit le bras et l'entraîna dans le couloir. Ils arrivèrent dans un sas où cinq portes creusaient les murs.

- Alors ? Tu veux t'installer où ?

Kyoya désigna une porte au hasard.

- D'accord.

La joie et l'enthousiasme de Ginga s'effritèrent. L'inquiétude qu'il n'avait plus montré depuis plusieurs jours se manifesta de nouveau.

- Il est temps. Je te l'avais promis.

Kyoya attendit sans le quitter des yeux. Ginga prit un instant pour remettre ses idées en ordre.

- J'ai eu besoin d'un délais pour savoir comment te le dire mais je crois que ça n'a servi à rien. Ce sera toujours bizarre.

Il soupira puis esquissa un sourire amer.

- On n'est pas vraiment amis.

Kyoya fut surpris d'entendre Ginga le dire. C'était vrai mais ça sonnait étrangement quand il le disait.

- Le soir où on a regardé Leone et que tu as souri... Le jour où je t'ai aidé à te coiffer...

Il laissa ses phrases en suspend. Soupira.

- Je crois...

Il ferma les yeux et prit une profonde inspiration.

- Je suis amoureux de toi.

Il lui tourna le dos et s'enferma dans une chambre, abandonnant un Kyoya totalement perdu dans le couloir.


Fin du chapitre 5