Avec toutes mes excuses pour le délai...


Le Cap

Chapitre 7

A l'air libre (partie 2)


Elle avait soif d'apprendre, et n'attendait de lui qu'une instruction pour agir. Il lui montra à plusieurs reprises le mouvement qu'elle devrait reproduire, et lui rappela comment l'esprit des maitres de la terre devait s'adapter pour manipuler cet élément têtu : ils devaient se faire inébranlables, obstinés et enracinés. Habituée à manier l'eau, élément du changement et de la douceur, la philosophie du maitre de la terre la heurtait et lui plaisait tout à la fois : elle se sentait déstabilisée par les formes carrées et dure de cette maitrise, et leur impact titanesque, mais appréciait profondément son aspect inaltérable et stable.

Maarho acheva son enchainement une fois de plus, et l'invita à l'imiter. Il corrigea sa posture, puis quand elle fut parfaite, acquiesça avec un sourire.

Elle savait qu'elle en était capable parce qu'elle l'avait déjà fait.

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Impossible d'expliquer par quel miracle tous les membres du group partagèrent, à cet instant précis, la même intuition, mais les évènements prirent un tour bien différent du fait de ce hasard salvateur.

Sana se tenait prête, à l'endroit désigné par Maarho, et attendait. Le maitre de la terre se trouvait à quelques mètres d'elle, paré lui aussi, les yeux fermés pour lancer l'attaque au bon moment. Il attendait et écoutait. La jeune Avatar reconnut la position défensive de maitre Toph et sourit.

- Ils savent qu'on les attend, chuchota Maarho. Ils n'émettent pratiquement aucune vibration !

Sana ferma les yeux à son tour et se concentra sur ses autres sens. La forêt, en cette saison, était bruyante, habitée par une faune multiple affairée à se nourrir, à se reproduire, à émettre plein de petites ondes parasites.

Pourtant, deux battements réguliers approchaient...

- Je sens quelque-chose, souffla la maitre de l'eau, incertaine.

- Oui, approuva Maarho. Mais je ne peux pas les identifier...

Dans la musique des bois retentit alors un miaulement strident, provenant du centre du 'triangle' formé par Sana et les deux battements.

- C'est Ata, rit le maitre de la terre. C'est son signal.

- Alors les deux pas sont Eizon et Tekka, conclut la maitre de l'eau. Ils veulent nous indiquer où frapper !

- Parfait !

Les deux maitres fermèrent alors les yeux, se focalisant sur un point de la bissectrice, à mi-chemin entre les positions des garçons et la leur. Les pas avançaient, et avec eux une sorte de vrombissement : la course précipitée et silencieuse de leur assaillants.

Maarho inspira, et sembla compter dans sa tête avant de lancer

- Maintenant !

Obéissant au signal, Sana reproduisit les gestes appris cinq minutes plus tôt avec le maitre de la terre, et fut étonnée de voir que sous leur impulsion, la roche se mût, se retourna, et piégea le groupe qui approchait.

Trois silhouettes émergèrent d'entre les feuillages, la mine satisfaite : Tekka, Ata et Eizon.

La jeune fille poussait un cri de joie strident, tandis que les garçons se décochaient des coups de poing de congratulation en riant.

Sana et Maarho échangèrent un regard complice avant de s'élancer vers les trois autres.

- Je savais que mon plan fonctionnerait ! s'exclama Tekka.

- C'était une très bonne idée, approuva Maarho. Tu ferais un excellent maitre de la terre !

- J'imagine que tu entends ça comme un compliment ?

La jeune Avatar riait, joyeuse. Elle regardait, comme à travers un faisceau lumineux, les visages souriants de ses amis, et le réseau ambigu qui se tissait entre eux, sans qu'elle ne l'ait pressenti : Ata plaisantait avec le maitre de l'air et le maitre de la terre, deux jeunes hommes opposés en tout, et ne s'accordant que sur leur envie de venir en aide à Sana, leur envie de se chamailler et leur envie d'être plus proche de la jeune et si jolie cuisinière. La maitre de l'eau saisissait sans comprendre ce qui attirait tant, en Ata, et qui avait su percer la carapace de son ami d'enfance : les grands yeux de la brunette au corps gracile brillaient d'un autre éclat, semblaient extraterrestre aux enfants de l'Eau qu'étaient Sana et Tekka ; Ata était une fleur fraiche et sauvage poussée en milieu hostile. L'Avatar se demanda s'il n'était pas temps d'enterrer son monstre vert et faire le deuil de son amour adolescent à sens-unique.

Eizon restait en retrait, toujours, et observait lui aussi les interactions de leurs camarades. Sana s'approcha de lui

- Je suis contente qu'on n'ait pas eu à se séparer pour de bon... fit-elle

On eût dit qu'elle l'avait arraché à une transe

- Oh ? Oui, j'aurais été inquiet, admit-il après un instant.

La forêt semblait s'être tue. Même les rires de leurs amis étaient étouffés, distants.

- C'est étrange de se retrouver après s'être dit au revoir, pensa Sana à voix-haute.

- ...Et de ne jamais revoir quelqu'un à qui on n'a jamais dit adieu... ajouta le prince, avec une sorte de tristesse froide.

- Je n'ai jamais dit au revoir à mon père, confia Sana.

Le maitre du feu posa une main chaude sur son épaule et tenta un maigre sourire, puis pensa à la dernière chose qu'il avait dite à son père.

- On ne dit jamais au revoir à son père.

Sana regardait la montagne, les yeux flous.

- Je suis partie jouer chez Kaya et il est parti pêcher. La mer devait être calme. Il ne devait pas y avoir de si grosses vagues. Le bateau s'est retourné et mon père... Il s'est noyé.

- Je sais ce que tu ressens, assura Eizon. Quand j'ai vu ma mère pour la dernière fois, je lui ai demandé s'il était vraiment trop tard pour changer de bébé : je voulais un petit frère.

La jeune maitre de l'eau sourit de bon cœur en imaginant le petit garçon qu'elle avait vu sur les portraits bouder et pester « les filles, c'est nul ! ».

Une toux discrète les interrompit.

- On devrait reprendre la route, dit Maarho.

Dix minutes plus tôt ils croyaient mourir, et maintenant ils discutaient tranquillement, se confiant sur les pertes qu'ils avaient endurées ! Il fallait vraiment qu'ils aient perdu tout sens des priorités. Ou était-ce précisément l'inverse ?

- Allons-y, approuva Sana en s'éloignant doucement d'Eizon, non sans avoir serré sa main une fraction de seconde.

~~oOo~~

- Bon, grogna Tekka, ces explications si mystérieuses, elles viennent ?

Ils étaient installés dans une petite auberge, assis à une table couverte de victuailles, épuisés de la longue marche qui les avait menés jusque-là.

Le ton et les échanges étaient cinglants, rudes.

Prenez un groupe de jeunes gens, tous différents et également doués, tous bien formés des pieds à la tête, et ajoutez à certains le charme de la nouveauté ou le gout de l'aventure, une pointe d'animosité ou d'attirance çà et là : vous obtiendrez le plus distrayant et complexe nœud de relation, autrement dit le plus catastrophique des pentagones amoureux.

Voilà pourquoi depuis le début du repas le ton n'avait cessé de monter jusqu'à ce que Maarho, qui restait le plus âgé et donc supposément le plus mature du groupe, décide de se racler la gorge et d'annoncer « Je crois que je vous dois quelques explications. »

- Arrête de nous faire attendre, on a compris que tu ménageais ton effet!

Maarho soupira et entama le récit tant attendu par les trois évadés.

- Puisque Tekki insiste tant...

« Le groupe qui vous a capturé se nomme La Confrérie des Exilés de Demi-Sang. Quelques années après le début de le Guerre, les naissances d'enfants bâtards se sont multipliées dans les zones colonisées ou dévastées par la Nation du Feu. Si les mères de ces enfants parvenaient à trouver refuge dans d'autres régions, les enfants qu'elles portaient étaient considérés comme de la mauvaise herbe et mis à morts ou exilés dès qu'ils montraient des signes de maitrise du feu.

Plusieurs de ces enfants se sont retrouvés et réunis pour survivre : ils sont les fondateurs de la Confrérie. Par la suite, d'autres enfants né du « croisement » de deux peuples se sont joints à eux, et sont venus grossir les rangs. C'est ainsi que la Confrérie regroupe toutes les maitrises. Les plus anciens ont près de quatre-vingts ans, et ont construit leur famille au sein de la confrérie. Ata est la fille d'un membre, c'est pourquoi elle fait partie de la confrérie. »

- Et toi ?

« Moi ? C'est différent. Ma mère n'avait pas les moyens de me garder. Elle m'a dit : Ce sera la Confrérie ou ton père. J'ai choisi les Exilés parce que je croyais que c'était comme un internat... belle erreur. »

« La Confrérie n'accepte et ne respecte que ses membres, et les sépare dons de tout attachement...

- Comme les moines de l'air ? interrogea Eizon

- Oh ! pas d'amalgame ! s'exclama Tekka, les moines de l'air étaient pacifiques et vivaient dans le recueillement et la méditation. Pas le genre à séquestrer et tabasser des innocents !

Le prince parut surpris par cet éclat et tenta d'apaiser le maitre de l'air. Maarho, qui avait observé l'échange, reprit la parole :

« Pour devenir membre à part entière, il faut passer par l'Initiation. C'est une forme de test, long et éreintant, ... »

- Et humiliant, compléta Ata, intervenant pour la première fois dans le récit de son ami.

« ... à chaque épreuve, ou défi remporté, on accède à un nouveau niveau dans la hiérarchie très stricte de la confrérie. Et quand on monte en grade... »

- On gagne du pouvoir, finit Eizon, qui ne savait que trop bien pourquoi le titre de « général supérieur des armées » était décerné d'office avec celui de Fire Lord. Celui qui a le plus haut grade est forcément celui qui commande.

- Quel était ton niveau ? demanda Sana

- Je suis Aguerri, répondit Maarho en pointant (non sans une étrange fierté) le Nouvel Idéogramme sur son buste. Et Ata...

- Je suis Héritière, dit la jeune femme, puis répondant aux regards blancs de ses compagnons, ajouta : Mes parents sont membres de la confrérie, je n'ai donc pas à passer l'Initiation. J'hériterai de leur grade et titres à leur mort.

- C'est aussi pourquoi Dej est si intéressé, grogna Maarho.

Tekka jeta un œil incrédule à Ata,

- Je vois beaucoup d'autre raisons d'être intéressé par elle, marmonna-t-il enfin, faisant rougir la fille en question. Peut-être que votre Dej-là est un grand romantique...

- J'en doute. Mais vous l'avez rencontré : c'est le petit teigneux qui menait vos interrogatoires.

- Oh, Salade ? fit Tekka, très satisfait du surnom qu'il avait attribué au maitre de la terre détecteur de mensonges.

- Bon, Takki, si tu permets... soupira Maarho, las d'être interrompu.

« Il y a une vingtaine d'années, quelques vieux grincheux se sont retrouvés à la tête de la Confrérie et en ont... modifié l'essence. Au lieu d'une famille de substitution, les Exilés sont devenus une sorte de secte, complètement fermées sur elle-même. Ce sont leurs idéaux que les Quatre Sages poursuivent aujourd'hui... »

Sana était tendue, alerte, sure qu'elle allait enfin découvrir pourquoi elle et ses amis avaient été arrachés à leur famille.

« Ils sont convaincus que les Exilés détiennent, de par leur naissance et l'humiliation dans laquelle ils ont vécu pendant la guerre, un droit de revanche. »

- Ils veulent nous faire payer le racisme d'un monde en guerre depuis cent ans ?! fit Tekka, à la fois affirmatif et sceptique, tant l'idée lui semblait absurde.

- Non. En vous kidnappant, ils pensent agir pour le plus grand bien et le maintien de la paix.

Soudain, Eizon frappa la table de sa main, et leva les yeux vers le maitre de la terre,

- Ils veulent mettre l'un des leur à la tête de chaque état, supposa-t-il.

L'Avatar aurait suffi : le monde entier y était attaché, il constituait une garantie universelle. Mais le Prince du Feu et le petit-fils du Chef de la Tibu de l'Eau du Pôle Sud étaient de merveilleux bonus. Les peu d'informations qu'il avait pu glaner durant ses interrogatoire l'aidait à présent à reformer le puzzle.

- Qui de mieux qu'un Demi-Sang peut diriger une nation ouverte aux autres ? proposa Maarho en guise de confirmation. J'ai longtemps cru à leur propagande.

Il détournait les yeux, comme honteux de son passé, et des idées auquel il avait adhéré auparavant. Sana décelait cette douleur dans son regard

- Qu'est-ce qui t'a fait changer ?

Il s'adressa directement à la jeune Avatar pour lui répondre, l'intimidant de la force de ses yeux vert sombre.

- J'ai appris que l'un des nôtres avait attenté à la vie de l'Avatar. S'il y a bien une chose dont je sois sur, c'est que l'Avatar est le Bien. Ce qui s'y oppose ne peut être que néfaste et injuste.

- Ou confus et fourvoyé, chuchota Ata, incapable probablement de penser que ses parents approuvaient ces décisions prises par les Sages.

Sana tenta de trier toutes ces informations. Elle comprenait qui étaient leurs agresseurs, et pourquoi ils les avaient enlevés. Il restait quelques zones d'ombre, mais elle supposait que la lumière se ferait en temps voulus.

Eizon, lui, avait déjà sa question toute préparée pour l'Aguerri

- Que penses-tu qu'ils vont faire, maintenant que nous nous sommes échappés ?

- Logiquement, ils vont tenter de vous re-capturer, ou de s'en prendre à d'autres membres de vos familles.

Tekka avala de travers, Eizon serra les poings. Sana se figea.

- Mais j'opterais d'avantages pour la première option, ajouta le maitre de la terre, constatant l'effet de ses paroles sur ses interlocuteurs.

- Parce que nous avons l'Avatar ? proposa Tekka

Eizon hocha la tête négativement, éliminant l'hypothèse du maitre de l'air. Sana fut plus rapide à saisir cette fois

- Nous avons Ata, réalisa-t-elle. Nous ne sommes plus leurs victimes, nous sommes leurs agresseurs.

- Mais nous ne l'avons pas enlevée ! s'emporta Tekka.

- Techniquement, non, admit la jeune fille. Mais les Exilés ne croiront que ce que les Sages voudront leur dire.

Les cinq jeunes partagèrent un long soupir.

La situation ne semblait pas s'améliorer, malgré leur évasion réussie. Sana décida qu'il était temps qu'elle montre à quel point elle était l'élève de son maitre et inspira profondément

- Hey, nous sommes dehors et à moins d'un jour de marche de chez maitre Toph. Il y a de l'espoir !

Le pouvoir des mots ! Rien que d'articuler celui-là semblait vous en donner. Dire 'citron-mangue' ou 'mocolat' suffit à vous faire saliver ; dire 'espoir' parvient à vous faire espérer.

- Elle habite sur une île ! grogna Tekka, comment tu compte aller là-bas ?

- Je suis un maitre de l'eau, Tekka, ce n'est pas un bras de mer qui va m'arrêter, sourit Sana, confiante.

- Ça, c'est parler ! approuva Maarho.

~oOo~

Ils partiraient le lendemain matin et devraient atteindre la côte dans l'après-midi. De chez maitre Toph, ils pourraient rassurer et avertir leur famille, et seraient en sureté.

En s'allongeant dans le lit qu'elle partagea avec Ata, Sana passa la longue journée en revue. Ce matin-là, elle s'était réveillée dans une cellule souterraine, perdue et effrayée. Tout ça semblait si loin, si vague, si incroyable... S'il n'y avait le nez cassé d'Eizon- qu'elle n'avait vraiment vu en plaine lumière qu'à table, lorsqu'ils discutaient de leurs plans- et l'arcade ouverte de Tekka pour en témoigner, elle douterait presque que ce soit bel et bien arrivé. Presque.

Il y avait aussi ce changement en elle, ce flux et reflux d'émotions, dont elle ne parvenait pas encore à cerner le sens. Peut-être qu'elle devenait simplement plus adulte, ou qu'elle acceptait peu à peu ce que le destin avait prévu pour elle.


AN: Voilà un nouveau chapitre qui, je l'espère, clarifie un peu la situation.

Le chapitre suivant est prêt et sera posté demain.

Désolée encore pour la looooooooooooooooooooooooooongue attente. Pour me faire pardonner je veux bien heuu me flageller en place publique. Ou dédicacer un gribouillis sur dA à la première personne qui me laissera une review.