La suite!
Chapitre 4
Jouer avec le feu (partie 1)
Le soleil éclatant de la Nation du feu baignait le jardin royal d'une lumière aussi dorée que la couronne du Fire Lord, et ses rayons rebondissaient de la surface brillante des feuilles grasses à l'étendue trouble de l'étang où caquetait une famille de canne-tortue. Pour les quelques privilégiés autorisés à pénétrer cet espace tranquille, il était un univers protégé, un lieu de repos, propice à la réflexion ou à la méditation, éventuellement accompagnée d'une tasse de thé fumant.
Du moins c'était le cas... avant l'arrivée au palais d'une certaine jeune fille.
- Qu'est-ce qui t'arrive, Avatar, tu ne supportes pas la chaleur ?
- La chaleur ou l'odeur de ta transpiration, beau prince, je ne sais pas... J'ai découvert les deux simultanément en arrivant ici.
Il grogna et lança une nouvelle déflagration. Sana forma un bouclier avec l'eau des cannes, et se propulsa à son sommet. De là, elle serait en amont d'Eizon, un point idéal pour précipiter sur lui une pluie diluvienne.
Mais lorsqu'elle scruta la pelouse boueuse, elle ne parvint plus à le repérer.
- Tu m'as déjà fait ce coup-là il y a trois jours, souffla le prince à son oreille.
Il avait dû se hisser au sommet du mur de glace pour l'atteindre.
- Pas tout à fait, répliqua Sana avec un mouvement gracieux de ses deux bras.
Le mur de glace sembla avaler le maitre du feu. Sana s'écarta et apprécia son travail de loin, prête à parer une nouvelle charge : Eizon ne restait jamais coincé longtemps.
En effet, le cube revenait à l'état liquide à une vitesse impressionnante, laissant le haut de son corps à l'air libre, et Eizon délivra un dernier coup pour libérer ses jambes.
- Refais le truc avec tes pieds, demanda Sana.
La description de l'attaque n'eut pu être plus vague, mais le maitre du feu hocha la tête
- D'accord, mais pas maintenant.
- Pourquoi pas ?
Il roula les yeux avant de répondre :
- Parce que ça n'a aucun intérêt si tu t'attends à l'attaque.
- Tu n'es vraiment pas amusant, grincha-t-elle.
- Non, je sais. Je tiens ça de mes parents.
Sana sourit. Aussi incroyable que ça puisse paraître, Eizon et elle avaient fini par sympathiser, vraiment.
- Demain, je t'emmènerai à l'Académie des Fils de Vulcain pour que tu rencontres d'autres maitres.
- D'accord.
Sur ces mots, elle le bombarda de lames de glace qu'il évita avec agilité. Inspirant tous deux une large bouffée d'air, ils se préparèrent à lancer leur nouvel assaut sur l'élément opposé. Chacun effectua un large mouvement pour appeler à soi ou hors de soi un maximum d'énergie. Ils échangèrent un regard, et par une sorte d'échange tacite, surent avec certitude quelle serait la nature de l'attaque de leur opposant.
À l'exact instant où Eizon tendait ses deux poings en avant, Sana étendit ses bras vers lui. Et leurs éléments s'embrassèrent. Tous deux avaient eu la soudaine inspiration que « ça ferait in beau mouvement » : leurs membres supérieurs étaient prolongés de plusieurs mètres par des tentacules de feu ou d'eau. Chaque contact produisait de grandes quantités de vapeur. Chaque coup porté était plus vif, plus précis, plus rapide et plus gracieux que le précédent. Et le risque de finir par véritablement toucher leur adversaire augmentait de même, de manière presque exponentielle. Ce n'était pas une danse, encore moins un bras de fer ; il y avait de la lutte et de l'excitation dans ce match, mais il y avait surtout la promesse de se surpasser sans cesse, de faire mieux la prochaine fois.
Soudain, Eizon rompit le nœud tissé des éléments, et se jeta à terre, pivota sur lui-même projetant sur Sana un vrille enflammée.
Comme si elle avait sentit son intention, elle ramena à elle l'eau évaporée, et en parfaite synchronisation avec le maitre du feu, forma un écran de glace.
Les éléments se rencontrèrent avec fracas, et l'eau cria en s'évaporant sous la chaleur, et le feu avant de s'éteindre prit une dernière inspiration, rauque et puissante, un inspiration de mourant.
- Je peux savoir ce qui vous passe par la tête !? hurla un Seigneur du feu très légitimement irrité.
Les deux adolescents se figèrent sur place, et se tournèrent avec appréhension vers les arcades d'où avait surgi la voix.
- On... on s'exerçait, fit Eizon avec un léger mouvement des épaule.
- En détruisant mon palais ?
Sana avait une réplique sur le bout de la langue, mais malgré le temps passé dans sa demeure, elle avait toujours pour Zuko un respect mêlé de crainte.
- Mais- marmonna le fils
- Avant de me dire que vous n'avez rien abîmé, 'Zon, regarde bien autour de toi, avertit le père.
Ce qui avait été autrefois (c'est-à-dire deux semaines plus tôt) une pelouse tendre et verte était devenu un chantier déchiré et boueux dont même maitre Toph rougirait.
- Excusez-nous, plaida Sana. On s'est un peu... laissé emporter dans le... feu de l'action.
Le Seigneur du Feu la regarda un instant et eut un sourire en coin. Avant qu'elle puisse dire quoi que ce soit, il avait redirigé ses yeux vers Eizon. Le ton plus posé, il dit :
- Tu progresses.
Le jeune visage si fin s'illumina d'un sourire reconnaissant. Sana savait trop le bien que faisait l'approbation d'un maitre. Elle ne pouvait qu'imaginer la valeur de celle d'un père.
- Cela dit, reprit le Seigneur du feu avec son ton autoritaire, je vous prierai de bien vouloir ravager d'autres parties du palais, la prochaine fois. Vous savez à quel point je tiens à ce que l'aile familiale reste calme pour-...
- Je sais, coupa Eizon en baissant la tête, honteux.
Je suis désolé.
La présence de Sana, et le plaisir qu'ils prenaient à s'affronter, avait fait oublier au jeune homme certaines règles établies au palais, les rares règles qui n'avaient rien avoir avec les conventions de la Nation du feu, qui échappaient même à ses traditions. Le jardin et l'aile ouest étaient des lieux paisibles, presque sacrés, un sanctuaire, et ce pour une simple raison.
La même raison qui avait poussé Eizon à venir « tirer un peu les oreilles » de Sana sur le bateau.
Elle était la raison et l'explication d'une infinité de petits comportements que Sana n'avait pas analysés avant de la rencontrer et qui firent sens une fois face à elle. C'était pour elle que certaine parties du château étaient silencieuses et décorées de couleur pâles, des ors doux, des camaïeux de roses et orangés plutôt que le rouge et noir typiques. C'était pour elle que Katara passait une semaine dans la Nation du feu à chaque changement de saison. C'était grâce à elle que Zuko et Eizon accordaient une telle importance à la vie, et avaient si radicalement jugé l'acte de Sana.
Sana l'avait rencontrée dès son arrivée au palais. Elle attendait patiemment le retour de Zuko et Eizon, et les accueillit avec un sourire pâle et quelques mots de sa voix sourde. Elle avait été étonnée de voir Sana avec eux, mais ne les interrogea pas. Ils prirent le thé, silencieusement.
- Quand est-ce que Katara doit revenir ?
- Probablement dans moins d'un mois, avait répondu Zuko très posément. Elle est furieuse que j'aie emporté son élève...
- J'imagine...
Ensuite, elle fut prise d'une violente quinte de toux et Zuko la raccompagna à sa chambre.
Sana était resté figée. Comment pouvait-elle penser à détruire sa propre vie quand d'autres semblaient lutter quotidiennement pour garder la leur ?
- Tu comprends maintenant, avait soufflé Eizon, à la fois distant et menaçant.
- Je- j'ai été idiote... je n'ai pas pensé que- baragouina Sana.
Mais il n'y avait pas d'excuses à trouver. Elle s'était jetée à la mer pour Tekka ! C'en était presque risible.
Le seigneur du feu accepta les excuses de son fils et disparut sous les arcades dans un tourbillon de tissus écarlates.
Eizon s'assit près de l'étang aux canne-tortues (qui caquetaient tranquillement, apparemment peu traumatisées par le combat qui s'était tenu là cinq minutes plus tôt). Sana vint l'y rejoindre.
- Tu ne dois pas t'en vouloir, dit-elle. Katara vient dans quelques jours, et elle ira tout de suite mieux.
- Je sais, soupira le prince. Mais c'est de pire en pire. Elle devient chaque jour plus faible, plus transparente... et j'oublie peu à peu sa présence. Elle va finir par disparaitre complètement.
La jeune femme se tut un instant, l'esprit hanté de trop d'idées, de trop de remords qu'elle voulait chasser, de trop d'espoirs qu'elle entendait insuffler à Eizon.
- Ecoute, demain j'irai seule à l'Académie de Vulc-truc. Et tu pourras passer un peu de temps avec elle.
Eizon semblait sur le point de répondre, mais ne savait s'il devait remercier Sana ou refuser sa proposition, ou quoi ? Le son qui passa entre ses lèvres fut indéchiffrable.
- Mercicépalapeinecégentil.
- Oh non, Eizon, ne te prive pas pour moi, pria la voix douce de Ta-Mei.
La jeune fille de treize ans était apparue comme un esprit d'entre les arcades, précipitant son corps faible vers eux, ses mains blanches comme le lait tendues, alertes, suppliantes. Sana vit dans les yeux de son ami que sa résolution était prise à la seconde où la silhouette si mince s'était découpée de l'ombre.
- Tam-Tam, tu es ma sœur, je peux bien passer une journée avec toi !?
Ta-Mei atteignit la mare et se laissa tomber à côté de son frère, l'air épuisée. Son cœur était très faible. La moindre émotion trop vive avait de violentes répercussions sur son corps fragile. Un rien, un frisson, un choc, si léger fût-il, faisait pomper trop vite le muscle malade, et drainait toutes les forces de la petite princesse. Mais elle était le roseau : elle pliait, était ballotée par les vents contre lesquels sa stature était ridiculement peu armée, mais fidèle à ses racines, elle ne rompait pas. Sa flamme intérieure brûlait avec autant de vigueur que celles de son père ou son frère, elle avait dans ses yeux d'ambre la même ardeur. Mais ses membres étaient maigres, sa peau diaphane, et sa voix éteinte.
Son caractère s'était forgé à l'image de sa condition physique : une volonté inébranlable mais une incapacité physique à se battre pour défendre ses opinions. Aussi évita-t-elle la lutte, et esquiva la remarque de son frère et se tourna résolument vers Sana.
- As-tu déjà choisi ton professeur de maitrise du feu ?
La jeune maitre de l'eau admirait silencieusement le courage des trois seuls membres de la famille royale du feu, et leur incroyable instinct de survie. Elle se sentait naitre une très forte affection pour eux. Comme lorsqu'elle vivait parmi les enfants de Katara, elle se sentait admise, adoptée... tout en reconnaissant sa différence. Ses rapports, encore si jeunes, avec le trio étaient bien moins ambigus que ceux qu'elle avait entretenus pendant si longtemps avec les membres de la Maison d'Hakoda.
Ils formaient une petite communauté de rescapés : le veuf, la malade, le petit prince en recherche de lui-même, et elle : l'orpheline.
Les cicatrices que nous laisse la vie sont des icebergs : les marques visibles ne sont rien en mesure des blessures enfouies sous la surface.
Sana sourit. Les proverbes de sa tribu prenaient sens aux moments les plus inattendus.
- Je- Non, j'irai demain à l'Académie des Fils de Machin, répondit Sana avec un sourire.
- C'est « l'Académie des fils de Vulcain », corrigea Eizon.
- Ouais, fit la jeune femme. Je vous raconterai.
- Eizon peut vraiment y aller avec toi, insista faiblement Ta-Mei.
- Non, il préfère passer une après-midi avec sa petite sœur, répliqua Sana.
- Oh ? D'accord.
Eizon soupira : sa sœur ne résistait jamais longtemps.
- J'ai bien aimé vous regarder vous battre.
Sana rit de bon cœur. Elle savait que le Seigneur du feu surprotégeait sa fille. Elle était même persuadée que si elle en avait la force, Ta-Mei serait la première à se joindre à leurs petits combats. Eizon ne sembla pas surpris, au contraire, il grogna un peu :
- Tu sais que Papa ne veut pas que tu te surmènes...
- Mais-
- Tu sais que tu ne dois pas prendre de risques avec-
- Tu sais que je ne suis pas un lézard des montagnes qu'on peut garder enfermé dans une boîte en verre, répliqua la jeune fille. Si c'est pour m'empêcher de respirer, je ne vois pas l'intérêt de forcer mon cœur à battre !
Le jeune maitre du feu regarda sa petite étincelle de sœur pousser un petit grognement indigné, une parfaite imitation de ceux que leur père poussait à la moindre occasion. Il la regarda avec des yeux ronds, stupéfait.
Réalisant probablement ce qui venait de se passer, Ta-Mei prit la même expression. Elle inspira l'air avec un petit bruit aigu.
- Désolée, marmonna-t-elle.
- Non ! Pourquoi « désolée » ? s'exclama Eizon. Tam-Tam, tu aurais dû nous dire-
- Je sais- mais... je n'ai commencé à ressentir ça que récemment... il y a quelques mois, au plus... je ne sais pas. Mais Papa a trop peur de me perdre... je ne pouvais pas dire ça à Papa !
Et comme le hasard fait toujours mal les choses pour les innocents, c'est à cet instant précis que le Seigneur du feu surgit de sous les arcades, un rouleau de parchemin à la main.
- Me dire quoi ?
La jeune malade se retourna pour regarder son père, le visage tordu d'effroi. Zuko fronça les sourcils, à la fois intrigué par la bribe de conversation qui lui était parvenue, et ennuyé de voir une telle frayeur marquer les traits de sa fille.
- Ta-Mei, qu'est-ce qui ne va pas ? demanda-t-il doucement, inquiet.
La respiration de la princesse s'était accélérée, devenant sifflante et inégale.
- Tam, respire ! supplia Eizon.
Sana sut que la jeune fille était prise d'une crise d'hyperventilation. Et elle savait comment la calmer, ayant vu souvent Katara passer des heures entières au chevet de Tekka, à lui chuchoter des mots rassurants, aimants, encourageants. Elle se souvenait avoir elle-même sorti le jeune homme de ses transes, lorsque Katara était absente; le maitre de l'air était le sujet de véritables montées d'angoisse, centrées sur son père, sa maitrise, ses doutes, et son impression d'être en dehors du monde, d'une certaine manière. Peut-être était-ce en le réconfortant, en se pressant contre lui, en l'écoutant chercher quelque-chose à quoi se raccrocher que Sana était tombée amoureuse de Tekka. Peut-être.
Elle s'avança vers Ta-Mei, prit le visage pâle entre ses mains tannées, et colla son front au sien.
- Tam-Tam, dit-elle, en tentant de garder un ton doux et sûr. Tam, c'est moi, c'est Sana. Je suis là, tu vois. Il faut respirer, Tam. Ton père est là, il n'est pas fâché tu vois, il s'inquiète mais tout ira bien si tu respires. Eizon est là aussi, il va rester avec toi demain, tu verras, ce sera gai...
Et ainsi poursuivit sa litanie jusqu'à ce que le petit corps cesse d'être secoué de spasmes nerveux, que le peu de couleur remonte aux joues, que la poigne étonnamment ferme de la princesse sur sa tunique se desserre.
Le père attira à lui sa fille et l'étreignit avec force, ce qu'il se retenait souvent de faire de peur de la briser.
- Je ne suis pas en verre, Papa, murmura Ta-Mei.
Et il l'agrippa plus fort encore.
Eizon souffla quelque-chose à l'oreille de Sana, probablement un « merci », mais elle n'y prêta pas vraiment attention. Elle n'avait à l'esprit que la main posée sur son épaule par le jeune maitre du feu, et le tableau auquel elle assistait. Et elle se souvenait de son propre père, un peu. Et il devait ressembler un peu à ça.
AN: C'est un des chapitres les plus descriptifs que j'aie écrits! J'espère que Ta-Mei est une surprise pour vous. Vous verrez qu'elle a une influence non-négligeable sur l'évolution du caractère de Zuko et sur celui de son frère.
Sana et Eizon NE SONT PAS Zuko et Katara remasterisés. Eizon a été aimé par son père, ça sonstitue déjà un élément radicalement différent, puisqu'on sait le poids du rejet d'Ozai dans le sale caractère de Zuko. Et Sana... Sana est beaucoup moins optimiste, moins attentive et moins féminine que Katara. Elle serait une sorte de Katara toujours en colère, la Katara qui a cassé la figure à deux morveux pour obtenir un renseignement dans "The Blind Bandit"- ouais, cette Katara-là.
