Chapitre 4

Jouer avec le feu (partie 2)

Le cheveautruche pénétra dans la cours d'honneur à pleine vitesse, et sa cavalière n'attendit pas qu'il s'arrête pour se jeter en bas de sa monture et se précipiter vers le grand hall. Elle avança d'un pas résolu et rapide vers la salle du trône, hors d'elle. Ce qu'elle avait à faire ne lui plaisait pas le moins du monde ; elle avait toujours réglé ses comptes seule, « comme une grande ». Mais la situation la dépassait, dépassait ses actuelles compétences : elle n'était pas la seule offensée et son agresseur n'était pas le seul coupable

Elle avait été escortée jusqu'aux portes de l'Académie des Fils de Vulcain par deux gardes royaux. Ils avaient discutés pendant la route, et Sana avait été étonnée de découvrir à quelle altitude volait l'humour dans l'armée du Feu. Elle avait surtout aimé les écouter raconter diverses anecdotes sur le Seigneur du Feu et ses enfants.

Elle fut accueillie par le directeur de l'Académie, Shuro Kin LuoZaya en personne, qui s'inclina ridiculement bas en la remerciant de considérer ses élèves dignes de lui enseigner le « noble art de maitriser le souffle d'Agni » - moins pompeusement dit, le feu. Elle répondit avec le plus de douceur qu'elle était capable de montrer qu'elle aimerait rencontrer lesdits élèves avant de s'engager à apprendre la maitrise sous leur instruction.

Elle damna sa chance et sa vie et ses nerfs lorsqu'elle fut interdite d'entrée dans la salle du trône pour la soit disant bonne raison que le Seigneur du Feu n'y était pas ! Elle tourna inutilement autour du grand hall avant de se décider à s'avancer dans l'aile familiale. Elle s'ordonnait de souffler, de respirer, de se clamer, mais Zut ! elle avait toute les raisons d'être en colère. Elle traversa les arcades, la démarche tendue et précipitée, s'attirant les regards intrigués des servantes et des gardes.

Le directeur, tout en compliments commerciaux et en courbettes maladroites accompagna Sana, à présent vêtue de l'uniforme de l'Académie -dont elle avait à l'instant été faite membre à son insu- jusqu'à la Cours Centrale. Elle l'interrogea du regard et il sembla sur le point de la suivre dans le moindre de ses mouvements.

- J'aimerais essayer de me fondre un peu dans la masse, si cela ne vous dérange pas ? demanda-t-elle.

Le directeur sembla hésiter mais n'osa pas contrarier la « toute puissante Avatar ». Sana cacha son rictus et le planta là.

Elle savait que la maitrise du feu n'était pas l'urgence, puisqu'elle devait d'abord apprendre à maitriser la terre, mais trouver un professeur au plus vite ne pourrait pas faire de mal. Elle espérait rencontrer un maitre du feu qui lui soit sympathique, sachant combien l'amitié qui avait lié Aang à ses maitres avait été un précieux atout, pendant et après la guerre.

Elle traversa les jardins sans prêter attention à Eizon et Ta-Mei lorsqu'ils l'interpellèrent joyeusement, et se dirigea d'un pas décidé vers l'office où le Seigneur du feu passait le plus clair de son temps.

- Sana ? Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda Eizon qui l'avait suivie.

Elle fut tentée un instant de l'écarter se son chemin, de répondre « Rien su tout ! », mais il semblait inquiet de la voir dans un tel état de nerfs. Elle s'arrêta net et se tourna vers lui.

- Je- Je préfère informer ton père de ce qui s'est passé. Je crois qu'il saura quoi faire... Je te raconterai après. Promis.

Elle fit un geste pour reprendre sa course, mais Eizon avait posé une main chaude sur son bras.

- Ne t'inquiète pas, souffla-t-elle. Je n'ai rien. J'ai juste failli avatarer la tête d'un type à l'académie.

Alors seulement, réticent, il la laissa continuer.

Elle parcouru les couloirs devenus familiers après deux semaines passées à les arpenter. Elle connaissait les portes, à qui appartenait ou avait appartenu telle chambre. Là, la simple porte rouge de la chambre d'Eizon ; là, les doubles battants et les poignées d'or de la chambre d'ordinaire attribuée au Seigneur du Feu, mais que Zuko n'occupait pas ; là la large porte de bois clair de la chambre que Katara occupait quand elle séjournait au palais, dont deux femmes de chambres sortaient à l'instant ; là enfin, la porte de cerisier sombre et froid qui ouvrait sur le bureau du Seigneur du feu.

Elle s'était mêlée aux élèves, et avait réussi à prendre contact avec un groupe d'élèves de son âge qui avaient remarqué qu'elle était un peu égarée. Elle avait discuté avec la jeune fille et les trois garçons, n'avait retenu que deux prénoms (Ezla et Rozun) avant de leur demander quel était leur niveau en maitrise. Ils se dirent excellents, lui offrirent d'assister à une petite démonstration, et se révélèrent d'un niveau médiocre. Sana garda son opinion pour elle, puis du ton le plus badin du monde, les interrogea sur les meilleurs élèves de l'académie.

Elle s'approcha de la porte sans hésiter, puis fit une pose avant de cogner le panneau. Qu'allait-elle dire ? Comment allait-elle expliquer ce qui s'était passé au Seigneur du feu ? Comment allait-il réagir ?

Ezal lui proposa de la suivre jusqu'à la Cours Martiale, où s'entrainaient les élèves les plus doués.

- Je ne sais pas s'ils te laisseront entrer, puisque tu es une débutante...

- Je sais me montrer persuasive, assura Sana.

Elles arrivèrent bientôt à un large porche gardé par deux élèves. Ils interrogèrent les deux jeunes femmes sur leurs intentions, et Sana leur dit qu'elle désirait juste entrer pour voir.

- Mmh, fit le plus grand des deux, suggestif. La demoiselle voudrait entrer pour jeter un œil, hein ?

Les deux élèves échangèrent un regard, et l'un d'eux passa son bras autour des épaules de Sana. Elle se figea un instant puis accepta de se laisser guider.

La Cours Martiale était plus sombre que celle qu'elle quittait. Les élèves semblaient plus sérieux, plus concentrés. Le gars qui l'entrainait, Meijin, lui expliquait quel type d'exercices faisait tel ou tel groupe d'élèves.

- Tu vois le grand avec la queue de cheval, béh il répète ses katas- il n'utilise pas sa maitrise pour ça. Là-bas, la jolie Etna et - comment il s'appelle lui ?- Kuz ou Kaz, peu importe, travaillent sur la synchronisation de leurs mouvements. Un maitre du feu seul est mortel, mais deux maitres du feu...

- Peuvent conquérir le monde ? coupa Sana

- Heu, ouais...

Ils passèrent encore quelques groupes avant que Meijin souffle d'admiration

- Regarde, dit-il, là ce sont les meilleurs des meilleurs. Ils pourront facilement entrer dans l'armée ou devenir prof ici à l'Académie avec leur talent. Pour l'instant, ils s'entrainent à tirer sur cibles mouvantes...

Un rail mécanique faisait passer à grande vitesse des mannequins en métal couvert de bandelettes de papier à une quinzaine de mètres de cinq élèves. Trois hommes et deux femmes. Malgré l'uniforme, Sana vit immédiatement qu'ils étaient bien bâtis, musclés. Ils devaient incarner les idéaux de beauté de leur nation.

Elle frappa trois coups secs. Attendit. Frappa à nouveau et reçu une réponse étouffée « Une minute ! ». Elle soupira et patienta. Il y avait beaucoup de bruit à l'intérieur de la pièce, mais elle était trop concentrée sur ce qu'elle allait dire pour vraiment s'en faire.

L'un d'eux s'avança. Il avait un physique athlétique, et des yeux d'un jaune si brillant que Sana le remarqua malgré la distance. Ses camarades l'encouragèrent « Vas-y, Rad, flambe les tous ! », et pris une pause de combat, prêt à tirer. La mécanique se remit en marche et les cibles recommencèrent à défiler. Il arma son tir et cria « Gloire à la princesse ! » avant de lancer une boule de feu à une vitesse ahurissante. Sana suivit l'attaque lorsqu'elle traversait le champ, et la vit aller se figer dans la tête du mannequin. Sana se figea d'horreur.

Enfin la porte s'ouvrit. Zuko regarda Sana avec surprise mais l'invita néanmoins à entrer. Il contourna son bureau et s'assit. La jeune femme releva la tête et fut surprise de trouver sa maitre assise face au Seigneur du feu.

- Katara ? souffla-t-elle.

La Grand Maitre de l'eau ne répondit pas, mais en un clin d'œil fut debout, et entrainait son élèves dans une embrassade ferme et maternelle.

Sana aurait aimé se laisser aller dans ce câlin, et dire à Katara à quel point elle regrettait d'avoir cherché à se noyer. Mais ce n'était pas le moment. Et Katara le sentit.

Les deux femmes s'éloignèrent un peu l'une de l'autre, et la plus jeune se tourna vers le Seigneur du feu.

- Tu avais quelque-chose à me dire, Sana ? demanda-t-il, concerné.

- Oui. Mais ça ne va pas vous plaire, avertit la jeune Avatar.

Elle regarda la boule de feu lancée par Rad voler droit vers la tête du mannequin et s'y planter, enflammant les bandelettes de papier. Un second tir vint se loger trente centimètres plus bas, en pleine poitrine, embrasant le signe rond brodé sur le ventre d'une parka bleue.

Le Seigneur du feu était débout, fulminant de colère. Il fallut toute la douceur de Katara pour le faire asseoir.

- Tu sais que les partisans d'Azula sont encore nombreux, Zuko.

- Mais je ne pensais pas qu'ils auraient le culot de faire ce genre de démonstration en public !

Et Sana resta silencieuse, et elle ne leur dit pas...

Rad se tourna fièrement vers ses camarades hilares. Sana ne réfléchit pas deux secondes. Elle se libéra de l'étreinte de Weijin, attira à elle l'eau présente dans l'air et éteignit le feu qui consumait la silhouette bleue. Une rumeur traversa la Cours, et toute hilarité s'écroula instantanément des faces pâles des maitres du feu.

Rad fut le premier à se reprendre. Il fit face à Sana, arrogant, et releva sa garde.

- Qu'est-ce que tu fais là, maitre de l'eau ?

- Rien qui t'intéresse, Ras des pâquerettes, rétorqua-t-elle.

Il la regarda de la tête au pied avec un air de dégout.

- Qu'est-ce que tu veux ?

- Savoir si tu serais aussi sûr de toi si la cible était capable de rendre les coups ! aboya la jeune Avatar, désignant la parka brûlée.

Il n'eut pas le temps de répliquer, Sana s'était avancée vers lui, un long fouet d'eau paré.

Le Seigneur du feu, accompagné de Katara, quitta la pièce en rageant, pestant contre ces idiots de « néo-suprématistes » qui ne juraient que par Azula.

Sana resta seule encore un instant, perdue dans ses pensées, quand une petite toux la sortit de sa transe. Elle releva la tête et retint un hoquet de stupeur : Tekka se tenait sur le pas de la porte, l'air intrigué. La maitre de l'eau se leva et sortit de la pièce en l'ignorant. Elle n'était pas d'humeur à négocier avec Tekka, vraiment.

Pourtant, il était inutile de nier que son cœur s'était réchauffé en le voyant, et qu'elle était heureuse de le voir.

Rad se défendait bien : il faisait, après tout, partie de l'élite de cette école si réputée. Mais Sana avait affronté le Prince du feu, et il était sans aucun doute d'un niveau bien supérieur à celui de l'élève des Fils de Vulcain. Elle se demanda même un seconde pourquoi Zuko lui avait recommandé de venir là chercher un maitre... Elle chassa cette distraction : pour l'heure elle affrontait un jeune homme raciste et prétentieux qui avait eu la mauvaise idée de l'énerver.

Elle arriva à l'escalier qui descendait au jardin, et se figea, aveuglée par le soleil. Eizon l'avait vue arriver, et s'approcha d'elle, timidement.

- Tu- Tu veux parler maintenant ? offrit-il.

- Heu, oui, répondit Sana, incertaine.

Il la conduisit vers l'ombre des bâtiments, vers la porte rouge. Sana n'étais jamais entrée dans cette chambre. Un grande baie vitrée laissait beaucoup de lumière entrer, et se refléter dans les petits miroir accrochés aux murs, dans les bois sombre et laqué des meubles, dans le verre d'un cadre où la défunte Lady Mai affichait un vague sourire des yeux.

Le Prince invita Sana à s'asseoir à une table basse, et ordonna du thé à une jeune femme qui passait dans le couloir, avant de venir s'installer près de la maitre de l'eau.

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

Sana leva ses grands yeux bleus vers le visage si pâle, si semblable à celui des maitres qu'elle avait affrontés aujourd'hui, et pourtant, tellement plus doux.

- J'ai perdu le contrôle, souffla-t-elle. Encore.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? s'inquiéta Eizon

Sana lui raconta alors « toute l'histoire »...

Pour tout dire, Rad n'était pas si bon qu'il pensait l'être, et Sana prit vite l'avantage. Mais lorsqu'elle voulu le laisser là, considérant qu'il avait appris sa leçon, ses quatre camarades prirent la relève. Ils l'encerclèrent. La fille du feu avait un rire fou, sardonique. Les autres élèves se précipitaient hors de la Cours Martiale, ou détournaient les yeux, ou encourageaient ses quatre assaillants.

Sana pouvait aisément parer leur maitrise : leurs attaques étaient plutôt faibles, imprécises, et ils géraient mal leur souffle. Mais elle ne pouvait pas se munir contre leurs mots et leurs moqueries.

- Je ne savais pas qu'il y avait des paysans de l'eau si jeune. Je croyais que la race s'était éteinte.

- Sûr, je n'envisagerais pas un instant de me reproduire si j'étais un sale déchet des tribus.

- Tu sais bien que c'est comme la vermine : ils ne peuvent pas se contenir.

Sana les ignora un instant, mais les mots lui parvenaient et la dérangeaient. Comment pouvait-on avoir de tels préjugés !?

- Taisez-vous ! ordonnait-elle, suppliait-elle.

S'ils avaient su à quel point elle craignait de les blesser, malgré leur intolérance et leur bêtise ! S'ils avaient compris son avertissement !

Eizon eut une réaction comparable à celle de son père : ses poings et ses narines laissaient s'échapper un fin filet de fumée.

- Bande de crétins, grogna-t-il.

- Tu n'étais pas beaucoup plus correct lors de notre première rencontre, lui rappela Sana.

Il sembla pris au dépourvu par la remarque. Il bégaya une excuse

- J- Je suis désolé... Ce- ce n'était pas par rapport à toi, ou ta tribu... Mais c'est une longue histoire et tu ne m'as pas tout dit.

- Non, tu as raison, fit Sana.

Il restait encore quelque-chose à dire.

Sana parvenait encore à voir clair, à retenir ses coups. Elle n'avait pas eu l'intention d'engager autant de monde dans ce combat.

Rassuré par leur supériorité numérique, les Fils de Vulcain devinrent plus menaçant, plus agressifs, et plus méchants. Sana encaissa quelques coups, puis fut plaquée au sol par un jeune homme. Et tandis qu'il la menaçait de sa main enflammée, ses camarades insultaient Sana, sa tribu, son héritage, et son maitre, Katara, responsable de la chute d'Azula. Et ils lui crachaient dessus en disant « quoi, tu manques d'eau ?! »

Et la maitre de l'eau n'y tint plus, ne se retint plus.

- J'ai perdu le contrôle, Eizon, je les ai laissé m'atteindre et j'ai, j'ai... Je ne me battais pas pour me défendre, pas pour protéger, je me battais pour leur faire mal. Je les ai blessés, je ne sais même pas si c'est grave ou s'ils survivront, je suis repartie le plus vite possible, il fallait que je quitte cet endroit. Je ne sais pas ce qui m'a pris, j'aurais dû me taire, ou les dénoncer au directeur, ou à ton père... J'aurais dû faire profil bas mais je ne pouvais pas les laisser s'amuser à tirer sur mon peuple comme sur des lapin-furet !

Eizon regardait intensément la petite maitre de l'eau qui était devenue son amie, et chercha les mots qui pourraient la réconforter. Ne les trouvant pas, ou ne les trouvant pas à la mesure des circonstances, il se tut longtemps. Sana restait très droite, presque fière malgré tout, mais ses yeux le suppliaient de parler, de la rassurer.

- Tu- tu en as parlé à mon père ?

La jeune femme sursauta, puis fit non de la tête :

- Je n'ai pas pu... Je ne pouvais pas dire que j'avais perdu le contrôle une fois de plus devant mon maitre.

- Katara ? Elle était dans son bureau ?

- Heu, oui. C'est pour ça que je n'ai pas osé tout raconter. Elle aurait été trop déçue.

Eizon acquiesça, l'air compréhensif, puis se renfrogna et croisa ses bras fermement sur sa poitrine. Sana le regarda un instant. Il semblait irrité par quelque-chose.

- Eizon, appela-t-elle, qu'est-ce qui ne va pas ?

Il leva ses yeux d'ambre vers elle

- Rien !

Il se ressaisit avant que Sana ne se mette en tête de le harceler pour qu'il avoue ce qui le tracassait. Il posa une main sur l'épaule de Sana, et dit :

- Ecoute, je ne sais pas ce que ton maitre en pense, mais... je me serais fait un plaisir de t'aider à leur botter le train, si j'avais été là, parce qu'ils l'ont cherché.

Il sourit.

- Plus sérieusement, souffla-t-il, tu as pris un risque en attaquant un de leur Elite. S'ils n'avaient pas été nuls, tu aurais pu être blessée ou... gravement blessée !

Il détourna les yeux et Sana étudia le profil délicat du maitre du feu. Il semblait ennuyé par quelque-chose que le jeune fille ne pouvait pas percevoir, comme agacé sans avoir raison de l'être- et précisément d'autant plus énervé par la situation.

Elle soupira doucement et avança une main vers la sienne. Il décroisa ses bras et pressa la petite main matte et froide. Après un long silence, Sana l'entendit grogner :

- Mais qu'est-ce qu'elle fichait dans son bureau ?!


AN: Merci à Kestrel Faeran pour ses encouragements. Et je ne sais plus si j'avais remercié prenses556, donc je la/le remercie aussi.