Chapitre 12

Sœurs

Sana avait laissé Katara endormie sur le banc, à l'arrière de la nacelle, et s'était approchée du Seigneur du Feu qui nourrissait la machine gourmande qui maintenait le dirigeable en mouvement.

Il était focalisé sur l'objectif qu'il s'était fixé, et ne remarqua pas la présence de l'adolescente.

Il pensait que le moyen le plus efficace de venir en aide à tous leurs amis à la fois était de retourner au palais Royal et d'aviser de là. Là, ils auraient à leur disposition une armée de médecin et d'informateurs, et une armée, béh, de soldats. Afin d'atteindre la Nation du Feu au plus tôt, Zuko envoyait donc de féroces boules de flammes dans le ventre de la chaudière. Maarho l'avait un temps aidé à charger en charbon, mais le précieux combustible était venu à manquer, et le maitre de la terre s'était installé à l'avant, observant le paysage.

- Vous êtes sur qu'on va pouvoir les libérer depuis la Nation du Feu ? demanda-t-il avec un ton sceptique, appuyant sur les trois derniers mots.

Son Sifu s'avérait parfois victime de la propagande qu'il entendait dénoncer, sans en être conscient lui-même.

Le seigneur du feu ne prit pas cette remarque personnellement, et répondit avec calme et logique :

- C'est l'endroit le plus sur et le mieux équipé que nous puissions atteindre en moins de trois jours. Si les Exilés ne déménagent pas leur quartier général, c'est aussi de la nation du feu que nous sommes le mieux placés pour programmer une attaque.

Sa rigueur mathématique força le maitre de la terre à acquiescer. Ils se turent.

Sana n'aimait pas le silence, aussi tenta-t-elle d'engager la conversation.

- Eizon vous ressemble, dit-elle. Mais il semble moins… faché.

Zuko dut y voir un compliment, car il sourit. Ce qui était un évènement, somme toute, assez peu fréquent.

- Il ressemble aussi beaucoup à sa mère, soupira enfin le veuf.

Il ne semblait pas triste, comme Eizon, lorsqu'il parlait de Lady Mai. Il avait seulement, peinte sur le visage, une sorte de lourde nostalgie.

- Il n'arrive pas à en parler, souffla-t-elle. Il a encore trop mal.

Cette fois, c'est bien de la tristesse qui s'installait dans les yeux de l'adulte d'ordinaire impassible.

- Je suis désolée, s'excusa la jeune Avatar, regrettant d'avoir mis le doigt juste sur le bord encore sensible de la plaie. Je suis indiscrète.

- Tu n'as pas à t'excuser, coupa Zuko. 'Zon a, disons, mal vécu la disparition de Mai. C'est moins le fait en lui-même que les circonstances qui l'ont marqué.

Sana savait que la Lady était décédée en couche, mais elle n'en savait pas beaucoup plus. Elle avait pu surmonter la mort de son père grâce à Katara et ses enfants, pourquoi Eizon n'était-il pas parvenu à faire le deuil ? N'avait-il pas trouvé d'aide auprès de sa famille ?

- J'aimerais l'aider, j'aimerais comprendre.

Le seigneur du feu, à ces mots, eut un petit rire et jeta un œil à Katara.

- Je ne connaissais pas tes parents, mais tu as, toi aussi, beaucoup pris de ton maitre, constata-t-il.

- Heu, merci, sourit Sana avant de demander, hésitante : Si je peux être indiscrète, encore, comment est-ce que vous et Katara ? Comment Katara et vous…

La nostalgie et la tristesse laissèrent place à un léger rire guttural. Se moquait-il de l'embarras de la jeune fille ?

- Okay, je crois qu'il est temps que tu entendes toute l'histoire…

Tu sais, mon oncle Iroh n'aurait pas approuvé, il aurait dit « On ne fait pas éclore le muguet-pissenlit avant la sixième semaine du printemps » ou un autre proverbe stupide lié au thé.

Chaque variété, mon cher neveu, doit pouvoir libérer ses arômes les plus subtils à son tour. Inutile de secouer la théière.

Une remarque indéchiffrable qu'il aurait fini par clarifier en soupirant. Il aurait estimé qu'il faut laisser le temps au temps et à chacun la possibilité de digérer à son rythme les épreuves de la vie. Que l'on ne doit parler de ses douleurs que lorsqu'on est prêt à les évacuer.

Et il aurait eu raison, il n'y a qu'Eizon pour te décrire la peine d'Eizon.

Mais, peut-être que j'ai moi aussi quelque-chose à évacuer ?

Je ne sais pas ce que tu t'attends à entendre, mais ce n'est rien de bien extraordinaire, rien qui mérite d'encombrer tes petites épaules déjà fort chargées de « trucs d'Avatar »…

-oOo-

Il y a bientôt quatorze ans, dans la nation du Feu.

Le seigneur, fou d'inquiétude, vit arriver la femme des tribus avec autant de soulagement que si elle était l'Avatar en personne.

- Je suis venue aussi vite que j'ai pu, haleta Katara, essoufflée, en pénétrant dans la chambre où Mai, depuis douze heures, souffrait de terribles contractions.

La maitre de l'eau était venue en catastrophe de Kyoshi. Appa avait survolé l'océan à une vitesse folle, comme s'il sentait l'urgence de la situation, comme si le sifflet silencieux l'avait appelé de l'autre côté.

- Maman, qu'est-ce qu'elle a la dame ? chuchota Tekka, intimidé par les regards inquiets de tous ceux qu'il croisait depuis qu'ils avaient atterrit dans la cour principale du palais.

- Rien que je ne puisse soulager, rassura Katara en déposant sa fille cadette près de son fils. Tiens, tu veux bien t'occuper de ta sœur ?

Le petit garçon de cinq ans- pardon, cinq ans et sept mois !- fit mine de bouder mais accepta la lourde tâche qui lui était confiée et sortit de la chambre en trainant sa petite sœur qui marchait cahin-caha derrière lui.

En les regardant s'éloigner, Katara soupira, puis se tourna résolument vers Zuko.

- Oh je sais ce que tu vas dire ! interrompit-elle avant même qu'il ait pu ouvrir la bouche. Ce n'est pas une situation pour des enfants, et je n'aurais jamais dû les emmener, et gnagnagna ! Mais Kaya n'est pas encore sevrée.

La dernière phrase était lancée comme un argument qui ne pouvait craindre aucune contradiction. En l'occurrence, Zuko n'en avait aucune.

- Heu, mais je… bégaya le maitre du feu, avant d'être sauvé par son oncle (comme si souvent dans ses vingt-huit années d'existence).

- Les petits seront d'excellente compagnie pour le jeune prince Eizon qui s'impatiente. Je vais me charger de les surveiller.

Le vieil amateur de thé quitta la pièce par la même issue que les enfants,

Katara avait déjà remonté ses manches et s'était approchée de Mai. En quelques secondes, elle avait pris la mesure des signes vitaux de la lady et avait attiré à elle une pleine bassine d'eau.

- Ses contractions l'épuisent, constata la guérisseuse sage-femme en massant le ventre rond qui, bien que peu proéminent pour une femme enceinte de sept mois, semblait disproportionné par rapport à la silhouette si fine de Mai.

Les sourcils froncés, la maitre de l'eau poursuivit ses observations un instant, avant se cesser net, et de se tourner vers Zuko.

- Le bébé continue de pomper toutes ses ressources.

- C'est ce que tu as dit il y a deux mois en l'examinant, dit-il sans comprendre et donc avec une pointe d'agacement. Elle est restée alitée comme tu l'avais recommandé.

- Je sais, fit Katara d'une voix tremblante. Le bébé est en parfaite santé, elle n'est pas à terme mais elle est viable. C'est Mai qui m'inquiète. Son corps rejette le bébé.

Les yeux d'or se fixèrent sur le front rougi par l'effort de sa femme, et il posa la main sur la joue d'ordinaire si pale, si immaculée. Katara ne put s'empêcher de remarquer que même en sueur, échevelée et presque morte de fatigue, la Fire Lady dégageait quelque-chose de noble, d'élégant.

- Zuh… Zuko ? appela-t-elle en sentant la main chaude sur son visage.

Il était difficile de dire si elle était vraiment consciente. Ses yeux noirs semblaient troubles.

- Je suis là, Mai. Katara est arrivée, rassura son époux.

Les yeux flous cherchèrent dans les visages qui l'entouraient celui de la maitre de l'eau. Quand elle la trouva, elle dit, très bas mais avec beaucoup de détermination :

- Bien… j'aimerais lui parler. Seule à seule.

Avec hésitation, les dix médecins et le Seigneur du feu obéirent.

Ce dernier ne put se retenir de coller l'oreille à la porte, se sentant presque insulté et réduit à l'impuissance par cette mise à l'écart. Il était de son devoir d'époux d'avoir connaissance de la moindre information concernant la santé de sa femme.

Dès que le dernier eut passé et fermé la porte, Mai regarda Katara dans les yeux, et demanda, de cette même voix qu'elle avait toujours eue, de ce ton qui semblait sans vie, sans émotion :

- Je vais mourir, hein ?

- J'aimerais l'empêcher, répondit la guérisseuse impuissante.

- Mais tu ne peux pas ?

- Ton corps ne supportera pas l'accouchement, et ne se remettrait jamais d'une césarienne. Si j'étais arrivée plus tôt peut-être mais…

- Donc je vais mourir.

Un temps. Long. Assez long pour éteindre tout espoir qui demeurait dans l'air faussement désintéressé de Mai, et pour détruire celui qui brulait encore ardemment dans l'esprit du Seigneur du feu reconverti.

- Oui.

La noble dame détourna le regard tandis que la réponse faisait son chemin. Enfin, elle leva vers Katara un visage tordu d'appréhension, plus expressif qu'elle ne l'avait jamais été, et d'une toute petite voix suppliante :

- Et peux-tu sauver mon bébé ?

Katara sourit malgré elle. Rien n'arriverait à l'enfant. Elle connaissait trop ce sentiment, ce besoin de mettre la vie de sa progéniture avant la sienne. Elle avait l'intime conviction que toutes les mères le partageaient. Elle-même, Ursa, Mai, Kira… toutes consentaient de tout cœur aux sacrifices nécessaires au bien-être de leurs enfants.

- Ta fille vivra, Mai. Elle vivra.

Quand le futur père fut réadmis dans la chambre, il fit semblant d'ignorer que, quand il en sortirait, il serait veuf.

Quelques heures plus tard, Mai expirait, sa fille prématurée dans les bras et son mari à son chevet.

Tandis que les médecins s'affairaient autour du corps de la défunte, Katara retira le nouveau né de l'étreinte funèbre de sa mère, et tendit, comme un cadeau qu'on offre, le nourrisson à Zuko, en exprimant ses condoléances et ses regrets.

Il évita son regard un instant, cet instant terrible où contre toute logique, malgré des années d'amitié sincère, il en voulait à la maitre de l'eau pour la mort de sa femme, il l'en tenait pour responsable. Une seconde amère que jamais il n'avouerait avoir traversé et qu'elle prétendrait toujours n'avoir pas remarquée.

Le nourrisson, une petite fille, était emmailloté dans d'épaisses couvertures que Katara remettait sans cesse en place tout autour de son petit corps, en soupirant de frustration quand le père les desserrait dans son envie frénétique de voir sa fille. Il n'avait jamais vu un si petit bébé.

- Pourquoi elle est si minuscule ? interrogea-t-il enfin.

- Elle est née trop tôt, répondit la maitre de l'eau en relevant, un fois de plus, le drap autour de la petite tête du bébé.

- C'est pour ça que tu l'emballe comme si on était au pôle ?

Katara sourit.

- Son corps n'est pas encore prêt à être né, expliqua la sage-femme, ses défenses ne sont pas assez développées et sa peau est extrêmement sensible. Il lui faut encore du temps avant d'être à terme et d'être à même de supporter la vie au grand air. Tu vas devoir la couver.

- Je dois la quoi ?

- La couver, Zuko. C'est un bébé né trop tôt, elle doit rester au chaud et à l'abri encore au moins six semaines.

- Et comment je suis supposé faire ça ?

Le Seigneur du Feu avait l'air incrédule.

- Comme les canne-tortue font, tu dois juste...

- Je ne vais pas m'asseoir dessus ! protesta-t-il

- Tu ne vas… ? répéta la maitre de l'eau avant d'éclater de rire en comprenant. Non, bien sur que non !

Zuko gérait, comme souvent, bien mal le flot d'émotion contradictoires qui se bousculaient, figeant son visage en une espèce de grimace renfrognée. Son froncement de sourcil se renforça quand la maitre de l'eau, joignant la démonstration à l'explication, disposait ses bras et le bébé de manière adéquate.

- Beaucoup de mère font ça dans les tribus, même pour des enfants de plusieurs années. On les garde tout contre nous, on partage notre chaleur. L'idéal serait que tu ne te déplaces pas trop.

La horde de médecins, que les deux amis avaient complètement oubliés, se manifestèrent.

- Impossible !

- C'est une nourrice professionnelle qui doit se charger la santé et des soins de la princesse !

Katara reçut très mal ces protestations et l'envie de faire pleuvoir sur ces incompétents quelques centaines d'hectolitres fut difficile à réprimer. Mais c'est Zuko qui leur cloua le bec :

- Silence ! Si je vous avais écouté, j'aurais perdu ma fille en même temps que sa mère ! Sortez ! Sortez tous !

Les praticiens coururent le cent mètres de leur vie pour éviter d'avoir à subir le courroux du Seigneur du feu.

- Mon oncle veillera sur le royaume pendant un mois ou deux, chuchota Zuko avec une douceur surprenante au vu de la colère qu'il avait laissée éclater un instant plus tôt. Moi, je m'occupe de toi.

La maitre de l'eau observa la scène tendre, avant de se donner le courage de souligner un détail d'importance :

- Tu devras quand même faire appel à une nourrice…

Il acquiesça en signe d'assentiment, ou simplement pour montrer qu'il avait bien entendu, mais le cœur n'y était pas.

Il se tut longtemps avant lever vers Katara ses yeux d'ambre et, inspirant un grande bouffée d'air, se prépara à lui demander ce qu'il ne pouvait demander qu'à elle, parce qu'elle était son amie.

- Kat-

C'est cette seconde que choisit Eizon pour entrer en hurlant et en tapant des poings dans les jambes fatiguées de Katara.

- C'est toi qui l'as tuée ! c'est toi c'est toi c'est toi !

Zuko, secoué par ces cris, s'agenouilla devant son fils.

Le petit prince avait les joues rouges d'avoir couru, et les yeux pleins de colère et de larmes. Ses cheveux soyeux- ceux de Mai- étaient tout emmêlés et ses petites lèvres tremblaient. Iroh et Tekka avaient pénétré dans la pièce peu après lui. Le vieil homme avait les bras chargés de Kaya qui dormait.

- Katara a fait de son mieux pour aider ta maman, dit Zuko d'un ton grave.

Il se sentait extrêmement stupide et bête d'avoir, ne fut-ce qu'un quart de seconde eut une réaction digne d'un gamin de cinq ans.

- Tekka dit que c'est elle qui contrôle l'eau ! C'est elle qui a pris les eaux de maman ! Elle l'a tuée !

Les trois adultes durent retenir un sourire attendri devant la confusion de l'enfant. Pour échapper à une explication compliquée et embarrassante, Zuko entrouvrit les couvertures qu'il tenait serrées contre lui pour révéler un tout petit bébé.

- Dis bonjour à ta petite sœur, chuchota-t-il. 'Zon, voici Ta-Mei, Ta-Mei, Eizon.

Ta-Mai, en hommage à deux femmes extraordinaires : Ta-Ming, son arrière-arrière-arrière-grand-mère paternelle, la femme de Roku ; et Mei, sa mère.

- Beuh, elle est vraiment pas jolie, grogna le petit garçon.

Mais dans son regard extasié, on pouvait déjà lire qu'il aimerait sa petite Tam-Tam de tout son cœur. Ce que confirma sa réaction lorsque Tekka, avec un tact dont son oncle eût rougi, remarqua :

- On dirait une crevette trop cuite.

Eizon se jeta sur lui et lui fit regretter à grands coups de ses minuscules poings ces mots qu'il jugeait injurieux. Zuko confia le nourrisson à Katara pour pouvoir les séparer.

- Eizon ! File dans ta chambre, réfléchis à ce que tu viens de faire, et s'il prend à mon oncle l'idée de t'en déloger, tu lui diras bien que tu as frappé Tekka !

- Et toi, Tekka, j'attends que tu t'excuses !

Le prince boudait, le fils de l'Avatar protestait, mais un regard noir de leur parent et ils comprirent que l'heure n'était pas aux négociations.

Tandis qu'Iroh s'extasiait devant sa petite nièce, le petit maitre de l'air marmonna un semblant d'excuse :

- Je vous demande pardon d'avoir dit qu'on dirait une crevette mais si c'st vrai et que c'est pas une insulte mais plutôt un mauvais compliment et que vraiment je méritais pas un coup pour ça.

Katara eut un sourire approbateur.

- Je peux pas m'excuser aussi, au lieu d'être puni ? plaida Eizon.

- Non, répondit son père, catégorique. Tu ne pourras pas espérer toute ta vie t'en sortir avec des excuses. Je veux que tu passes une heure à réfléchir aux conséquences de tes actes.

- Maman elle m'aurait laissé ! cria le petit garçon en s'enfuyant.

Le Seigneur du feu regretta immédiatement sa sévérité, rappela son fils, hésita à lui courir après. Mais tous ces éclats de voix avaient perturbé le sommeil de Ta-Mei qui protestait faiblement. Zuko reprit sa fille, et avec maladresse la berça pour qu'elle se calme.

Iroh décida de se charger des deux garçons, et abandonna Kaya aux bras de sa mère.

À peine la petite tête brune fut-elle appuyée contre le sein familier que les grands yeux gris s'ouvrirent et cherchèrent le visage aimant. Kaya poussait de petits gémissements plaintifs pour témoigner d'une certaine frustration.

- Oh, tu m'excuses, dit Katara en cherchant un endroit où s'installer.

Et Zuko ne fut pas le moins du monde étonné de la voir dégrafer son corsage pour nourrir la fillette d'un an et quelques mois. Cinq ans plus tôt, ce même geste avait provoqué l'un des plus mémorables quiproquos dans l'histoire de leur amitié et des relations interculturelles entre Nation du Feu et tribu de l'Eau, mais aujourd'hui, il trouvait cela normal, naturel.

Katara s'apprêtait sans doute à lui reprocher d'avoir été si dur avec son fils dans un moment où ce petit devait être très fragile, mais elle n'en eut pas le temps car une idée venait de lui traverser l'esprit.

- Tu… Kaya n'est pas encore sevrée ? demanda-t-il, intrigué.

- Oh non, mais elle devrait l'être bientôt. Certaines femmes nourrissent l'enfant au sein jusqu'à ce qu'il ait trois voire quatre ans, mais souvent c'est l'enfant qui refuse de téter quand il n'a plus envie. Tant que l'enfant en demande, le corps produit du lait en suffisance.

Son cerveau de mâle semblait buter sur certains termes techniques que Katara employait avec une simplicité déconcertante. Mais il avait retenu l'essentiel.

Un regard au petit être bien caché dans les couvertures qu'il portait lui donna le courage de demander cet immense service à son amie.

- Est-ce que tu pourrais nourrir deux bébés ?

Si son visage à lui n'affichait les émotions qu'en binaire (ok et pas ok), le visage et les yeux océan de la maitre de l'eau avaient toute une gamme qui semblaient, pendant ce long silence de quelques secondes, se bousculer à l'entrée. Stupéfaction, surprise, tendresse, hésitation, satisfaction, décision…

- Bien sur, souffla-t-elle enfin, écartant les bras pour que Ta-Mei, la fille de Zuko et Mai, y ait sa place.

La petite princesse et Kaya seraient sœur de lait.

Et elles ne s'en souviendraient pas.

Une demi-heure plus tard, les deux poupons dormaient bien au chaud dans un berceau.

- Combien de temps peux-tu rester ? interrogea Zuko en caressant le tout petit dos pelotonné sous les couvertures.

- Je peux rester aussi longtemps qu'on a besoin de moi.

Le maitre du feu hésita, puis, toujours tourné vers sa fille :

- Tu ne repartiras jamais, alors, parce que je ne crois pas que j'y arriverai, tout seul.

Son amie sourit.

- Je suis ici pour ton enfant a besoin de moi, et même si j'outrepasse mes pratiques, disons, ordinaires, c'est avant tout la guérisseuse et la mère qui parle. Peut-être, plus tard, tu auras besoin de moi toi aussi, et je serai là.

- Merci, chuchota-t-il en entourant gentiment l'épaule de la maitre de l'eau.

La porte s'ouvrit alors avec fracas, arrachant des cris stridents à Kaya, et d'autres moins tonitruants à Ta-Mei.

- T'es pas ma maman, beugla Eizon, alors arrête d'essayer, vilaine !

Sur ce il disparut en claquant le panneau de toute la force de ses petits bras. Cette fois son père le suivit. Zuko essaya de discuter avec le garçonnet obstiné, mais n'obtint rien, et son tempérament failli plus d'une fois s'enflammer.

Enfin, après un long soupir, il tenta une nouvelle approche.

- Quand ma maman est partie, je n'avais personne à qui parler, et je ne savais pas si je la reverrais un jour, où elle était, ni même pourquoi elle avait disparu.

- Et ton papa, il t'a pas dit ? interrogea Eizon.

- Je n'avais pas de père.

- Il était parti aussi ?

- En quelque-sorte. Mais toi, 'Zon, tu as un papa sur qui tu peux compter. Mais pour que je puisse t'aider, il faut que tu me parles, il faut que tu me dises ce que tu veux.

Le petit prince avait les yeux humides, mais il frotta bravement ses paupières pour faire partir les larmes, et levant un menton déterminé vers son père, demanda :

- J'aimerais voir maman.

-oOo-

J'ai emmené 'Zon voir le corps de sa mère. Les médecins l'avaient placé dans la chambre funéraire, et elle avait été parée pour la cérémonie de crémation qui aurait lieu le lendemain dans un grand cérémonial. Devant le peuple, nous n'avons pas bronché, pas cillé. Mais ce soir-là, seuls… J'ai vu mon fils pleurer comme jamais aucun homme dans ma famille n'avait été autorisé à pleurer, et je l'ai encouragé, et je me suis joint à lui.

Tu comprendras vite ce sentiment d'impuissance qui vous prend quand on n'a pas pu protéger quelqu'un.

- Quelqu'un qu'on aime ?

- C'est encore plus dur quand on aime. Et malgré ça, on ne peut pas s'en empêcher.

Je suis resté allongé pratiquement jour et nuit pendant sept semaines avant que Katara juge Ta-Mei assez mature pour « naitre ». Tout ce temps, elle est restée près de nous, avec Kaya. Les disputes entre Tekka et Eizon étaient très régulières, au point que nous pouvions décompter les secondes avant que l'un d'eux ne se mette à hurler. Les seules variables étaient le motif de la dispute et l'identité du plaignant.

'Zon ne faisait plus de remarques acerbes à Katara, ce dont je lui était très reconnaissant, mais il ne parvenait manifestement pas à retenir ces piques face à Tekka qui, lui non-plus, n'y allait pas avec le dos de la cuiller. Katara a finit par demander à Sokka de venir le récupérer.

J'avoue que je m'inquiétais assez peu de la mésentente entre les garçons. Très vite il s'est avéré que la santé de Ta-Mei était fragile, voire préoccupante. Son cœur était trop faible, ses poumons trop sensibles. Katara a appliqué sa magie tant et plus, mais sans résultat. Nous étions si tracassés que nous nous épuisions.

Enfin, après cinq mois, Ta-Mei a commencé à manger des aliments durs et fut vite sevrée, et Katara est partie.

Elle revenait régulièrement pour soigner Tam-Tam, jusqu'à ce qu'elle trouve la solution que tu connais. Elle n'a jamais repris Kaya avec elle lors de ces visites. Je crois qu'elle voulait préserver sa fille, mais j'ignore de quoi, au juste.

Et pour la question indiscrète que tu posais…

C'est à la mort de mon oncle, il y a quatre ans, que j'ai fais appel à Katara parce que j'avais besoin de parler à quelqu'un, j'avais besoin de réconfort, j'avais besoin d'elle.

-oOo-

Sana écouta les confessions du Seigneur du Feu. Elle se retint de poser trop de questions, pour ne pas qu'il se renferme, pour ne pas l'embarrasser. Mais elle comprenait, à présent.

Elle croyait avoir affaire à deux familles séparées, mais elle avait en fait deux frères ennemis, deux sœurs de lait, et deux amis amants qui ont attendus dix ans pour se déclarer.

Enfin, les volcans de la Nation du Feu se dessinaient à l'horizon. Katara sembla se réveiller, et râla qu'on l'ait laissé dormir, avant de réclamer un bilan complet de la situation.

Sana avait encore trouvé une raisons supplémentaire d'admirer son maitre.

Bientôt ils atterrirent. Maarho, très discret jusque-là, retrouva avec joie sa chère terre ferme. Zuko repassa en mode Seigneur du Feu, aboyant des ordres à tout va, envoyer chercher un médecin, ordonnant qu'on réunisse ses conseillers et généraux. Katara et Sana s'éclipsèrent, vers l'aile privée où les attendaient leurs chambres.

La jeune Avatar décida de se confier un peu à la Grand maitre de l'eau.

- Dis, Katara, comment on sait quand on aime ? Je veux dire, plus qu'un ami ?

L'adulte avait les yeux pleins de douceur quand elle répondit

- À ton âge, j'aurais été incapable de faire vraiment la différence, même si on me l'avait expliquée. C'est comme l'eau liquide et la glace, c'est le même élément, et il suffit d'un dixième de degré pour faire la différence.

Sana se demandait si l'amour ne ressemblait pas plutôt… au feu ? Quand Katara poussa la porte bleue de sa suite. Sur son large lit en bois couvert de fourrures, elles trouvèrent une jeune fille assoupie.

- Mais c'est…!


AN: Voici enfin le chapitre suivant.

Merci à Zell (contente de te revoir!) et Maya-moon pour leur review.

La suite devrait moins trainer ;-)