Chapitre 1
Le pire jour de sa vie (partie 2)
Sana attendait que les cors retentissent pour sortir de l'ombre. Son épreuve ultime l'attendait dans la grande tente. La démonstration de maitrise à laquelle elle avait dû se confronter plus tôt dans l'après-midi l'avait presque épuisée, mais le soleil commençait à se coucher et elle se sentait déjà revigorée par la lune montante.
Elle s'était prouvé à elle-même ainsi qu'à sa tribu qu'elle avait atteint le niveau de son maitre, techniquement parlant du moins, puisque la puissance de Katara restait un seuil qu'elle n'osait pas même espérer rejoindre.
Elle n'avait appris qu'après avoir réussi la première épreuve que la seconde consisterait en un combat face à un adversaire « à sa mesure » selon les propres mots de maitre Katara
Les cris du publics encourageant celui ou celle qu'elle devrait affronter dans les minutes suivantes parvinrent jusqu'à elle. Elle sentit une vague de stress la submerger. C'était son sacre, elle ne pouvait pas échouer ! Cette nuit, elle passerait Master reconnue, et serait en âge de mariage, et pourrait partir comme Shen faire le tour du monde à la recherche de ses ancêtres. Sana respira lentement, et s'encouragea encore.
Les cors rugirent à l'intérieur de la grande tente qui formait l'arène. La tribu retint son souffle avant d'exploser en encouragements lorsque Sana passa le rideau de peau de lama-polaire. Les maitres de l'eau avaient formé une estrade ronde au centre du chapiteau, et des gradins autour sur lesquels la tribu au grand complet s'était installée. Sana chercha son maitre des yeux, ou Tekka (il devait être là pour l'encourager !) ou Kaya... mais elle ne trouva que le Chef Hakoda, grattant sa barbe grisonnante, et la guérisseuse Sarka... et le Seigneur du feu.
- Tu cherches quelqu'un ? lança une voix hautaine, de l'autre côté de l'aire de combat.
- Oui, répondit-elle bêtement avant de réaliser ce qui se passait.
Elle se tourna vers Eizon, qui attendait droit comme un 'i', torse nu, de son côté de l'arène.
- Tu es mon adversaire, supposa-t-elle.
- 'Semblerait, fit-il, évasif. Ton copain et ton maitre ne sont pas encore là, remarqua-t-il en balayant la foule de son regard d'ambre.
- Ils ne vont pas tarder, raisonna Sana, plus pour elle-même que pour convaincre le jeune homme.
Elle parvint avec difficulté à détacher ses yeux du torse d'ivoire pour chercher encore un regard amical dans l'assemblée. Elle constata douloureusement que ni Katara ni ses enfants n'étaient présents et redirigea son attention sur Eizon, toujours impérieux, toujours topless malgré la température proche de zéro, les épaules seulement couverte d'une écharpe rouge vif.
- Tu- tu as déjà affronté un maitre de l'eau ? interrogea Sana.
Il hésita mais opta pour la carte de l'honnêteté. Bon choix, songea la jeune fille.
- Non, admit-il avant d'ajouter : Mais mon père m'a informé sur vos modes de combat.
- « informé » répéta Sana, pesant le mot avec amusement. Et qu'a-t-il dit ?
Elle fit un pas de côté, et il fit de même. Ils se cerclaient, se jaugeaient.
- Qu'il avait affronté ton maitre plusieurs fois. Que l'eau était la faiblesse du feu.
- Et réciproquement.
- Oui... et aussi que si je voulais te battre, je ne devais pas attendre que le soleil soit couché, ou tenir jusqu'à ce qu'il se lève à nouveau.
- Les maitres de l'eau s'élèvent avec la lune, souffla Sana.
Katara apparut enfin, suivie de Kaya, à l'entrée de la tente. La maitre se hissa sur l'estrade et s'approcha de Sana.
- Eizon et toi allez vous affronter, commença-t-elle en posant sa main sur l'épaule de Sana. Cette épreuve est un baptême pour lui aussi.
- Il doit passer Master en maitrise du feu ?
- Pas exactement, mais c'est l'idée. Les traditions de la Nation du feu sont différentes des nôtres, mais par ce « test », il entre dans l'âge adulte et démontre qu'il peut prendre la succession de son père.
Sana enregistra les informations. Quand elle partirait, elle visiterait la Nation du feu pour mieux connaître ses usages et ses coutumes. Il y avait une frénésie dans le feu qui l'attirait et l'effrayait, et le culte d'Agni donnait lieu à des festivals qu'on disait haut en couleurs.
Mais avant...
- En quoi consiste l'épreuve exactement ? demanda la jeune fille.
- Nous avons créé des règles spécialement pour ce combat, à mi-chemin entre l'Agni Kai et la Morsure du Loup.
Sana connaissait les rituels entourant ces deux types de combats, et les règles qui les régissaient... elle s'attendit au pire.
- C'est-à-dire ?
- Que vous respecterez les règles de l'Agni Kai, globalement, mais que ni la mort ni l'humiliation de l'adversaire ne sont nécessaires. Et que les juges se réservent le droit d'intervenir.
- Bien.
- Tu es prête ? s'inquiéta la maitre
- Oui, finissons-en... j'ai faim.
Katara descendit de l'estrade avec un sourire amusé sur les lèvres, et alla prendre place près du Seigneur du feu.
Sana et Eizon se firent face, se saluèrent, les yeux dans les yeux, se défiant, puis pivotèrent sur eux-mêmes et, accroupis, attendirent.
Les cors crachèrent un long hurlement grave et plaintif, et la danse commença.
Eizon, maitre du feu jusqu'à la moelle, lança un premier coup vif et précis. Sana ouvrit sa poche d'eau et forma un bouclier pour se défendre. Elle ne savait pas si elle était autorisée à utiliser l'eau qui constituait l'estrade...
Eizon attaqua encore, rapide et incisif, mais Sana s'adapta à son rythme et bloqua chacun des poings de feu avec une balle de glace. Bientôt, l'atmosphère fut blanche et moite de vapeur. La maitre de l'eau décida de prendre l'offensive, et s'avança décidée vers son adversaire, armée de dizaines de pieux de glace. Lorsqu'elle les envoya vers lui, elle retint son souffle, et fut presque rassurée de voir qui les faisait fondre d'un revers de main enflammée. Il la regarda dans les yeux et sourit, arrogant. Il entama alors un large mouvement des bras et prolongea ses membres de longs lassos de feu. Sana s'étonna, mais prit le parti d'imiter la technique, et se retrouva vite munie elle aussi de deux bras gigantesques.
Ils étaient au coude à coude, et Sana comprit ce que Katara entendait par « à ta mesure ».
Soudain, son opposant eut une réaction surprenante : il brisa les bras de fer des éléments, et se jeta sur elle. Elle forma une longue lame semblable à une épée et l'éleva pour se protéger. Mais quand le buste blanc et nu du maitre du feu s'en approcha, elle eut un haut le cœur et la lame redevint liquide.
Une seconde plus tard, Eizon était à califourchon au dessus d'elle et lui faisait une clef de bras.
- Aïe ! râla-t-elle
- Tu n'as qu'à te battre sérieusement, gamine ! grogna le prince
- Je ne-
- Non ! aboya-t-il avant de se pencher plus près et de dire lentement : Chaque occasion que tu as eue de me frapper, tu l'as laissée échapper par peur de me blesser. Je suis capable de me défendre de tes attaques, paysanne, et si tu me prouves le contraire, je n'aurai pas perdu ma journée en venant me perdre sur ton cube de glace !
- D'accord ! D'accord ! grincha Sana en le poussant pour qu'il se relève.
Il résista un instant, le temps de souffler :
- Si tu ne la joues pas sérieusement, je te donnerai envie de me frapper.
Et le combat reprit. Sana virevoltait, deux longs serpents d'eau dansant autour d'elle, devenant tour à tour bouclier ou arme. Mais le maitre du feu savait, en effet, se défendre, et aucune attaque ne l'atteignit. Il avait une maitrise si sure de son élément et de son corps qu'il parvenait à s'économiser où Sana, obligée d'effectuer de plus larges mouvements, sentait son énergie diminuer.
Eizon jeta un rapide coup d'œil vers le haut : le sommet de la tente était percé d'une ouverture qui permettait aux fumées de s'évacuer. Le jeune homme put voir par la fenêtre que le ciel était écarlate, et que le soleil devait être bas sur l'horizon.
- Désolé, gamine, mais il est temps de passer à la vitesse supérieure, annonça-t-il avec une confiance irritante.
- Enfin ? nargua Sana, loin d'admettre qu'elle faiblissait. Je commençais à me lasser de danser seule !
Il répondit par un sourire en coin à la boutade, et, roulant ses épaules comme pour les débloquer, écarta les jambes pour reprendre position. Sana se remit en garde et attendit qu'Eizon fasse le premier pas.
Le Seigneur du feu et Katara retinrent leur souffle.
Le jeune homme enchaina plusieurs mouvements compliqués et lança une puissante déflagration en direction de son adversaire. Le cerveau de Sana sembla se bloquer une milliseconde, ne parvenant à former qu'un « woah ! », mais heureusement elle réalisa à temps que l'attaque formidable lui était adressée et forma un bouclier en conséquence. Le cri de l'eau qui se change en vapeur provoqua une rumeur enthousiaste dans le public. Sana se sentit revigorée et l'hémisphère de glace qui l'avait protégée fut projeté vers le maitre du feu. Il se mit à sauter comme un acrobate autour de la scène pour éviter la morsure des fouets d'eau de Sana.
« Il est rapide » grogna-t-elle tandis qu'il effectuait une culbute au sol pour esquiver un coup. Sana prit le parti d'essayer de devancer ses mouvements, comme Tekka le lui avait apprit en l'emmenant- malgré l'interdiction de Katara- à la chasse au renard polaire. Une cible en mouvement, voilà ce qu'était Eizon, et suivant une trajectoire logique, il devrait passer du point A au point B... c'est là que Sana l'attendrait. Il faisait un joli petit renard...
Pensant toujours surpasser la jeune fille en rapidité, Eizon poursuivit sa course bondissante et roulante autour de l'arène. Levant les yeux vers le visage de la maitre de l'eau - alors qu'il avait prit soin de ne fixer que ses mains- il remarqua son sourire satisfait. Trop tard. Son pied droit s'était enfoncé de cinquante centimètres dans la glace, suivi de peu par sa main gauche.
Il jura, fort.
Sana s'approcha avec confiance tandis qu'il se débattait pour sortir ses membres de la glace sans faire l'erreur de poser une quelconque autre partie de son corps sur la surface de la scène. Il jura encore en constatant que ses efforts étaient vains, et que la glace remontait lentement, lentement le long de sa jambe et son bras.
Sana s'accroupit à moins d'un mètre de lui, l'air à la fois content et étonné.
- Quand est-ce qu'on considère que j'ai gagné ? demanda-t-elle.
Il la regarda sans comprendre, et grogna. Pourtant, si ni la mort ni l'humiliation n'étaient nécessaires, pourquoi personne n'interrompait le combat ? La position dans laquelle était Eizon ne commençait-elle pas à être humiliante ? que fallait-il de plus ?
- Je ne comprends pas, souffla-t-elle pour le maitre du feu seulement, pourquoi ils n'arrêtent pas l'épreuve ? Je n'ai pas envie de te ridiculiser ou te faire mal...
L'orgueil du jeune homme dut se hérisser et souffler comme un chat-épic enragé, parce qu'il se mit à fumer- littéralement.
- ME ridiculiser ? siffla-t-il. Toi, tu ne pourrais pas me faire mal même si tu me haïssais !
Tandis que sa voix augmentait en volume, elle se faisait plus grondante, plus menaçante, et la glace qui le retenait se changeait en vapeur sans repasser par l'état liquide.
- Tu serais incapable de me frapper de tes petits poings, incapable de te défendre si moi, j'avais vraiment envie de te faire souffrir.
Il s'était redressé et menaçait Sana de toute sa hauteur, ses yeux ardents d'une colère rouge.
- P- pourquoi tu voudrais... commença Sana seulement pour être interrompue par Eizon, toujours plus prêt, toujours plus dangereux.
Quand il continua, ce fut dans un murmure sourd, presque plus intimidant que les cris qu'il avait poussés plus tôt.
- Pourquoi ? Peut-être parce que tu crois pouvoir me vaincre sans te donner à fond ? Parce que tu as le culot de me croire inférieur à toi, paysanne ! Tu pensais vraiment que je te laisserais m'humilier devant mon père ?
- Non, je-
- Je vais te dire quelque-chose que tu ne vas surement pas comprendre, l'orpheline, mais je veux que mon père soit fier de moi.
Elle avala de travers. Comment osait-il ?
- Toute ta tribu est là parce que tu es l'attraction du jour, maitre de l'eau, mais la seule personne que tu voulais vraiment voir n'a pas jugé utile de faire le déplacement.
En effet, Tekka n'était toujours pas apparu dans la grande tente. Son absence avait pesé sur la jeune fille avant qu'elle parvienne à se concentrer sur le combat. Était-ce à ce point visible, que même le petit arrogant l'avait remarqué ? Le visage froid et calme cachait un esprit alerte et attentif, mais absolument insensible, apparemment.
- Ça ne te regarde pas ! cracha Sana.
- Tu m'offenses en combattant comme une débutante parce que celui que tu voulais impressionner n'est pas là...
- Tais -toi ! aboya la jeune fille.
- Tu sais l'importance de ce combat, poursuivit Eizon, imperturbable. Il a bien fait de pas venir, le pseudo-maitre de l'air, il aurait été gêné...
- Tais-toi !
Et Sana laissa la colère l'emporter sur sa raison, sur sa nature généreuse et enthousiaste. Une rage blanche obscurcissait sa vue, il n'y avait plus que le maitre du feu et l'envie insurmontable de l'écraser, de le réduire en morceau si petits que les poissons le prendraient pour du plancton !
Elle avança vers lui, irradiante de hargne, et il sembla un instant satisfait de l'effet de ses paroles. Elle fit encore un pas, rendant la distance inconfortable, et il hésita. Avant qu'elle ne réduise encore la distance, il produisit un poing de feu qu'il lança vers sa poitrine. Sana le balaya d'un revers de main. Eizon resta stupéfait, mais répéta l'attaque pour garder la jeune femme ivre de colère à distance, et elle chassa le coup avec la même nonchalance, comme on écarte une mouche. Sana attira à elle l'eau qui composait la scène, et l'éleva d'un mouvement large et sûr, au dessus de leur tête. Le ciel était à présent un millier de pieux de glace prêts à tomber comme une pluie létale, brillant déjà d'une lueur rouge et menaçante, couleur de crépuscule.
Alors Eizon eut peur, vraiment peur d'elle, et de ce qu'il avait pu débloquer en elle qui ne craignait pas de le blesser. Il inspira, longuement, et se prépara.
Au même instant, les deux jeunes maitres hurlèrent, les mille stalactites acérées tombèrent, et autour d'Eizon se forma un globe de feu intense et violent. Il fallait qu'il maintienne le bouclier, mais il s'essoufflerait bientôt ! Et les pieux continueraient de choir et de se recréer tant qu'ils n'auraient pas atteint leur cible. Il laissa s'évaporer son bouclier, et, inspirant une grande bouffée d'air humide, il cracha une flamme impitoyable, comme un dragon. Sana projeta sur lui encore une rafale de pointes de glace.
- Arrêtez !
Le jet de flamme fut dévié, les pieux dissolus.
Devant le regard noir de Sana apparut un visage adoré, celui de son maitre, Katara. Pourquoi était-elle intervenue ? Eizon semblait aux prises avec un homme en rouge, sans doute le Seigneur du feu ?
- Père, pourquoi ?
- Un véritable maitre laisse ses émotions de côté lorsqu'il combat.
Sana adressa la même question à Katara qui répondit :
- Tu as perdu le contrôle, Sana. Tu ne peux pas te permettre de perdre le contrôle.
La maitre de l'eau se tourna vers son ami. Les deux jeunes avaient baissé les armes, mais la lutte continuait dans leur regard. Katara et Zuko chuchotèrent un instant.
- La Grand Maitre Katara et moi réservons notre jugement, annonça-t-il à l'attention de l'assemblée et des jeunes combattants.
- Le Prince du Feu Eizon et Sana de la Tribu de l'Eau ont démontré une extraordinaire maitrise de leur élément respectif, mais une absence de maitrise de leurs émotions, ajouta Katara.
- Nous savons par expérience que lorsqu'un maitre devient l'esclave de ses ressentiments, il est incapable de maitriser proprement son élément, et d'agir avec raison.
- C'est pourquoi nous ne savons encore si nos élèves méritent ou non le statut de Master. Nous délibèrerons et feront une annonce officielle au moment opportun.
Sana crut que le monde s'écroulait sous ses pieds. Qu'avait-elle fait de mal ? Pourquoi lui refuser le titre de Maitre ? Cette décision lui parut injuste, et elle se sentit écœurée. Katara s'approcha de son élève et lui offrit un sourire forcé.
- Je sais que tu es déçue, admit la maitre, mais tu aurais pu le tuer si nous n'étions pas intervenus.
- Je ne voulais pas ! se défendit Sana. Je voulais que le combat s'arrête.
- Je sais, j'ai vu ton hésitation. Mais tu n'as pas directement engagé toutes tes forces dans ce combat, et c'est ce que j'attendais de toi. Tu vois comment sont les mères manchot-oies lorsqu'elles couvent ? Je voulais que tu te battes comme une mère manchot-oie qui défend ses jeunes. Bats-toi pour protéger, et tu deviendras un meilleur maitre que moi.
La jeune femme rougit et sourit à son maitre qui la serra dans ses bras. Katara leva les yeux vers l'ouverture au sommet de la tente et vit que la nuit était tombée ; elle sourit.
- Nous avons encore un anniversaire à fêter, dit-elle avec un clin d'œil.
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Sana digérait mal son échec, mais comprenait le choix de son maitre. Elle refusait de se sentir amère, surtout aujourd'hui.
Elle avait seize ans. C'était sa fête, son jour. Et toute la tribu serait réunie pour fêter l'évènement. Quoi qu'en pense Eizon, elle n'était pas sans famille, loin de là. Elle avait une grande famille de cinquante personnes !
Eizon... Elle avait du mal à sortir le maitre du feu de sa tête. Elle avait vraiment envie de le considérer comme le seul responsable de leur échec mutuel, mais elle savait qu'elle se voilait la face en pensant ainsi. Puisqu'elle ne pouvait pas le détester pour son attitude lors de leur combat, elle se concentra sur la première impression qu'il lui avait faite : c'était un garçon froid, hautain, désagréable... Il était aux antipodes de ce qu'elle s'était attendu à voir chez un maitre du feu, surtout en repensant à certaines allusions que les femmes de la tribu -Katara y compris- avaient laissé échapper.
Sana revêtit la robe que Katara lui avait offerte la veille, en lui confiant qu'elle avait appartenu à Kira. La Grand Maitre savait la valeur que pouvait avoir un tel présent pour Sana, étant elle-même orpheline de mère. Sana avait caressé le drapé de fine laine de mouton-morse dont était fait la jupe et la fourrure blanche et bleue de tigre polaire et les bandes de cuir qui composait le haute de la robe. Elle songea que c'était une robe digne d'une princesse.
Elle fut très satisfaite de constater que ses formes remplissaient déjà la robe, qu'elle ne devrait pas reprendre le col ou le dos pour maintenir le bustier en place. Après avoir ajusté le col de fourrure et la large ceinture de cuir de baleine, elle s'étudia un instant dans la glace, pivotant sur elle-même, se cambrant un peu pour faire ressortir ses hanches. Aucun doute n'était possible : elle était bien une fille des tribus. Sana eut malgré elle un sourire satisfait, provenant de cette minuscule part de narcissisme qui existe en chaque femme lorsqu'elle constate qu'elle est jolie, qu'elle peut plaire.
Avant que ses pensées ne vagabondent du côté de Tekka et de son absence, Sana se reprit et sortit de sa chambre d'un pas décidé. Katara l'attendait dans la cour. Sana admira sa maitre dans sa robe toute simple, et la trouva vraiment belle. À deux, elles regagnèrent la grande tente où la tribu les attendait.
Sana fit son entrée, accompagnée de son maitre, et les deux femmes furent acclamées par l'assemblée. De longues tables couvertes d'une profusion de nourriture traditionnelle remplaçaient la scène, et Sana prit place entre Katara et Kaya. Face à elle, elle fut heureuse de trouver Tekka, qui lui envoyait milles excuses du regard.
Ils mangèrent et conversèrent avec bonne humeur.
À la fin du banquet, Katara se leva, et appela Sana près d'elle. La jeune fille obtempéra. Sa maitre, s'adressa alors à toute la tribu :
- Sana, fille de Kira de la Tribu de l'eau du pôle sud et de Heikuk de notre Tribu sœur du pôle nord, atteint aujourd'hui l'âge de seize ans.
L'assemblée applaudit et Sana rougit d'être le centre d'attention. Katara poursuivit :
- Elle a présenté les épreuves pour passer Maitre. Elle n'a pas pleinement rempli les attentes de son maitre, mais a démontré une grande force en acceptant notre jugement. Elle saura nous montrer dans les mois à venir si elle mérite ou non le statut de Master. Avec le Seigneur du feu Zuko, père et formateur du prince Eizon, nous avons convenu que Sana et Eizon passeraient une nouvelle épreuve le jour de l'équinoxe d'automne. Que les esprits accompagnent nos enfants durant ces mois, et qu'ils leur apportent patience et persévérance.
Sana se mordit la joue pour ne pas montrer se déception, pour ne pas pleurer, pour ne pas se rendre ridicule enfin. La tribu applaudit, lança divers encouragements. Katara reprit encore la parole :
- Sana fête aujourd'hui ses seize ans. Elle devient de ce fait une jeune fille à marier, une demoiselle. Ne vous habituez cependant pas trop à l'appeler Miss, car j'ai bon espoir que d'ici peu vous devrez l'appeler Maitre.
Cette annonce fut accueillie par un cri enthousiaste de toute la tente, puis les musiciens commencèrent à jouer et on retira les tables. Sana aimait danser, et rien ne pouvait lui faire plus plaisir à cet instant : elle s'oublierait un peu. Dans la maitrise de l'eau, le mouvement était entravé par son objectif, par la nécessité de suivre les tractions et poussées de l'élément. Dans la danse, son corps était libre, comme lorsqu'elle nageait et pensait voler ; elle se laissait tourner jusqu'à être prise de vertige, et c'était comme lorsque Tekka lui souriait.
Le jeune maitre de l'air lui tendit la main et elle accepta son invitation. Ils furent les premiers sur la piste. Il posa une main sur la hanche de la jeune femme qui se sentit trembler, et il l'entraina sur la musique. Trois pas, un bond, tourner ; deux pas, un bond, tourner... Les danses traditionnelles ne laissaient pas grande place à la créativité, mais la soirée ne faisait que commencer, et les musiciens n'avaient pas encore assez bu pour jouer si faux qu'on pensait qu'ils improvisaient.
- Je suis désolé de m'être absenté... Je n'ai pas pu assister à ton épreuve, souffla Tekka tandis qu'il tournait.
- Tu n'as rien manqué de très intéressant, soupira Sana en songeant au désastre qu'avait été son combat, et à son échec. Qu'est-ce qui t'a retenu ?
- Des bateaux sont arrivés de notre tribu sœur. Mon grand-père était déjà dans la tente alors j'ai accueilli les sages en son nom.
- Les sages ?
- Ouais, et le chef Arnook, ajouta-t-il, évasif, avant de changer de sujet. Ma sœur dit que tu t'es bien battue.
- Ce n'est pas l'opinion de Katara.
- Ne crois pas ça. Je crois qu'elle s'inquiète parce que tu t'es trop bien battue, sans même t'en rendre compte. La mer était déchainée, dehors, on a failli y perdre un sage !
Sana sourit. Tekka savait toujours la réconforter.
Ils enchainèrent encore quelques pas de danse et quelques mots avant que la musique s'achève et qu'Eizon ne vienne tapoter l'épaule de Tekka.
- Vous permettez ? demanda-t-il en s'inclinant devant Sana.
- Heu, ouais... fit le maitre de l'air, surpris pas l'étiquette du Prince.
Tekka céda avec réticence sa cavalière au maitre du feu, et alla inviter Kaya à danser. Eizon posa sa main à la taille de Sana, et ils s'élancèrent sur le rythme des violes et des tam-tams.
- Tu connais les danses des tribus, toi ? s'étonna la jeune femme.
- Mon père a estimé que ça pourrait m'être utile de les apprendre. C'est aussi lui qui a estimé que je devrais t'inviter à danser.
Sana retint un sourire entendu, en constatant que le Seigneur du feu faisait tournoyer la Grand Maitre de l'eau derrière son fils. Eizon avait la mine renfrognée.
- Ecoute, commença Sana, je suis désolée que le combat ait mal tourné...
Il parut stupéfait, puis avala sa salive :
- Je suis aussi responsable que toi. J'aurais dû m'avouer vaincu au lieu de te pousser à bout.
Elle avait une envie folle de le détester, de lui en vouloir, de l'accuser. Et le voilà qui admettait avoir fauté ? Où était le jeune homme gâté qui s'estimait très supérieur aux gens des tribus ?
- Non ! s'exclama Sana, prenant le maitre du feu au dépourvu. Tu... tu as bien fait de me provoquer un peu, et de te défendre. Mon maitre m'a dit que je n'avais pas engagé toutes mes forces dans ce combat et c'est vrai. Elle m'a dit de penser aux manchot-oies, lorsque je maitrise, et d'affronter le danger comme la mère en couvée.
- Mon père m'a servi le même sermon, fit Eizon avec un sourire (il était donc capable de contracter ses zygomatiques !), mais à propos des canne-tortues... Au fond je crois que ce qu'ils auraient voulu, vraiment, c'est qu'on ne se batte pas.
- Tu crois ? Alors, pourquoi cette mise-en-scène ridicule ?
- C'était un test, Sana, ça n'avait pas à être logique.
À cet instant la musique s'interrompit. Les danseurs se figèrent et la foule s'écarta pour laisser les sages, reconnaissables à leur toges bleues, pénétrer dans la tente. Les cinq hommes n'apparaissaient en public qu'en de très rares occasions, et ne quittaient le pôle nord qu'une fois tous les cent ans !
- Nous sommes venus révéler au monde l'identité du nouvel Avatar, annonça l'un d'eux.
- C'est un honneur de vous servir, Avatar Sana.
AN: Merci à Fanatiik'Kawai de répondre si vite présent!
