Chapitre 9
partie 3
Jour 3
La jeune Avatar avait pensé commencer sa journée en douceur, par une petite promenade matinale sur la plage de galets. Malgré les souvenirs de l'étrange conversation qu'elle avait malencontreusement entendue (sans le faire exprès) deux jours plus tôt à cet endroit précis, elle parvenait à se détendre grâce à la proximité de son élément et au bruit caressant des vagues.
Elle attendait avec impatience l'arrivée de son maitre, la fin de cette attente abrutissante. Depuis une semaine, les cinq ados ne se quittaient pas, et l'ambiance était de plus en plus électrique. Les trois garçons se livraient une guerre ouverte à coup de sarcasmes et de remarques désobligeantes glissant parfois jusqu'aux insanités.
La veille avait été pénible, mais au moins s'étaient-ils évité durant la journée, l'un méditant, l'autre supervisant l'entrainement de Sana, le dernier faisant ce que bon lui semblait. Mais le repas du soir avait été épuisant. La maitre de l'eau ne savait quel esprit remercier pour l'éducation stricte d'Eizon, que l'étiquette avait retenu de faire un esclandre à table, même s'il n'y était pas allé avec le dos de la baguette dans ses commentaires. Maarho, qu'elle avait naïvement pris pour le plus mature, s'était révélé plus teigneux qu'un otarie-tigre mâle en pleine saison des amours. Et Tekka, supposé doux et sage maitre de l'air, avait porté fièrement les couleurs de son oncle.
Sana se repassait mentalement la scène, où le rire avait rapidement fait place à l'exaspération.
Ata pose le plat à l'aspect douteux qu'elle a préparé de ses petites mains délicates sur la table sortie du sol à la commande de Toph.
Tekka : Mmh, ça a l'air bon ! Heu, c'est quoi ?
Eizon : Tu avales votre ragoût de poisson gluant et puant, et tu fais le difficile quand on te sert du poulet-lézard ?
Tekka : Excusez-moi, Princesse, si je m'informe.
Maarho : Et tu les stockes où, tes « infos », dans ta p'tite tête ?
Tekka : Au fond à droite, à côté du dossier « Maarho est une tête à claque ».
Et ainsi de suite jusqu'à ce que soient impliquées les maitrises, les mères, les pères, les sœurs (et autre sujets sensibles) dans le débat. Eizon s'était peu à peu retiré de la discussion, ne répondant qu'aux attaques personnelles.
Tekka : Toute ta famille est d'un ennui mortel, Bec-fendu. C'est l'ennui qui l'a tuée, ta mère !
Eizon : Ouais, mon père a un faible pour les emmerdeuses. Au fait, tu savais qu'il se tapait ta mère ?
Ce fut là son commentaire le plus cru de la soirée, et Sana savait qu'il n'en pensait pas un mot.
Maarho: Tu sais combien de maitre de l'air il faut pour que le vent tourne? Aucun, ça fait cent ans que tout fonctionne très bien sans vous.
Et la moindre tentative de pacification se soldait par un échec…
Maarho : On devrait en rester là.
Tekka : Tu peux chanter, Gourou, tu m'auras pas dans ta secte !
D'un côté comme de l'autre.
Tekka : Cette discussion est stérile
Maarho : Comme ton esprit.
Bref, un repas animé, que Toph avait qualifié de « dîner-spectacle ». Elle regretta l'absence de feu d'artifice final, arguant qu'elle aimait l'odeur de la fumée.
Et ce matin, Sana marchait en longeant la côte, lorgnant l'horizon. Elle se sentait moins maladroite sur les galets, le pied plus assuré, le pas plus silencieux. Elle respirait l'air chargé d'iode et profitait du silence. La petite maitre de l'eau, habituée à la vie en communauté et au partage liés à sa culture, prenait un plaisir soutenu à se trouver seule.
Seule ?
Elle entendit une sorte de sanglot, et une voix d'homme.
« Si les murs ont des oreilles etc. » se dit Sana en se dissimulant d'un coup de pied au sol derrière une petite dune de galets.
- Enfin, Ata, tu sais que tu peux tout me dire, plaidait la voix.
- Non, Maarho, ça, tu ne le comprendrais pas.
- Ah ? Et ton maitre de l'air chéri, il comprendrait, lui ?
- Peut-être, un peu. Mais il ne me le pardonnerait pas.
- Tu caches quelque-chose, Ata, et tu ne peux rien me cacher. Je ne te cache rien. Je t'-
La jeune femme étouffa un sanglot, coupant la parole au maitre de la terre.
- C'est plus compliqué que ça, et tu le sais.
- Dis-moi au moins à qui tu penses. Pour qui tu pleures, comme ça ?
Les larmes coulèrent de plus belle le long des joues roses d'Ata.
- Je suis désolée, se lamenta-t-elle, tellement désolée !
Maarho tenta de la retenir, mais la jeune femme avait pris la fuite. Il l'appela plusieurs fois en vain, avant de remonter la côte jusqu'à la maison de Toph, en shootant de dépit dans les pierres rondes.
Sana ne bougea pas de sa cachette, se posant pendant dix minutes les deux questions suivantes : « De quoi ils parlaient, au juste ? » et « Est-ce qu'il suffit de pleurer pour attirer les garçons comme le miel attire les guêpe-vautours ? ». Elle ne trouva pas de réponse satisfaisante et se décida à prendre elle aussi la direction du retour. Cette seule pensée rythmait ses pas : Et moi qui ne pleure presque jamais !
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Ils étaient debout, à égale distance les uns des autres. Quatre maitres, un pour chaque élément, prêts à s'affronter. La jeune Avatar avait approuvé la proposition de maitre Toph : un petit match. L'idée était à la fois de s'entrainer et de permettre aux garçons d'évacuer un peu de pression ; pour ce faire, quoi de mieux qu'une excuse pour se taper dessus ?
La Fripouille et l'Héritière s'étaient installées à proximité de la prairie devenue champ de Mars.
Le soleil tapait autant que la veille, l'air était lourd, et les regards échangés étaient menaçants.
Les trois garçons avaient vite abandonné leur tunique, ne gardant que leur pantalon. Sana avait revêtu une tunique légère en soie blanche. Quand maitre Toph avait sorti l'habit d'un coffre, la paysanne des tribus avait refusé de le prendre, mais avait été obligée d'accepter quand la Fripouille lui jeta à la figure cette « pâle tentative de ses vieux pour se racheter ». Aucun doute, la maitre de la terre n'accordait aucune importance à la finesse ni à la richesse du tissu.
Maarho faisait craquer ses articulations, Tekka faisait de petits bonds nerveux, Eizon inspirait lentement, Sana attendait que l'un d'eux passe à l'attaque.
Le maitre de l'air prit une position défensive, et gardait un œil méfiant sur le maitre du feu- surement, le Prince serait le premier à agir. Maarho, entre Eizon et Sana, attendait et écoutait, comme le maitre de la terre qu'il était se devait de le faire. Enfin, le Prince du feu, qui avait jaugé avec un rictus amusé ses deux adversaires mâles, leva les yeux vers la jeune Avatar, et croisa son regard.
Elle haussa les sourcils d'un air interrogateur Et quoi, qu'est-ce que tu attends ?auquel il répondit par un air innocent. Elle sourit puis, à la confusion du jeune homme, lui lança un clin d'œil.
En un clin d'œil, elle avait ouvert sa gourde et lancé trois longs fouets d'eau en direction de ses opposants. Pas de jaloux ! Tekka bondit, Maarho s'enfonça, Eizon pivota ; tous évitèrent la pointe sifflante des lassos. Le Prince fut le plus rapide à riposter par un poing de feu vif et compact. Il manqua sa cible quand celle-ci leva un bouclier de glace. Les maitres de la terre et de l'air profitèrent de l'apparente distraction du maitre du feu : l'un créa une faille entre les pieds d'Eizon, l'autre balaya le terrain d'un coup de vent violent. Le jeune homme parvint à rester debout, et chargea l'ex-Exilé. Sana courut sur Tekka, écrasant sur lui une vague violente qui l'envoya à terre une seconde, avant qu'il se propulse au dessus du champ et provoque une mini tornade. L'Avatar, surprise par l'heureux développement de la maitrise de son ami d'enfance, perdit l'équilibre et se retrouva le derrière à terre. Les deux autres maitres se protégèrent du souffle et restèrent debout.
- Vous devriez voir ça, soufflait Ata, épatée par la démonstration de maitrise et par les torses suants.
- Bah, rejeta Toph, je ne perds rien du spectacle. Mes pieds savaient avant qu'ils ne tombent la chemise que ces gamins là valaient la peine d'être vus !
Tekka se lança vers Maarho à grand renfort de bourrasques. Le maitre de la terre, cerné par le feu et l'air, tapa du pied et fit émerger deux grands murs de pierre. Eizon et Tekka s'affrontèrent, les déflagrations de l'un perçant les rafales du second jusqu'à ce que Sana intervienne et envoie aux deux jeunes hommes, distraits, des boules de neiges de la taille de melons.
- Hé je veux jouer, moi aussi ! rit-elle en évitant les réponses éoliennes et pyrotechniques.
Appelant à elle plus d'eau, Sana forma un grand cerceau. Ses mouvements semblaient ceux d'une danse, ses bras maintenaient l'eau en hauteur, mais ses hanches et ses jambes la mettaient en mouvement. Soudain, le rythme de sa musique imaginaire sembla s'accélérer, ses gestes devinrent plus brusques, et obéissant à son commandement, le cerceau s'élargit d'un coup, venant frapper au ventre les trois maitres qui grognèrent.
- Allez-y, les gars ! encouragea Ata
Maarho et Tekka se redressèrent aussi vite. Le maitre de la terre avait attendu et repéré le bon moment pour repasser à l'offensive : de deux grands mouvements des bras, il encastra Tekka jusqu'au cou dans un bloc de terre. Le neveu de Sokka râla, mais ne parvint pas à ses dégager. Tentant, à tout hasard, la même attaque sur le maitre du feu, Maarho ne vit pas venir le poing de glace.
Sana se retrouva ainsi seule entre les deux garçons, récoltant et les tirs qui lui étaient adressés, et les balles perdues. Elle forma un hémisphère de glace au sein duquel elle pourrait être à l'abri, mais les flammes et la roche en eurent très vite raison.
Récupérant l'eau éparpillée, elle créa un long serpent qu'elle lança en direction du prince à vive allure à hauteur de genoux. Il le vit arriver, et sauta pour échapper aux anneaux du reptile liquide. Je te tiens ! La maitre de l'eau d'une torsion de poignets, fit sauter la bête de cinquante centimètres, et atteignit les chevilles du prince. Il chuta et roula au sol.
Comme elle était concentrée sur le maitre du feu, l'Avatar ne pris pas garde à Maarho. Lorsqu'elle se tourna vers lui, un pavé fonçait droit sur elle avec la force d'un boulet de canon. Sans prendre le temps de réfléchir à une parade, Sana écarta les jambes et enchaina, comme si ces gestes étaient naturels, de larges mouvements de bras, secs et carrés.
Et la terre lui obéit.
Un mur de quatre mètres de haut jailli de la prairie, un bouclier de glaise et de roche avec quelques brins d'herbes carbonisés à son sommet, entre Sana et son adversaire.
Woah, je savais pas que je savais faire ça !
Instinctivement, elle reproduit le kata qui avait failli la faire mourir d'ennui et d'épuisement la veille, et le mur se mut. Il fut projeté avec force vers Maarho, qui le brisa comme un cristal. La lutte s'engagea entre les deux maitres de la terre qui se lançaient une avalanche de boulets et de pieux acérés. Le jeune homme, avec l'expérience, semblait l'emporter, jusqu'à ce que Sana se souvienne qu'elle était un maitre de l'eau. Tapant du pied, elle produit un large paravent de roche, derrière lequel elle réunit une grande quantité d'eau.
Quand Maarho fit s'effondrer le bouclier, elle l'attendait. Propulsant sur lui, telle une lame de fond, l'eau récupérée, Sana fit basculer son opposant. Il perdit l'équilibre et, paré à toucher le sol, attendit le choc. Plutôt que de s'écraser, il se sentit flotter. Sana lut la panique sur son visage quand il ne rencontra pas la douleur qu'il prévoyait.
- Ne t'en fais pas, souffla-t-elle, je m'occupe de toi…
Tandis que l'eau l'enrobait de plus en plus ainsi qu'un cocon de soie, il grogna d'un ton sarcastique :
- Me voilà rassuré.
La maitre de l'eau sourit, et guida son élément tout autour du corps de son ami, presque avec douceur, jusqu'à ce qu'il en soit enrobé jusqu'à la gorge et prenne la forme d'une grosse chenille, ou d'un enfant des tribus sans son sac de couchage en laine d'éléphant-morse. Elle exhala, et l'eau se figea.
- Joli, approuva une voix familière derrière elle- dont elle avait momentanément oublié le propriétaire.
- Tu trouves ? demanda la jeune femme, l'air de rien.
Eizon avait ce sourire en coin qu'il arborait quand il était sûr d'avoir la main pour le prochain round. Elle l'interrogea du regard et s'étonna de le voir approcher, le regard malicieux.
- Tu n'as plus d'eau, répondit-il nonchalamment à la question silencieuse de Sana.
Effectivement, toutes l'eau disponible servait à contenir Maarho. Et elle n'aurait pas le temps d'en récupérer dans l'air ambiant avant que le prince n'attaque. Heureusement…
- Mais j'ai plein de terre, fit-elle avec confiance.
Il se mit en garde, un poing levé en défense, l'autre en arrière, prêt à s'enflammer.
- Pas assez rapide, prévint-il.
Et avant même d'essayer, Sana savait qu'il avait raison. Le feu était le plus vif des quatre éléments, et la terre le plus lourd. L'avatar se mit pourtant en position, refusant de se laisser vaincre sans combattre, même pour un exercice. Chaque fois qu'Eizon et elle s'étaient affrontés, elle avait donné le meilleur d'elle-même et il en avait fait autant.
- Tu refuses de capituler ?
- Jamais sans me battre.
À cet instant, Sana sut qu'il n'y avait plus de tension entre eux, que tout redeviendrait comme avant.
Il lança le premier coup, un poing de feu armé droit vers la tête se Sana. Celle-ci frappa le sol, et un essaim de gravier vint à la rencontre de la boule de feu, freinant sa course. Les pierres ardentes tombèrent à terre à un mètre de l'Avatar. Elle reporta son attention sur le visage de son adversaire, surpris et satisfait, et haussa les sourcils : C'est tout ce que tu as en réserve ?
Il lui asséna alors une rafale de coups, mitrailla les flèches et les poings de feu en direction de la jeune femme qui parvenait à s'en protéger tant bien que mal, répétant sa manœuvre précédente, où érigeant des boucliers immenses qui retenaient les flammes un temps, avant de se briser sous les chocs répétés. Sana n'avait pas le temps d'attaquer entre deux parades.
Les deux amis s'épuisaient à ce petit jeu.
Parant un nouveau coup particulièrement vicieux, elle chercha une échappatoire, une feinte. Elle n'avait aucun avantage à s'approcher du maitre du feu qui la surpassait en force et en rapidité, à fortiori si elle n'avait pas d'eau disponible. Elle avait souvent vu des maitres de la terre s'enfoncer dans le sol et réapparaitre dans le dos de leur adversaire, mais elle ne se sentait pas assez aguerrie en la matière pour oser une telle stratégie. De plus, Eizon s'y attendrait surement, et un coup prévisible est un coup perdu.
Comme le mur qui la séparait du maitre du feu s'effondrait, elle constata qu'il avait fait plusieurs pas dans sa direction, si bien qu'il était à présent trop proche pour que les manœuvres défensives de Sana ne fonctionnent.
Écartant les bras, il forma autour d'eux un anneau de feu, flottant au dessus du sol, qui coupait à la jeune femme toute retraite, et la maintenait à portée de tir. Sana n'avait plus d'eau, et toute la terre qu'elle avait à sa disposition était inutile dans un combat aussi rapproché. Elle était bien coincée.
Elle vit Eizon inspirer lentement Toute la maitrise du feu vient du souffle et tirer vers l'arrière une main plate comme une lame au creux de laquelle se concentrait déjà une balle de feu rouge vif. Elle retint sa respiration d'appréhension, se demandant si vraiment le prince allait l'attaquer, la sachant sans défense.
Quand il lança son poing en avant, Sana vit la flamme partir et fit la seule chose qu'elle pouvait faire : elle cria à s'en déchirer les poumons.
- NON !
L'anneau de feu disparut, soufflé ; les flammes qui l'encerclaient et celles qui fonçaient droit sur elle s'éteignirent ; Eizon se retrouva à terre.
La jeune Avatar ouvrit les yeux, surprise d'être toujours debout, et observa les alentours. La prairie était carbonisée, retournée, inondée, balayée. Au milieu du champ de bataille, Eizon se relevait doucement tandis que les spectateurs s'approchaient.
- Ça va ? demanda-t-il à Sana tandis qu'elle l'aidait à se remettre sur ses pieds.
- C'est toi qui est à terre, ta Majesté… elle hésita avant d'admettre : Je ne sais pas ce qui s'est passé.
- Tu as…
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase car les autres les avaient rejoints, commentant bruyamment les étapes du combat. Ata se précipita sur Eizon munie de compresses et Tekka se jeta sur Sana, exultant et paniqué.
- Ouah comment tu l'as dégommé ! Tu n'es pas blessée au moins ? Il t'a touchée ?
Puis, comme elle n'avait rien, il se tourna vers le prince en hurlant :
- Tu es fou non ? L'attaquer quand elle est sans défense !
Eizon le regarda d'un air sceptique et se dégagea d'Ata qui semblait s'être mis en tête de soigner ses brûlures. Il s'adressa davantage à la fille des tribus qu'au fils, et dit avec certitude :
- Elle n'est jamais sans défense.
Il s'avança vers la jeune fille et s'inclina, saluant sa victoire à l'issue de ce match.
- Ah, Deuze, j'en reviens pas que tu aies maitrisé le feu sans même t'en rendre compte, rit Toph en donnant de grande tapes « amicales » dans le dos de la gagnante.
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Sana regardait l'océan orangé qui engloutissait le soleil, et demandait silencieusement des conseils à Aang, s'il l'entendait. Tout ça allait trop vite : elle n'était pas encore Maitre de l'eau qu'elle devait déjà apprendre la maitrise de la terre, et sans le savoir voilà qu'elle commandait au feu alors que cet élément devrait être le plus long et le plus dur à dominer pour la fille de l'eau qu'elle était.
Pendant le combat, ça lui était venu d'instinct, et elle s'inquiéta à l'idée que l'Avatar soit encore intervenu. Elle n'en était pas sure. Il lui semblait qu'elle n'avait pas maitrisé un nouvel élément, en vérité, qu'elle n'avait fait que repousser un flux d'énergie. Ce type de techniques était typique de la maitrise de l'eau, non ? Tire et pousse, c'était la clef depuis l'aube des temps, et elle n'avait rien fait de plus cet après-midi : elle avait pris l'énergie adverse et l'avait retournée. Rien de neuf sur la calotte glacière, quoi !
Elle fut interrompue dans ses réflexions par les pas légers d'Ata.
- Je ne suis pas blessée, prévint l'Avatar avant même que la jeune file puisse dire un mot.
- Tu es sure, j'ai des bandages et un peu d'eau… si tu veux.
Sana avait passé sa soirée à éviter de regarder l'Héritière « soigner » les valeureux combattants tombés au cours du match-du-siècle, comme l'appelait déjà Tekka. Il n'était pas vexé d'avoir été le premier sorti, puisque c'est sa p'tite sœur qui avait réglé leur compte aux deux autres. Ata y était allée de ses bons soins avec chacun d'eux, passant avec application la mixture anti-brûlures, étalant les baumes et les pommades sur les éraflures et les ecchymoses.
- Merci, mais non merci, rejeta aussi poliment que possible la maitre de l'eau.
- Ah, tu as sans doute des pouvoirs de guérison, supposa Ata. Tekka m'a dit que certains maitres en avaient, comme sa mère et sa soeur…
- Katara et Kaya peuvent guérir, pas moi.
- Mmh, c'est dommage, musa Ata.
Malgré l'évident désir de solitude de Sana, l'Héritière vint poser son petit derrière sur les galets.
- Tu t'es bien battue, fit-elle sur le ton de la conversation- conversation que Sana n'avait pas envie d'avoir.
- Je t'ai vue pleurer, ce matin, dit-elle pour changer de sujet et pour la mettre un peu mal à l'aise, ça la changera.
- Oh, eeh… balbutia la jeune fille avec un rire bête… C'est heuu… C'est Maarho qui qui…
- Oui ? insista Sana, son intérêt piqué.
- Il s'est, disons, déclaré, et je ne sais pas si je peux lui rendre ses sentiments… confia enfin Ata.
- Tu ne peux pas ou tu ne veux pas ?
La jolie Héritière fixa Sana de ses grands yeux verts.
- C'est sans importance, dit-elle, évacuant le sujet comme on chasse un mouchstique.
Sana roula les yeux: l'héritière refusait de parler et le peu qu'elle avouait sonnait faux. Sana songea avec sarcasme: Vraiment, je me demande pourquoi je ne parviens pas à être sympathique avec Ata!? En tout honêteté, sa propre animosité la dépassait un peu, ce n'était pas d'ordinaire dans son caractère. Mais elle ne l'admettrait pas tout haut, ça.
- Tu ne m'aimes pas, constata la brunette.
- Je suis désolée, s'excusa Sana comme si elle était responsable de son animosité. Bon, peut-être un peu…
Elles s'affrontèrent et s'évaluèrent un temps du regard, lapis-lazuli confrontant le jade.
- Pourquoi ?
Bien sur, elle n'était pas habituée à ce qu'on ne l'apprécie guère, elle qui avait la moitié des Exilés à ses pieds, prêts à se damner pour ses grands yeux. Pourquoi ne l'aimerait-on pas si ce n'était pas jalousie ?
- Peut-être que je suis jalouse ? proposa Sana
Un excuse valable s'il en est… Pourtant la fille de l'eau savait que c'était autre chose, une méfiance, une intuition étrange. De plus, l'attitude trop ouverte de la jeune fille l'irritait, mais pouvait-on le lui reprocher d'être sociable ?
- Tu es trop intelligente pour être trop jalouse, répliqua Ata.
Un compliment qui n'en est pas un au moment où on s'y attend le moins. Sana opta pour la sincérité, puisque la jeune héritière était prête à l'entendre, elle méritait la vérité.
- Tu sais, je suis supposée maintenir la paix dans le monde et tout ça, commença-t-elle. Et toi, toi avec ta façon d'être et de tout le temps toucher les gens, tu pourrais causer une guerre en clignant de tes bêtes yeux verts. Je me méfie de toi comme d'une bombe puante à retardement de maitre Sokka !
Ata détourna les yeux, presque imperceptiblement, avant de revenir à Sana et de lui dire, avec un ton de regret et de grosses goutes pendues aux cils :
- Tu fais bien de te méfier de moi…
- Qu- ?
- Content de voir que vous discutez, lança la voix d'Ezion derrière Ata qui, en l'entendant, se leva et s'enfuit précipitamment.
Le prince la regarda partir sans comprendre.
- J'ai dit quelque chose ?
Sana sourit à son ami désemparé et l'invita à s'asseoir à côté d'elle.
- Non… Ecoute…
Et elle lui fit le bilan de la conversation qu'elle venait d'avoir avec Ata, omettant bien sur de préciser à quel point elle s'était montrée désagréable au début de cet entretient.
Il ne trouva rien à ajouter, et ils restèrent silencieux.
- Maitre Toph pense que j'ai maitrisé le feu, tout à l'heure, dit enfin Sana. Mais je ne m'en souviens pas. J'ai peur que j'ai encore laissé l'Avatar prendre le dessus.
Son ami l'étudia avec un regard bienveillant, longtemps, avant de prendre l'une de ses petites mains tannées dans ses grandes mains blanches aux longs doigts de musiciens. Il sourit.
- Tu as bien maitrisé le feu. Je ne m'y attendais pas et je dois dire que c'est un beau coup que tu m'as envoyé. Je me méfierai la prochaine fois, tu ne t'en tireras pas si facilement, paysanne.
L'insulte en fin de phrase la rassura : tout allait bien. Serrant toujours sa main, Eizon confia :
- Et je suis sûr que c'était toi, et pas cet esprit tout puissant et luminescent qui sommeille en toi.
Il la regarda bien en face, si près, et avec douceur il ajouta :
- Tes yeux : tes yeux n'ont pas changé.
Elle l'attira contre elle de sa main libre, et serra fort. Il répondit avec engouement à ce contact, resserrant l'étreinte. Sana se sentit minuscule et inatteignable entre les bras chauds du prince. C'était comme d'être portée par les vagues à nouveau, sans la peine et la terreur, sans la mort au bout.
Quand ils se séparèrent, ils rompirent le silence d'une même voix :
- Sana…
- Eizon…
- Vas-y…
Sana était arrivée à une sorte de révélation pendant son combat avec le Prince, et avait pris une décision importante. Elle ne savait pas exactement comment formuler ça mais elle devrait y parvenir. Elle s'étonnait de ne pas s'en être aperçue plus tôt, alors qu'elle avait passé tant de temps avec lui ! Elle avait cherché ailleurs alors qu'il était juste là, sous ses yeux, et elle avait l'intime certitude qu'il n'attendait qu'un mot d'elle.
- Je…
- Oui ?
- Je veux que tu sois mon professeur de maitrise du feu.
Les émotions qui traversèrent les yeux d'ambre de son ami étaient mêlées… Il semblait à la fois déçu et ravi.
- Ce sera un honneur pour moi, répondit-il enfin avec sa voix de Prince, sa voix sérieuse et un peu distante.
- Super, se réjouit l'Avatar.
Il détourna le regard, fixa l'océan couleur d'encre sous le ciel violacé. Interprétant son attitude fermée et ses mâchoires serrées, Sana posa une main rassurante sur son épaule, mais se tut. Il devait être tracassé pour son père et Ta-Mei, supposa-t-elle. Ils seront bientôt là.
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Au beau milieu de la nuit, un grand fracas retentit sur la plage. Les habitants de la grotte se précipitèrent à la rencontre des naufragés volontaires.
À la proue du navire échoué se tenait droit comme un 'i' malgré la fatigue, le Seigneur du feu et, appuyée contre lui comme à une amarre, Katara.
Elle était épuisée, il était désespéré, mais ils souriaient.
La maitre de l'eau, lorsqu'elle vit son fils, n'eut plus besoin d'aucun appui et courut à sa rencontre. Elle le serra contre elle avec une force surprenante, comme jamais elle n'avait embrassé de sa vie. Les larmes coulaient en nombre le long de ses joues.
Après un regard tendre pour la mère et le fils réunis, Zuko chercha son enfant dans le petit groupe. Quand il le trouva, aucune forme de bienséance ou d'étiquette n'eurent pu le retenir, et il attira son fils dans un câlin à lui briser les côtés. Les deux couples se chuchotaient des mots d'excuses et d'affection, des « c'est rien » et des « tout va aller mieux maintenant ».
Katara, jamais avare en câlin, embrassa Sana avec autant de chaleur que son fils, et remercia Toph avec ferveur.
- Merci, merci d'avoir pris soin de mes enfants !
Enfin, dans son élan, la Grand Maitre de l'eau serra contre elle le prince du feu qui ne la repoussa pas. Sana rit, Zuko sourit, Tekka soupira.
Et en retrait, tremblant comme une feuille livide entre les bras de Maarho, Ata pleurait.
AN: Voilàà la partie trois de Tension et attente(s). J'espère que vous avez apprécié. Un peu de maitrise, un peu de mystère, un peu de larmes, un peu de crêpage de chignon!
Le prochain chapitre s'intitulera "Non-dits". Alléchant, non?
N'hésitez pas à me laisser une review comme Maki-Moun que je remercie. Si comme elle vous trépignez d'impatience, faites-le moi savoir!
