Le Cap

Chapitre 9

Tension et attente(s)


Les trois jours qui suivirent l'arrivée de la lettre du Seigneur du Feu furent atroces. Et les jours qui suivirent l'arrivée du Seigneur du Feu furent pires encore.

Jour 1

Après que Eizon eut lu cette missive, hésitant quand son père, prévoyant, admettait ne pas vouloir transmettre par ce biais de telles informations, le silence demeura longtemps. Un silence épais comme la boue entre les orteils de maitre Toph.

La maitre de la terre ponctua la fin de la lecture par un de ses jurons maison, puis resta assise, figée. Elle attendait de « voir » la suite.

Sana, qui se trouvait dos à la fenêtre (elle s'était demandée en arrivant pourquoi, au fond, une aveugle pouvait avoir besoin de fenêtres) voyait de cette place les regards balayés d'inquiétude de ses deux amis. Pourtant, elle ne fit pas un geste. Car elle ne savait lequel avait le plus besoin d'un geste venant d'elle.

Ata et Maarho, l'une sensible et l'autre perceptif, comprirent qu'il se passait quelque chose. De grave, de dur, de douloureux. Mais ignorant totalement ou ne sachant que vaguement qui pouvaient être Katara et Ta-Mei, ils regardaient cette scène en chien-alligator de faïence. Face à une situation dont on ne saurait saisir les tenants et aboutissants, et sur laquelle on ne peut agir, comment ne pas se sentir impuissant ?

Sana, en plus de partager ce sentiment, se sentait presque ridicule : elle ne parvenait pas à faire un pas vers ses amis alors qu'ils avaient traversé l'une des pires épreuves de leur vie ensemble, dans les souterrains de la Confrérie.

- Bon, je me dévoue, souffla Toph, impatientée par le chambardement des pulsassions dans son salon d'ordinaire si calme. Qui a besoin d'un câlin ?

Tekka et Eizon levèrent vers elle des yeux choqués, puis effrayés lorsque cette petite femme robuste écarta les bras, révélant les paumes craquées de ses mains.

- Je vous jure, ces gamins sont bien les fils de leurs pères !

Soudain, elle tapa du pied et les deux garçons se retrouvèrent projetés vers elle. Malgré sa petite taille, elle parvint à agripper chacun par l'épaule.

- Pour le câlin, c'est ma dernière offre. Après je redeviens moi-même et vous vous retrouverez tous les deux avec un hématome sur la peau de pêche de vos épaules délicates.

Tekka, à qui l'attitude de celle qu'il considérait presque comme sa tante avait arraché un sourire, céda et s'approcha de la maitre de la terre. Le prince du Feu, quant à lui, restait autant que possible en retrait.

- Bon, soupira Toph, l'offre est aussi valable pour toi, Avatar-bis.

Sana sourit nerveusement et vint se joindre au trio. Tekka passa spontanément son bras au dessus de l'épaule de la jeune femme. Avant de pouvoir y repenser, elle se retrouva engouffrée dans un câlin digne de l'ours polaire qu'était Tekka et du roc qu'était Toph : une embrassade solide et douce, une étreinte si serrée et stable que rien au monde ne pouvait plus bouger d'un centimètre. Mais le temps n'était pas arrêté, et la jeune Avatar, supposée omnipotente, sentit glisser entre ses doigts ceux d'Eizon tandis qu'il s'éloignait- ou du moins tentait de le faire, car son autre bras était toujours pris en otage par l'ex-Fripouille.

Le câlin s'arrêta abruptement, quand Toph susurra :

- Ah ça faisait longtemps que j'avais pas été aussi proche de deux jeunes hommes vigoureux !

À ces mots, lesdits jeunes hommes trouvèrent –étrangement- la force d'échapper à sa poigne. Ricanant comme elle seule pouvait le faire, la maitre de la terre décocha à chacun un bon coup de poing pointu de phalanges juste à la jonction du biceps et du triceps

- Aw !

- Ce n'est que de l'affection, garantit la maitre de la terre.

- Beuh ! grincha Tekka, et pourquoi Sana n'y a pas eu droit ?!

- Tout vient à point, Maitre Bulle, je lui montrerai combien je l'aime dès qu'elle commencera son apprentissage de maitrise de la terre.

Sana déglutit, incertaine de l'interprétation qu'il convenait d'apporter au sourire sadique de la championne aveugle.

Puis elle constata l'absence du Prince.

Et celle d'Ata.

---

Sana marchait depuis plusieurs heures sur la plage de galet. Une nuit d'encre était tombée sur l'île de Silice ; elle laissait le bruit du flux et reflux des vagues la guider vers la maison (qui avait tout d'une grotte) de Toph. Ses pas suivaient la courbe tremblante de la côte, lentement, la menant le moins vite possible à destination : elle ne voulait pas rentrer.

Elle sentait encore le regard froid et distant de Tekka, ce regard qui anéantit, qui refuse l'empathie. Et les terribles yeux d'un vert d'algue de Maarho, avec ce sourcil à peine levé et ce pli entre les yeux, mi-sarcastique, mi-irrité.

Qui pourrait lui reprocher de fuir leur froideur ? Sana soupira. La seule personne qui trouvait cette fuite inacceptable, c'était elle. Ce n'était pas dans son caractère, ce n'était pas son attitude naturelle. Kaya écrasait quand elle se sentait coincée. Mais Sana avait toujours mordu la vie, et prit les devants.

Elle admirait Toph autant qu'elle admirait Katara. Toutes deux, à leur manière, étaient solides, indomptables, et dégageaient cette même assurance qui fascinait l'adolescente. Toph avait eu la bonne réaction, après la lecture de la lettre. Et Sana se demandait encore ce qui l'avait fait battre en retraite, ce qui l'avait empêchée de consoler ses amis.

Mais en y repensant, n'avait-elle pas eu elle-même envie, sinon besoin, d'être consolée ?

Puis, bêtement, pensant remédier à cette sensation de faiblesse qui lui collait à la peau comme une eau froide, quand la situation s'était tendue à nouveau, elle avait tenté une nouvelle approche, plus « Tophienne ».

À en juger par la réaction de Tekka et Maarho, ce n'était pas une réussite : après l'avoir foudroyée, tous deux sortirent de la pièce en silence. Et Toph… avait éclaté de rire.

Eizon était sorti de la pièce, Ata sur les talons.

Sana resta un instant étonnée puis se tourna vers Tekka et Maarho ; ils avaient le visage défait, et regardaient la porte (c'est-à-dire le trou de taille humaine creusé à même la roche) comme si elle venait de les gifler.

La jeune Avatar retint un rictus mais ne put s'empêcher de lancer, sur un ton léger qu'elle ne ressentait qu'à moitié :

- Ohoh, le prince du Feu est dans la course ! Vous avez de la concurrence.

Pourtant, lorsque les mots s'étaient formés dans son esprit et avaient été propulsés hors de sa bouche par la patte du monstre vert pas-si-mort-que-ça, Sana s'était sentie… libre. Et honnête. Mais maintenant qu'elle y repensait…

- Ils doivent me détester, soupira-t-elle.

- Non, je ne crois pas qu'ils soient capables de ça, Iceberg-girl, opposa une voix derrière elle.

- Mais-

- Mais ils t'en veulent un max parce que tu leur as mis leur nez dans leur bouillie. Ça passera.

Sana aurait tant voulu croire la maitre de la terre sur parole. Toph dut le sentir car elle ajouta :

- Ton problème, c'est que tu t'inquiètes de ce qu'ils pensent. La franchise et l'empathie font rarement bon ménage. Et quand on a trop peur de la vérité, parce qu'elle blesse, on finit par écraser et se taire… comme Sugar Queen.

- Kata- ?

Toph fit signe à Sana de se taire et de s'aplatir sur les galets : deux personnes arrivaient.

La maitre de l'eau attendait, sur le qui-vive, prête à attaquer si nécessaire.

- Tu sais qui c'est ? chuchota-t-elle à Toph

- Tu ne sais pas ? répliqua la maitre de la terre.

Alors Sana écouta attentivement les deux paires de pieds qui piétinaient les galets, les envoyant rouler jusqu'à la rive, et les deux timbres de voix qui commençaient à s'élever. L'une râpeuse mais posée, l'autre grave et excitée.

- C'est Eizon et Tekka ! s'exclama Sana en faisant un geste pour aller à leur rencontre.

Mais son mouvement fut retenu par Toph qui la força à s'allonger sur la plage.

- Deuxième leçon du jour, souffla la Fripouille : si les murs ont des oreilles, c'est parce que les gens sont assez bêtes pour oublier que les oreilles sont faites pour entendre.

- Donc nous sommes un mur ? demanda Sana, incertaine du fruit à tirer de cette leçon.

- Ouais, approuva la maitre. Toi, je sens que tu vas devenir mon Avatar préférée.

Comme elles se taisaient à nouveau, elle entendirent distinctement les voix des garçons.

- Comment ça, vous ne l'avez pas vue depuis quatre heures !? tonna la voix d'Eizon.

- Nan, pas depuis que tu es sorti avec Ata… fit Tekka.

Il y eu un silence.

- Et tu crois que c'est ça qui l'a mise mal à l'aise ? interrogea le Prince, avec une pointe d'espoir.

- Peut-être, j'en sais rien, admit Tekka. De quoi vous avez parlé, de toute façon ?

Sana se demanda si, effectivement, le fait qu'Ata suive Eizon l'avait mise mal à l'aise. Elle ne trouva pas de réponse : elle ne savait pas définir ce qu'elle ressentait par rapport au fait qu'Ata ait suivi Eizon. Elle ne savait pas décrire ce qu'elle ressentait par rapport à Eizon, donc forcément, ce qui avait trait à lui restait fort indéterminé.

Le prince du Feu répondait à l'inquisition du maitre de l'air avec le flegme d'un général dans la Chambre de la guerre.

- Elle voulait comprendre qui était qui, et ce qui s'était passé. Pourquoi ça t'intrigue tant ?

- Tu ne t'intéresses pas à Ata, affirma Tekka en défense.

- Non, fit platement le maitre du feu. Toi, par contre…

Sana se sentit soulagée, sans savoir en quoi cette négation était une bonne nouvelle.

- Oh, la ferme !

- Non, vraiment, je te donne ma bénédiction, dit le prince avec une semi-révérence. Un instant, j'ai craint que tu aies des vues sur ma sœur, qui est bien trop-

- Comment tu peux en parler comme ça alors qu'elle est portée disparue depuis des jours !? s'emporta Tekka, choqué.

- On va la retrouver, assura Eizon avec fermenté.

- Ton père et toi… vous parlez toujours comme si vous ne ressentiez rien. Vous êtes aussi insensibles et froid que ces saletés de croiseurs que vous construisez !

- Tu te trompes.

- Ah ? Ce n'est pas sa lettre de trois mots et demi qui me fera penser le contraire, gronda Tekka avant de prétendre imiter la voix du Seigneur du feu- tout en prenant un ton nonchalant. Le résultat était des plus… surprenants : « Ah, au fait, ma gosse a disparu et la femme qui est dans mon lit est à l'article de la mort. Je leur fais à toutes cet effet-là… »

Et sans avoir besoin de les voir, Sana sut que Tekka avait posé le pied en terrain glissant.

- Je vais t'expliquez les choses lentement pour que ton cerveau puisse supporter la charge, dit Eizon sur un ton étonnamment calme et incroyablement lent. On n'a jamais vu un Seigneur du feu écrire, même dans une lettre au plus intime de ses amis ou au plus cher de ses parents, le moindre mot sur ce qu'il ressentait réellement, pour diverses raisons que je ne vais pas m'évertuer à énumérer ici.

Tekka sembla comprendre que le maitre du feu faisait tout pour garder son calme, mais il ne put manifestement pas s'empêcher de grogner :

- Il aurait quand même pu…

- Non ! le simple fait qu'il le mentionne témoigne suffisamment du tracas que cette situation lui cause !

- C'est impossible de parler avec autant de détachement des gens qu'on aime ! c'est pas humain ! éclata Tekka avant d'ajouter, vicieux : à moins, bien sur, de ne pas les aimer.

Eizon laissa à nouveau le silence s'installer avant de soupirer.

- Ne m'oblige pas à répondre coup pour coup à tes remarques.

- Le gène teigneux aurait-il sauté une génération ? ironisa Tekka.

Sana ne perçut que la chute des deux corps sur les galets, suivit d'un hough douloureux. Eizon s'était jeté sur Tekka, propulsant leur deux masses sur le sol.

- Si tu crois qu'insulter nos parents respectifs est un remède, vas-y, défoule-toi ! Vomis mon père et ses pères, insulte ma mère, toise ma sœur ! J'en ai autant pour toi et si les mots me manquent, je te garantis que je te mettrai avec plaisir mon poing sur la gueule.

Tekka resta muet un temps, puis repoussa avec un humpf le poids du maitre du feu. Les garçons se relevèrent lentement, et gardèrent une distance prudente. Aucun d'eux ne désirait vraiment céder à ces pulsions violentes qui les terrassaient dans leur chagrin. Le maitre de l'air jura.

- … merde… pas humain… ma mère… merde !

Cette litanie dura, jusqu'à ce qu'Eizon agrippe celui dont il avait cru, en captivité, pouvoir faire un frère, et murmure, à peine audible :

- Je ne sais pas ce que tu as besoin de dire ou d'entendre, Tekka, mais je ne pense pas qu'on soit assez ami pour que je te laisse pleurer sur mon épaule.

Le maitre de l'air hésita, traina à répondre.

- J'irai m'épancher sur celle de Sana, jeta-t-il enfin.

La maitre de l'eau roula les yeux, pensant amèrement « Surement pas après la tête que tu m'as tirée tout à l'heure ! »

- Elle sera là pour toi, assura Eizon, distant.

Tekka, qui pensait surement susciter l'irritation du prince, renifla d'un air dédaigneux.

- J'en doute, cracha-t-il. Ça aussi, tu me l'as enlevé !

- Qu- ?

Mais il n'y eu plus d'autre réponse qu'un souffle violent et la disparition dans le ciel opaque du jeune maitre de l'air.

Un temps passa.

Puis Eizon appela

- Maitre Toph, je sais que vous êtes là !

- Merde ! lança la maitre de la terre.

Elle se leva et s'approcha du Prince d'un pas déterminé, pas entravée le moins du monde par le glissement des galets ou les ténèbres ambiantes. Arrivée à sa hauteur, elle sembla le scruter de ses yeux voilés, l'étudier. Elle fit craquer ses articulations avant de parler :

- Arrête de me vouvoyer. À moins que tu penses que je sois… deux.

Sana retint son souffle.

- C'est mon éducation, avança le jeune homme à titre d'excuse.

- Ridicule ! Ton père me tutoie, Princesse, rétorqua Toph.

- Il ne le fait que parce qu'il a peur de vous. Je ne suis pas intimidé, plaisanta le prince.

La maitre de la terre éclata de rire. L'idée que le Seigneur du Feu se soumettait à ses lubies par crainte l'amusait au plus haut point.

- Tu devrais parler à ton père, lança soudain Toph.

Les mots « à propos de ta mère, à propos de Katara » étaient sous-entendus.

- Je sais, acquiesça Eizon. D'un côté je le comprends et de l'autre… ça m'énerve. Je veux pas que le mauvais côté sorte quand je lui parlerai. On est assez emporté dans la famille.

Toph ricana un instant à cet euphémisme charmant avant de demander :

- Et c'est lequel, le « mauvais » côté ?

Le prince du Feu hésita

- J'ai encore deux jours pour le découvrir.

Sana fut distraite de la conversation par quelques éclaboussures glaciales sur ses orteils : la marée montante avait atteint la langue de galet sur laquelle elle s'était promenée. Si elle ne voulait pas rentrer à la nage, elle devrait se dépêcher de sortir de sa cachette.

- Tu devrais parler à Tekka aussi, proposa la maitre de la terre.

- Ah non, j'en ai assez fait ce soir ! On n'est génétiquement pas fait pour s'entendre.

Toph ricana encore avant de laisser s'installer un nouveau silence.

- Tu devrais parler à Sana… conseilla-t-elle enfin.

- De quoi ? interrogea Eizon, innocemment.

- Tu le sais aussi bien que moi, soupira la maitre.

- … Je sais. Mais je ne peux pas. Pas encore.

Sur ce, il fuit la conversation et regagna la demeure de la Fripouille.

Sana, trempée jusqu'aux genoux, rejoignit Toph en trébuchant sur les galets, émue et secouée par les conversations qu'elle avait « entendues accidentellement », selon la terminologie adoptée par la maitre de la terre et qui, effectivement, sonnait mieux que « écouter aux portes » ou « épier des conversations sans y avoir part ».

Cette fois, la Fripouille aveugle n'engagea pas la conversation, ne fit pas de commentaire sarcastique. Elle se tut, laissant à Sana le premier mot.

Et comme la jeune Avatar ne savait que dire, elle accepta pour une fois l'idée qu'elle n'était pas si forte, et que peut-être, il n'y avait rien à ajouter.

- Je vais me coucher, soupira-t-elle. J'ai froid.

Et sur ce, elle s'éloigna en trébuchant sur les galets, dans le noir dense, vers la maison-grotte où l'attendaient, allongés mais incapables de trouver le sommeil, celui qui était plus qu'un frère et celui qui était plus qu'un ami.


AN: AAAAaaah enfin, je suis libre, liiiibre! Je vous l'avais promis, dès la fin de l'année scolaire, vous pourriez lire la suite du Cap. Et nous y voilà! la fin est planifiée, reste plus qu'à l'écrire.

Désolée pour l'attente, vraiment.

Et un tout grand merci à ceux qui m'ont laissé des reviews.
Maki, dernier(e?) en date, à qui je souhaite une bonne lecture.

A très bientôt pour le Chapitre 9 partie 2. Je ne vous dis qu'une chose, à titre de mise-en-bouche: Comme un roc!