Chapitre 14
Vases communicants
Les deux Néo-suprématistes levaient fièrement la tête malgré les chaines qui les maintenaient à la merci du Seigneur du Feu. Ce n'était pas une défaite pour eux : ils avaient obtenu ce qu'ils désiraient, une entrevue avec lui, et la possibilité de délivrer leur message.
- Elle nous a chargés de vous conduire à elle.
- Elle détient enfin sa revanche et la démonstration de sa supériorité sur vous !
Sana songea naïvement que leur intrusion n'était pas que de mauvais augure, puisqu'en retrouvant Azula, ils retrouveraient Ta-Mei.
Mais Zuko ne semblait pas de cet avis et hochait la tête négativement.
- C'est un piège ? grogna-t-il
- Même pas, rétorqua Rad, narquois.
Le roi hésita encore, intriguant Sana et les deux rebelles. Les gardes avaient été renvoyés à présent que les intrus se montraient moins hostiles.
- Parfait, quand est-ce qu'on démarre ? demanda la voix déterminée de Katara, qui venait de pénétrer dans l'office.
- Tu ne peux pas affronter Azula dans ton état ! répondit Zuko avec irritation.
- Où Tam-Tam se trouve, j'irai, répliqua Katara, inébranlable.
- Qui est Tam-Tam ? interrogea Kaya qui passait la porte à la suite de sa mère.
Sana se demanda à quel point sa maitre et son amant étaient capables de garder des secrets, si même Kaya ignorait l'existence de Ta-Mei.
Les deux adultes échangèrent un regard noir, mais aucun d'eux ne semblait prêt à céder ou à imposer pleinement sa décision à l'autre. Sana prit les devants :
- Je pense qu'on devrait les suivre. Leur présence ici est… inespérée.
Katara acquiesça, Zuko ouvrit la bouche pour protester, Kaya fronçait les sourcils d'incompréhension.
- On doit te soigner avant tout ! fit Zuko, adressant à cette femme trop têtue pour son propre bien une supplique silencieuse.
La grand maitre de l'eau sembla hésiter une seconde, comme si l'argument qu'elle détenait ne lui semblait pas suffisant, avant d'en donner un autre :
- Kaya prendra soin de moi, n'est-ce pas chérie ?
- Heu, ouais, répondit sa fille, agacée d'être maintenue dans l'ignorance.
Zuko semblait ne pas approuver pleinement, mais fini par soupirer :
- Dans ce cas, nous décollons.
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Après une demi-heure de négociation « musclée » entre le Seigneur du Feu et les messagers de sa sœur, l'étrange groupe prit son envol à bord du dirigeable. Fidèles à leur promesse, ou aux consignes qui leur avait été données, les jeunes Suprématistes indiquèrent la direction à suivre pour retrouver Azula. Et Ta-Mei.
Maarho , à qui Sana avait confié ses doutes quant à la sincérité des envoyés d'Azula, restait silencieux, semblant dormir mais mettant à profit une semaine d'apprentissage sous l'égide de maitre Toph. Il écoutait attentivement le moindre mot échangé entre Rad et sa compagne. Eux, méfiant, veillaient à chuchoter le plus doucement possible, attirant sur eux l'irritation des autres passagers.
Katara semblait exténuée, sa peau avait pris une teinte grisâtre, maladive. Zuko tentait désespérément de lui insuffler un peu de sa force, de sa chaleur. Il tenait entre les siennes les mains tremblantes de la maitre de l'eau.
Sana les observait depuis l'arrière de la nacelle, attendrie malgré l'inquiétude que lui causait l'état de son maitre. Comment expliquer une telle fatigue chez une femme d'à peine quarante ans ? Katara vivait cette situation avec un stoïcisme encore jamais démontré dans l'histoire de l'humanité. Elle souriait à sa fille, appuyait une main rassurante sur l'épaule de son élève, et embrassait avec douceur la peau rugueuse sur la tempe de son amant. Un observateur pourrait la penser en parfaite santé, en pleine forme. Mais Sana voyait, comme Zuko voyait : il n'en était rien : Katara s'étiolait. Et un sentiment de malaise, de désarroi commençait à se former en Sana, près de l'estomac, et remontait lentement, brulant comme la bile, jusqu'à la gorge de l'Avatar.
La petite voix de Kaya sortit Sana de sa stupeur. Elle aussi regardait attentivement sa mère et les gestes tendres qu'elle partageait avec le Seigneur du Feu. Cet homme que la petite maitre de l'eau avait rencontré pour la première fois quelques mois auparavant semblait très lié à sa mère. Trop peut-être pour faire gober à une fille de quinze ans qu'il n'était qu'un « vieil ami ».
- Ils sont ensembles ? demanda-t-elle à Sana.
- Heu, ouais, répondit-elle, ne sachant s'il fallait ménager celle qui était une sœur pour elle, ou lui annoncer la chose platement.
- Ah… Depuis longtemps ?
- Je ne sais pas.
- Oh.
Kaya semblait déçue de ne pas pouvoir en apprendre plus.
- Tu peux leur demander, tu sais, encouragea Sana, avec qui Zuko s'était montré étonnamment ouvert et disposé à parler de sa relation avec Katara.
- C'est pas ça… c'est juste que… son visage me semble plus familier que celui de mon père, confia la cadette.
Et son ainée demeura muette après ça.
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Ils atterrirent au petit matin sur une plage déserte entourée de rochers noirs. Plus haut dans les terres se dressait une grande villa aux murs de chaux blanche.
- Le meilleur endroit pour se cacher du Seigneur du Feu, hein ? grogna Katara, la voix lourde de sarcasme.
- L'île de Braise… soupira Zuko.
L'ironie de la situation ne leur échappait pas.
Mais l'île et ses étranges pouvoirs pourraient-ils, à nouveau, apaiser les tensions et radoucir leurs humeurs ?
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Rad ouvrant la marche, le groupe pénétra dans la villa. Tout semblait mort et abandonné depuis des lustres. Le suprématiste les mena jusqu'à la cour intérieure. Là se tenaient trois autres jeunes maitres que Sana avait rencontrés à l'Académie. Certains portaient encore les marques de cette entrevue.
- Bienvenue à tous ! lança une voix inconnue de Sana, qui, malgré la bonne humeur qu'elle voulait dégager, fit courir un frisson le long de son dos.
- Azula ! grognèrent Katara et Zuko en chœur.
La « Princesse Démente », comme l'avait surnommée une grande partie du peuple de la Nation du Feu quand la rumeur de sa maladie s'était répandue, apparut au milieu de la cour. Près d'elle, droite et fière, se tenait Ta-Mei.
C'était la première fois que Sana voyait Azula en chair et en os, et fut stupéfaite par son apparence, par la puissance qui semblait émaner d'elle, par son maintien noble malgré les années d'enfermement.
Mais face à son frère, sa main posée comme les serres d'un aigle-crotale sur l'épaule frêle de sa nièce, c'est surtout leur évidente parenté qui choquait la jeune Avatar.
- Pourquoi as-tu enlevé Ta-Mei, aboya Zuko
- Cher cher frère, je ne l'ai pas enlevée. Elle m'a accompagné jusqu'ici de son plein gré.
Le père attendit, comme figé, que sa fille confirme ou infirme cette affirmation.
- Tam- ?
- C'est vrai, papa. Je t'ai dis la vérité dans ma lettre, je te jure ! Tante Azula a été très gentille avec moi.
Sana songea que cette phrase démontait les lois de la sémantique : de réputation, chacun savait qu' « Azula » et « gentil » étaient de parfaits antonymes.
- Qu'est-ce que tu manigances, Azula ? interrogea Katara avec agressivité.
- Je ne « manigance » rien, rétorqua la princesse en formant des guillemets avec ses doigts et en roulant les yeux, comme tu dis, paysanne ! Je-
- N'insulte pas Katara, souffla Ta-Mei calmement.
- Oh ? s'étonna Azula avant de soupirer, bon.
Kaya ne parvenait pas à décrocher son regard du visage de la petite princesse, Maarho attendait. Katara tentait de dissimuler son état de fatigue et Zuko restait interdit.
- Qu'est-ce que tu avais à gagner ? fit-il enfin, posant la seule vraie question qui ait une valeur pour Azula.
- Ah, mon cher frère, il était temps que tu me le demande !
Elle rit, surprenant tout le monde, avant de continuer.
- Quand mes amis ici présents m'ont libérée, il y a de cela quelques semaines, ils voulaient savoir comment j'entendais te nuire. Ah ! Te blesser eut été si simple, te tuer si aisé ! Mais je suis un prodige, et l'absence de challenge m'ennuie. Et ton fils prendrait immédiatement ta place sur le trône si tu devais, disons, malencontreusement disparaitre. J'ai donc décidé de te démontrer ma supériorité en réussissant là où tu as échoué depuis dix ans !
À ces mots, elle poussa un peu Ta-Mei vers l'avant.
- Notre gros et gras buveur de thé d'oncle a démontré qu'il était un grand maitre en enseignant la maitrise du Feu à une bourrique telle que toi. J'ai décidé de renoncer à l'un de mes principes et suivi son exemple cette unique fois !
Elle fit un signe de tête et, en synchro, Ta-Mei et elle prirent position. Elles enchainèrent une série de mouvements rapides et secs. De leurs poings naissaient des boules de feu, d'un jaune chatoyant pour l'une, d'un bleu féroce pour l'autre.
La fierté qu'on lisait sur le visage de Ta-Mei lorsqu'elle produisait ses petites flammes dansantes et battantes comme un cœur était intense, palpable.
- Maman… chuchota Kaya, tout près de Sana.
Katara levait les yeux vers le Seigneur du feu dont l'expression était tout un roman. Il semblait extatique, ébloui. Et extrêmement surpris.
- C'est… c'est incroyable… chuchota-t-il.
Son bébé de treize ans maitrisait pour la première fois. Katara serrait son bras avec force.
- Quoi… t'es pas fâché ? Même pas un tout petit peu irrité ? fit Azula, apparemment prise au dépourvu.
Elle se figea tandis que Ta-Mei achevait le kata en formant un bel arc flamboyant.
- Non ! Bien sur que non, c'est merv-
Katara s'écroula, interrompant le Seigneur du feu. Son humeur retomba à l'instant même, comme si une avalanche avait dévalé sur lui. Sana et Kaya se précipitèrent vers la Grand Maitre de l'eau qui semblait à peine consciente.
- Qu'est-ce que tu lui as fait !? gronda Zuko.
- Rien ! se défendit inutilement Azula.
Il levait déjà un poing rouge de flamme, et ses narines fumaient de colère. Azula sembla pâlir : ça ne se passait pas comme prévu ! Elle prit pourtant une pause défensive, que se mignons n'imitèrent pas. Les cinq jeunes gens s'avancèrent vers le Seigneur du Feu, prêts à frapper.
Les cinq coups partirent, Zuko leva les bras en croix pour arrêter l'attaque, mais elle ne vint jamais. Ta-Mei se tenait devant lui, dissipant les flammes.
Il secoua la tête pour chasser sa stupeur incrédule, et serra contre lui sa fille.
- Katara !
La maitre de l'eau avait eut une sorte de spasme, mais semblait se calmer petit à petit. Son état, pourtant, réveilla la colère de ses amis.
- Qu'est-ce que tu lui as fait, Azula !?
- Mais rien, oh, tu me fatigues ! grogna la princesse
Mais Zuko ne la crut pas, fort de son expérience qui avait maintes fois révélé qu'Azula ne sait que mentir. Il se jeta, furieux, sur les néo-suprématistes qui se dressaient entre sa sœur et lui. Ta-Mei, sans trop savoir si elle voulait l'aider ou l'empêcher d'atteindre sa tante, le suivit dans la mêlée. Kaya la suivait de peu, laissant sa mère aux soins de Sana qui soupira à l'attention de personne qu'elle était ridiculement incompétente en la matière.
- La princesse ne désire pas vous voir mort, mais les Suprêmes ont d'autres projets pour cette nation ! aboya Rad en décochant un vilain coup au Seigneur du Feu.
Zuko évita l'attaque de justesse, et se retourna à temps pour voir Ta-Mei envoyer le maitre du feu prétention au tapis.
- Vous mourrez tous ! hurlait, hystérique, le maitre du feu qui faisait face à Kaya.
Maarho s'approcha lentement de Sana, ses yeux faisant sans cesse des allers-retours entre Katara et Ta-Mei.
- Qu'est-ce que tu attends pour les défendre ? lui cria l'Avatar.
- Il y a un drôle de truc, dit-il, comme… un lien… entre ton maitre et la petite.
Oui, ce lien qu'elles avaient dû tisser, non, forger douze ans plus tôt, ce lien qui maintenait Ta-Mei en vie… Sana le sentait comme s'il était matériel, elle sentait les énergies en mouvements dans la petite cour. Elle sentait que celles de Katara viendraient à manquer.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Il lui sembla qu'elle le priait de continuer, d'exprimer ce qu'elle pressentait.
- C'est… on dirait des vases communicants.
Le vase de Ta-Mei, vide, ne trouvait à se remplir que dans celui de Katara.
- Il faut arrêter ce combat, fit Sana avec détermination en se levant.
Maarho acquiesça et avança jusqu'à Kaya, faisant front avec elle.
- Sana ?
La grand maitre de l'eau avait repris connaissance.
- Katara ! Katara, pourquoi n'avoir pas dit que c'était Ta-Mei qui… Pourquoi t'être…
- Je n'ai fait aucun sacrifice, souffla Katara. Regarde-la. Regarde-le…
Zuko et sa fille se battaient côte à côte face aux Suprêmes qui mettaient un point d'honneur à montrer qu'il méritait d'être classé premiers à l'académie. Cinq prodiges en puissance. Mais le Seigneur du Feu semblait s'amuser comme rarement, et échangeait avec sa Tam-Tam des regards complices. Il était fier, elle était heureuse. Et Katara abandonnait le peu d'énergie qui lui restait pour admirer ce spectacle.
- Razai, vas-y ! beugla Rad.
Le dénommé Razai apparut à deux mètres seulement de l'endroit où Sana et Katara se trouvaient, les poings levés. Il abattit sur les deux femmes une déflagration violente. Un instant, Sana ne voyait que les flammes orange, une seconde plus tard, le monde devint d'un blanc aveuglant.
Katara s'était dressée et avait créé un large mur de glace pour protéger son élève.
Puis elle s'effondra, les yeux brillants et le visage barré d'un sourire, dans les bras de Sana.
C'est ainsi, dans le désordre et le bruit, que Katara rendit son dernier souffle, toujours souriante.
Alarmée, la jeune Avatar fit la seule chose qu'elle parvenait à faire : elle hurla.
- KAYA !
Mais à ce cri, un autre fit écho, provenant du Seigneur du Feu qui portait le corps frêle de Ta-Mei.
- TAM !
En voyant l'adolescente tomber, les Suprématistes ricanèrent. Azula resta hébétée : si elle aimait gagner plus que tout, elle aimait surtout maitriser ladite victoire. Elle ne maitrisait rien.
Mais Sana ne comprenait qu'une chose à cet instant : sa maitre était morte.
Katara avait été une mère pour elle, une amie, un professeur…
Jamais la colère ne l'avait envahie avec autant de force, et jamais elle ne l'avait accueillie avec autant de hâte.
Et quand l'Avatar prit le dessus, elle l'approuva et le regarda agir.
Le sol de la cour, et toute l'île de Braise, tremblaient. Le volcan endormit depuis des siècles grondait, répondant à l'appel de l'Avatar. La mer se leva et sa masse s'abattit les rochers avec fracas. Le vent se mit à balayer le paysage, bousculant dangereusement les hauts palmiers, hurlant dans les criques. Le ciel s'assombrit, menaçant, tonnant.
Sana, le corps soulevé à plusieurs mètres du sol, faisait pleuvoir sur Rad et ses partenaires toute la démesure se son pouvoir. Ils appelaient sa pitié, mais elle refusa, cette fois, de les entendre.
Enfin, l'Avatar tourna son regard blanc vers Azula, et d'un mouvement de bras, projeta vers elle, dans un tourbillon sauvage, une centaine de pieux de glace acérés.
- Non ! hurla une voix, faible.
Ta-Mei. Ta-Mei plaidait pour qu'elle épargne Azula. Et Sana l'avait entendue.
Elle se sentit redescendre, toucher le sol. Le monde reprit son aspect habituel, lumineux, colorés. Et les éléments, libérés de son commandement, reprirent leur cours naturel.
Kaya s'approcha de son amie d'enfance, à la fois effrayée et impressionnée. Elle utilisa sa maitrise de l'eau pour vérifier rapidement que Sana n'était pas blessée.
Sana savait qu'elle n'avait rien. Rien qu'une douleur atroce et une irrépressible envie de vomir.
Zuko écrasait contre le sien le visage de Katara dont les lèvres formeraient à jamais ce maigre et doux sourire. Il serrait contre sa poitrine le corps tiède ; il avait les articulations blanches, les muscles tremblants, le dos secoué de spasmes. Sana ne sut dire s'il pleurait. Elle ne pleurait pas. Pas encore. La réalité de ces évènements tragiques devait encore faire son chemin dans son esprit.
Kaya retourna alors prendre soin de Ta-Mei, et quand leurs peaux et leurs yeux firent contact pour la première fois, Sana sut que le cœur faible de la princesse avait trouvé un autre vase dans lequel puiser la force qui lui manquait.
Et en retrait, Azula se rendait sans résistance mais non sans insulte au maitre de la terre
AN: C'est un de ces chapitres où vous avez tout planifié sur papier et qui refusent de s'écrire comme vous les sentez!
Une Azula, une Avatar en colère et un peu d'action. Que pouvez-vous demander de plus?!
Merci à Zell et Maya Moon pour leurs review.
