Chapitre 9

Tension et attente(s)

partie 2


Jour 2

Tout ça c'était la faute de Aang, décréta Sana. Ca faisait longtemps qu'elle n'avait pas rejeté tous ses problèmes sur son prédécesseur. Mais là, aucun doute, il était bien le seul responsable. Jamais aucun Avatar avant lui n'avait attaqué de front et dans un laps de temps réduit l'étude des quatre maitrises. Jamais aucun Avatar avant lui n'avait voyagé avec ses maitres. Jamais aucun Avatar n'avait dû affronter un monde subissant de telles mutations, bousculé de telles querelles.

Sana marchait définitivement dans ses pas.

Tous ses compagnons de voyage assistaient avec intérêt à la leçon. Avant que Maarho puisse proposer le moindre exercice, Toph avait lancé :

- Voyons voir ce que tu sais faire.

Elle avait protesté : elle n'était pas Maitre de son propre élément, comment pourrait-elle entamer l'apprentissage d'une autre maitrise. Mais l'époque, le temps, la menace sourde d'Azula, la présence d'une armée hostile au maigre équilibre établit par Aang, et mille autres arguments firent taire la jeune Avatar. Voyons voir ce qu'elle savait faire…

Tout ça c'était la faute de Aang.

Concentrée, les pieds fermement ancrés, les jambes écartées : l'image de la stabilité. Se remémorant l'urgence qui lui avait permis, quelques jours plus tôt, de secouer le sol comme un soulève une nappe, Sana reproduisit identiquement les mêmes gestes. La terre, répondant à ce commandement formel, reconnaissant l'appel de son maitre, trembla et roula, dans un éboulement qui eût pu être dévastateur à plus grande échelle.

Elle se retourna, non sans une certaine fierté, vers celui qui lui avait appris ce mouvement, et fut récompensée par son sourire approbateur. Son regard glissa vers Toph, et toute satisfaction s'évanouit.

- Je peux savoir ce que tu viens de faire, là ?! grogna la fripouille

- Béh… j'ai maitrisé la terre.

- Oui, j'ai senti. Mais comment ?!

Sana resta longtemps à se demander ce qu'elle avait fait de mal, angoissée par l'attitude de reproche de la fripouille, et incapable de saisir le sens exact de ses questions.

Sentant que la jeune fille ne la comprenait pas, Toph changea d'approche :

- Tu ne maitrises pas les bases, affirma la petite femme.

- Heu, non, j'ai pas eu le temps… s'excusa Sana

- Et malgré ça, tu me retournes ma prairie.

- Désolée…

Et là, à la surprise générale, Toph éclata de rire.

- Ah, Avatar-deuze, si toi tu n'es pas un « Maitre » de l'eau, alors je ne peux plus me fier à mes propres pieds ! Je reconnais un maitre quand j'en sens un. Et là, ce que tu viens de me faire, c'était pas de la maitrise de la terre, c'était de la maitrise de l'eau.

Sana resta stupéfaite par le compliment-reproche qui lui était adressé, perdue entre soulagement et culpabilité.

- Mais la terre a bougé, protesta Tekka.

- Ouais. C'est uniquement parce que notre Avatar a une sacrée tête de mule. Elle a voulu que la terre bouge, et la terre a bougé. À partir de là, le plus dur est fait.

La jeune maitre de l'eau se réjouissait déjà, avant d'être coupée net dans son élan d'espoir :

- Je veux quand même que tu lui apprennes les bases.

Maarho acquiesça, et Sana grogna.

--

Trois heures plus tard, Sana enchainait les formes de base en un kata complexe et rythmé. Le soleil écrasait ses rayons harassant sur la petite île, chauffant la terre qui craquelait de sécheresse. Les pieds nus de la jeune Avatar tapaient le sol brulant, pivotaient, et s'y enfonçaient, arrachant un son sourd à la terre, et une plainte étouffée à la maitre de l'eau.

À l'ombre d'un vieux platane, ses amis et ses maitres la regardaient évoluer et suer sous la chaleur. Malgré sa concentration intense sur ses mouvements, Sana percevait des bribes de conversation. Toph discutait avec Maarho, s'informait de son âge, sa formation, le félicitait (sans en avoir l'air) pour son travail avec Sana. Elle en profitait aussi pour se vanter, placer une ou deux piques à l'intention de Sana, ci et là dans la conversation. Elle restait le plus grand maitre de la terre vivant.

- Dis-moi, l'Enrôlé, as-tu déjà essayé de maitriser le métal ?

Le maitre de la terre semblait distrait par l'échange animé entre Ata et Tekka, à quelques pas de là.

- Je te jure qu'il y a des maitres de l'air parmi les Exilés, disait la jolie cuisinière. Pas beaucoup, peut-être deux ou trois, mais il y en a.

- Impossible, protestait le fils de Aang, aucun maitre de l'air ne pourrait se joindre à une telle association.

- Crois-moi, je les ai vus.

- Mouais… céda-t-il enfin devant la conviction de la jeune femme. Mais tu ne me feras pas gober qu'ils vivent en sous-sol !

En retrait, comme toujours, le prince du Feu, assis jambes croisées, le dos contre le tronc centenaire du platane. Il méditait, les yeux clos et le visage impassible. De temps à autre il levait les yeux vers la jeune Avatar qui enchainait encore et encore les mêmes formes, ou vers Ata dont le rire et les éclats de voix que lui arrachait Tekka attiraient tous les regards vers elle. Quand elle remarquait qu'on la regardait, elle rougissait et invitait la personne à se joindre à la conversation. Mais Maarho avait une Avatar à entrainer, et Eizon, connaissant son tempérament, préférait ne pas s'approcher trop vite du maitre de l'air.

Sana assistait distraitement à ces échanges et réalisa aussi distraitement son enchainement. Elle trébucha et se retrouva à terre, les mains râpées et la respiration saccadée.

Elle en avait assez de répéter ce kata sans pouvoir faire bouger la terre, sans en sentir l'efficacité. Empêcher le sol d'obéir à l'ordre que ses pieds lui donnaient s'avérait plus dur que de retourner l'île toute entière. Sana frappa le sol des poings, aggravant les éraflures qui entaillaient ses phalanges, et provoquant de large craquelure en étoile autour de ses poings.

Elle soupira, prête à abandonner.

- Allez, debout ! ordonna Toph. Et reste concentrée cette fois !

- Tu m'en refais cinq et tu peux faire une pause, ajouta Maarho, considérant la chaleur ambiante.

Sana inspira longuement. Aucune plainte échappée de sa bouche n'attirerait la compassion des deux maitres de la terre dont les ordres étaient sertis dans le roc, comme Toph se plaisait à le rappeler de manière tonitruante.

Imperturbable, inébranlable, impassible, voilà ce qu'était la pierre et ce que Sana devait devenir avant de pouvoir maitriser cet élément.

Et si elle voulait être utile au monde, si elle voulait préserver la paix instaurée par Aang, il fallait qu'elle apprenne au plus vite la maitrise des quatre éléments. Pourtant, là, sous la chaleur écrasante, elle doutait qu'elle eût en elle la force nécessaire. Elle leva les yeux à la recherche d'un regard encourageant. Et n'en rencontra aucun.

--

Sana comprit, au fur et à mesure que la journée avançait, que Tekka l'évitait. Et qu'Eizon évitait Tekka et elle. À vrai dire, il avait pris le pli de rester dans son coin pour « méditer », coin où il fut bientôt rejoint pas Ata avec qui il discutait à présent, s'attirant les foudres de Maarho en plus de celles du maitre de l'air.

La jolie Héritière avait le contact et la conversation facile, et si Sana avait eu le moindre intérêt pour les conversations « de filles », les deux jeunes femmes auraient pu passer du bon temps ensemble. Mais la jeune Avatar se refusait à parler coiffure, textile ou garçons ; les deux premiers par indifférence de sa part, le troisième par indifférence de leur part (ce qui rendrait vite le sujet embarrassant ou douloureux). Elle savait ce qu'elle estimait vouloir savoir du passé de l'autre jeune fille, et ne se sentait pas le droit de l'interroger, ni l'envie de la pousser aux confidences.

Mais Ata intéressait Maarho, captivait Tekka et discutait avec Eizon.

Et Sana se connaissait assez pour reconnaitre qu'elle en était jalouse.

Puisque Toph et Maarho étaient occupés à quelque joutes verbales et défis de maitrise de la terre auxquels la novice qu'elle était ne pouvait prendre part, et que le Prince du feu était en grande conversation avec Ata, Sana s'approcha de Tekka, décidée à s'excuser pour la veille et renouer avec celui qui avait longtemps été comme un frère, et qui devait le redevenir.

- Uh, Tekka ? appela-t-elle.

D'abord il ne la remarqua pas, son regard noir fixé sur le maitre du feu, tentant apparemment de forer un trou à l'arrière de son crâne. Il se tourna d'un quart et jeta un œil à la personne qui l'importunait dans son perçage de tête de prince.

- Oh, Sana, c'est toi, constata-t-il enfin, platement.

Son regard retourna aussitôt à Ata.

- Heu, oui.

Le silence arrivait déjà avec ses gros sabots, bien décidé à s'installer entre eux. Mais Sana ne le laissa pas faire : elle reprit la parole.

- Tu veux discuter ? On avait l'habitude de faire ça, tous les deux, avant…

Il détacha ses yeux de l'Héritière et regarda l'Avatar en face, l'air surpris par sa remarque.

- …Avant ? demanda-t-il

- Avant qu'on m'annonce que j'étais l'Avatar, avant que tu me repousses, avant que je quitte le pôle sud, avant que tu rencontres la si jolie Ata. Avant. Plus le temps avance, plus cet avant s'éloigne.

Tekka détourna les yeux. Sana s'adressait à lui d'une manière douce, mais trop directe : le maitre de l'air se défilait déjà.

- Ecoute Sana, je sais pas quoi te dire.

Il avait ramené son regard à la nuque d'Eizon.

- Dis-moi que tu veux qu'on reste amis… demanda-t-elle, timidement.

Là, elle capta enfin sa pleine attention. Il parut désolé, inquiet.

- Bien sur ! Plus qu'amis ! assura-t-il précipitamment. Quand je t'ai dit que tu étais comme une troisième sœur, c'était sincère.

Sana sourit, rassurée. La toujours pacifiste Avatar avait rétabli la paix ! Et Tekka, même s'il lui avait un peu brisé le cœur quelques semaines plus tôt, comptait énormément pour elle. Elle avait craint que les tensions et ses sarcasmes ne l'éloignent d'elle.

Mais elle ne s'excuserait pas pour sa remarque de la veille.

- Tu aimes bien Ata ? interrogea-t-elle, suivant les yeux clairs de son ami, toujours affairés à baigner la jeune femme ou à scier consciencieusement le cou du Prince du feu.

Tekka eut un rire qui avait beaucoup d'une toux, ou un grognement amusé et ironique à la fois. Un drôle de son qui répondait par l'affirmative à la question de Sana.

- Et tu sais si elle t'aime bien aussi ? interrogea la maitre de l'eau avec une naïveté enfantine.

- Je sais pas, soupira-t-il en toute honnêteté. Elle a l'air de beaucoup tenir à la Taupe mais elle passe des heures à discuter avec ton prince.

- N't'en prends pas à eux si c'est d'elle que tu attends quelque-chose, prévint Sana, sur la défensive.

Elle ajouta, mentalement Et c'est pas « mon » prince.

Sana observa un instant les interactions entre Ata et Eizon. La jeune Héritière avait le rire facile, et le contact naturel. Elle semblait fort tactile, car elle touchait régulièrement l'épaule ou le bras de son interlocuteur en lui parlant. Une attitude ouverte, qui pouvait induire en erreur un p'tit gars des tribus au cœur un peu tendre.

- Protèges-toi d'elle, conseilla enfin Sana.

- J'essaie, souffla Tekka, les traits tendus et les glaciers de ses yeux glissant inévitablement vers le charmant visage de la jeune femme aux grands yeux verts, au risque de fondre à leur contact.

--

Sana échappa, après une nouvelle session de maitrise de la terre (où elle apprit par ailleurs de nouveaux mouvements qu'elle dû répéter, comme les premiers, sans relâche jusqu'à ce qu'ils deviennent aussi naturels pour elle que l'étaient les stances de la maitrise de l'eau), aux ordres de Maarho qui prenait son rôle de prof très à cœur.

Suivant les indications précises de Toph, elle arriva très vite à une petite rivière idéale pour la maitrise de l'eau. Et pour un bain bien mérité.

Elle ôta ses vêtements qui n'avaient plus ni forme ni couleur, et s'avança lentement dans le lit du cours d'eau, s'enfonçant jusqu'à la taille. L'eau était tiède d'avoir reçu la chaleur du soleil toute la journée.

Nue, Sana ne comptait plus les petites cicatrices laissées par son séjour dans les souterrains de la Confrérie. Elle pouvait pourtant s'estimer heureuse de ne pas en porter de plus lourdes. Elle repensa à la jambe ouverte de Tekka dont il semblait assez bien se remettre et au nez cassé d'Eizon qui venait rompre l'aspect lisse et doux de son visage, le rendant plus dur, plus masculin en quelque sorte.

Ces blessures n'avaient qu'une cause, et c'était elle.

Elle ne doutait pas un instant de l'amitié, de l'affection que lui vouaient les deux garçons. Pourtant, elle les sentait plus distants. Encore avait-elle pu renouer un peu avec Tekka. Mais Eizon était resté indifférent et inaccessible toute la journée durant. Inaccessible ? pour elle seulement. Au cours de la journée, elle l'avait vu discuter avec Toph, avec Maarho et surtout avec Ata.

Ata qui avait un rire qui sonnait, qui avait de grands yeux verts brillants, qui avait sa petite main blanche posée sur l'épaule du maitre du feu. Ata qui lançait ses regards à Tekka, à Maarho tandis qu'elle parlait à Eizon.

Sana sentit comme une alarme en elle, une méfiance vis-à-vis de l'Héritière.

Pfff ! Tu es simplement jalouse ! Regarde-toi un instant, avec ta peau brune et tes cicatrices neuves, on dirait un zèbre-hyène. Okay, maintenant, regarde-là. Je te fais pas de dessin.

Ata ferait souffrir l'un de ses amis, la jeune Avatar le devinait, le pressentait. Pourtant, elle continuait d'attribuer cette intuition à une vision de sa jalousie, une fabulation due à son amertume.

Et puis c'est quoi ces préjugés ? Pour peu qu'une femme se montre trop directe, c'est forcément une salope !? Je te croyais du Pôle Sud, enfin !

Pourtant, déjà, les œillades de la demoiselle avaient créé des tensions terribles entre les trois jeunes hommes.

Tandis qu'elle débattait avec elle-même, Sana faisait tournoyer des globes d'eau autour d'elle. Par instant, le reflet de son visage apparaissait déformé sur leur surface. Elle attira l'un des globes à elle, et s'y mira, étonnée de ne pas se reconnaitre.

Ces yeux-là étaient trop durs pour être les siens… Pourtant…

- Ah, je sens que tu as trouvé. C'est un bel endroit, n'est-ce pas ? lança la voix de Toph derrière elle.

Sana eut le bête reflexe de se couvrir pour cacher sa nudité à la maitre aveugle, avant de se raviser.

- Oui, c'est un véritable havre de paix, assura Sana.

La jeune maitre de l'eau n'interrogea pas l'emploi de « bel endroit ».

- J'imagine qu'avec l'image en plus, ça doit être super, fit Toph en s'asseyant sur la rive.

- Les ombres des arbres dessinent des formes étranges avec la lumière, décrit la maitre de l'eau. J'ai jamais autant aimé la lumière que depuis que je suis sortie du souterrain… ça doit vous manquer, parfois.

- Oh, n't'apitoies pas sur mon sort, Deuze. Je la sens, la lumière. Je sens la chaleur du soleil le jour et le mouvement des petites bêtes en sous-sol la nuit.

Sana joua encore un instant avec les globes, admirant le miroitement du soleil sur l'eau, puis toujours silencieuse, ramassa ses habits et les enfila.

- Maitre Toph, dit-elle enfin, je peux vous poser une question ?

- Avec celle-ci (qui est une question stupide, soit dit en passant), ça fera deux, mais vas-y.

- Je vous connais de réputation eeeet je me demandais pourquoi vous discutiez avec moi…

Toph resta un moment à considérer sa réponse avant de la donner.

- Peut-être que je me ramollis avec le temps, lança-t-elle enfin, nonchalamment.

La jeune Avatar acquiesça, un peu déçue pourtant.

- Je vais te dire, Gouttelette, reprit la Fripouille, tu pourrais penser que notre groupe de vieux potes de l'Avatar s'intéresse à toi parce que tu nous rappelles le « bon vieux temps » du gaang, et tu n'aurais pas tout à fait tort.

La jeune fille repensa aux paroles de Katara le jour de ses seize ans. Sana, je suis heureuse et fière d'avoir pu veiller sur toi. Et même si parfois tu me faisais penser à Aang, tu as toujours été une personne à part entière, tu as toujours été toi-même.

- Mais si je te parle, là, c'est surtout parce que tu es un peu seule et paumée pour le moment.

- Qu'est-ce qui vous fait croire ça ?

- Je le sens, c'est tout.

C'est tout.

La jeune femme se tourna vers son ainée et se sentit acceptée, accueillie.

- Merci, chuchota-t-elle si doucement qu'il fallait bien avoir l'ouïe de Toph pour l'entendre.

La maitre de la terre hocha la tête, seul signe qu'elle acceptait la gratitude de Sana.

- Je croyais pas trop que ce truc de causer de ses galères ou chialer sur l'épaule des gens pouvait aider… commença la Fripouille, avant que Katara me prouve le contraire. On s'aide soi, et on aide les autres.

Sur ce, elle se leva, et laissa la jeune Avatar à ses réflexions.

Tui et La, que sa maitre lui manquait ! Que le monde semblait compliqué et menaçant depuis qu'elle l'avait quittée, que ses relations avec les autres étaient emmêlées… Enfin, il ne restait qu'un jour à patienter.


AN: Voici le deuxième jour. Un peu trop psycho à mon gout, mais il fallait mettre la suite en place.

J'attends vos reviews avec impatience. J'ai été longue à reprendre l'écriture du Cap, mais je compte bien l'achever.

Vos commentaires et remarques sont les bienvenus (ne serait-ce que pour m'assurer que quelqu'un me lit... ^^)