Chapitre 15

Entrevues (partie 1)

Les jours qui suivirent passèrent sans que Sana ne sorte de sa stupeur. Le voyage en ballon jusqu'à Par-Tun-Gaan, petit village du Royaume de la terre qui serait leur base, se fit en silence, et sembla durer à la fois une ère et un instant.

Au fond de son esprit embué dans sa torpeur stupide, la jeune Avatar restait consciente du mouvement, de la voix de Maarho qui avait pris tout le petit groupe à sa charge et avait dirigé les opérations en l'absence psychologique du Seigneur du Feu. Elle se souvenait aussi n'avoir pas pleuré, contrairement à Ta-Mei et Kaya qui ne s'étaient plus lâchées depuis que la seconde avait ranimé la première.

Toujours sans réaction de sa part, elle avait participé à la manœuvre du dirigeable lors de l'atterrissage. Elle avait assisté à cette scène improbable au cours de laquelle une grande dame aux longs cheveux noirs avait accueilli dans ses bras un Zuko rompu, et avait partagé ses larmes. La Lady, après quelques longues minutes et quelques mots, avait échappé à l'étreinte de l'homme pour embrasser les deux princesses chacune à son tour : sa fille d'abord, sa petite-fille ensuite.

Kaya n'avait pas quitté le flanc de Sana, avait cherché sa main, l'avait serrée fort sans parvenir à la réchauffer, et n'avait plus bougé, plus parlé jusqu'au soir.

Sana n'était pas encore revenue complètement, elle n'avait pas pleinement repris possession de son corps depuis que l'Avatar en avait pris le contrôle. Quand elle se réveillerait, elle serait malade de constater qu'elle avait encore un peu plus de sang sur les mains, en plus des monceaux qu'elle avait arraché à Puono. Rad et ses amis avaient subi la pleine rage de l'être Unique, et n'avaient pas même eu leur jeunesse pour circonstance atténuante dans cette exécution sans procès.

Elle s'allongea mécaniquement sans songer à dormir ou à rester éveillé, puisqu'elle était entre les deux stades depuis plusieurs jours. Mais quand la pleine lune apparut au dessus des montagnes, plaquant d'argent pur ces mâchoires de roc noir, Sana bascula du côté de l'ombre.

Avatar Sana

Avatar Sana, ouvre les yeux.

Elle obéit, et fut surprise de se trouver face à un homme extrêmement vieux, à la peau si tannée et ridée qu'on eut cru l'homme couvert de cuir.

- As-tu déjà entendu parler des chakras ? lança-t-il, jovial.

- Heuu…

Qui était cet homme, d'où sortait-il, et pourquoi apparaissait-il dans son sommeil ?

- C'est quelque-chose que je ne peux t'enseigner en rêve, Avatar.

- Ah ?

- Mais écoute ! Tu dois t'ouvrir à cette sagesse ancestrale pour maitriser l'Etat d'Avatar. Un enfant a reçu ce savoir en cadeau en naissant, et elle t'enseignera lorsque vous vous retrouverez.

Retrouver ? Était-ce quelqu'un qu'elle connaissait ? Sana avait mille question sur le bout de la langue, mais une étrange réminiscence d'un jus de banane assaisonné aux oignons la força dans un silence contemplatif.

- Le nouveau Gurù cherchait le savoir de ses pères disparus, et a trouvé la voie de la paix dans son voyage.

La réalisation tomba soudainement sur l'esprit engourdi de Sana, et l'identification de son « gurù » fit naitre un sourire sur le visage de la jeune femme. Shen. Shen serait son maitre dans la maitrise du quatrième élément et dans celle de l'Etat d'Avatar.

À l'instant même où elle comprit son message, le vieux gurù et sa toge indécemment courte disparurent.

Un tourbillon blanc amena Sana devant un deuxième esprit au visage plus familier.

- Aang, dit-elle.

- Sana ! l'accueillit-il en souriant.

La jeune Avatar n'avait pas envie de discuter avec son prédécesseur, évidemment éminemment responsable pour les évènements tragiques qui martelaient sa vie depuis son seizième anniversaire. Et même avant !

- Je ne suis pas le bon coupable, Sana, raisonna Aang. Tu devras l'apprendre, comme je l'ai appris, et ce sera une leçon bien difficile et longue : il est des choses contre lesquelles on ne peut rien, Avatar ou non. Certains éléments échappent à notre pouvoir. Le libre-arbitre et l'instinct ne répondront jamais à ta commande.

- Que faire, alors, se résigner ? Se lamenter ? Pleurer ?

- Tu pourrais commencer par ça, oui. Tu pourrais pleurer Katara et accepter sa mo-

- Pourquoi tu ne l'as pas sauvée, toi ?

Il sembla réfléchir un instant avant de répondre :

- Parce que je suis mort moi-même, d'une part, et parce qu'elle a choisi de mourir pour Ta-Mei, d'autre part.

- Pourquoi ?

- Ton voyage ici ne fait que commencer, Sana. Les réponses viendront à toi.

Sana soupira dans cet atmosphère sans air, et détourna le regard des grands yeux gris de Aang.

- Je voulais te dire aussi… continua-t-il, que tu n'es pas un meilleur coupable que moi. Ne te force pas à porter le monde entier. Il a fallu que je meure pour que je comprenne que l'univers fonctionne sans moi, que notre planète tourne sans moi.

Un homme, si puissant soit-il, ne peut changer le cours des choses. Le jour se lève et la nuit tombe sur tous les royaumes du monde, n'en déplaise à tous les rois du monde.

La jeune femme sentit comme une charge en moins sur son dos, un relâchement de l'étau dans lequel son cœur était serré. Elle sourit enfin.

- Merci Aang, souffla-telle sincèrement.

- Je suis là pour ça, répondit-il en levant le pouce avec confiance.

Il s'envola, laissant Sana seule au milieu de ce qui ressemblait à une banquise immaculée.

Deux femmes se dessinèrent ensuite à travers le brouillard, discutant comme de vielles amies. Plus elles approchaient, plus leur traits se dévoilaient. Toutes deux avaient de grands yeux bleus expressifs et une masse de longs cheveux sombres. Quand elles furent à quelques mètres de Sana dans cet espace sans distance, elles se turent. L'identité de l'une d'elle ne faisait aucun doute, celle de la seconde n'était qu'un demi-mystère.

Katara souriait.

Kira tremblait.

Sana pleurait des larmes salées mais ne les goutait pas.

- Je ne me souvenais plus de ton visage, confia-t-elle à sa mère de sang. Je… je le confondais avec le tien, avoua-t-elle à sa mère de cœur.

- Que tu es belle ! s'exclama la première en l'embrassant contre son corps immatériel. Tu as les yeux de ton père…

- Où est-il ? demanda Sana en acceptant le câlin.

Katara détourna les yeux, Kira fronça ses sourcils tracés.

- Il… il n'est pas encore de ce côté, dit-elle.

La jeune femme refusa de comprendre, et se tourna vers sa maitre.

- Qu'est-ce qu'on va devenir, maintenant. Sans toi ?

- Vous serez plus liés par la mémoire de moi que vous ne l'avez jamais été, et ce nouvel amour qui doit naitre vous aidera à traverser toutes les épreuves à venir. Garde confiance.

Le regard tendre de ses deux mères arracha un nouveau sanglot amer de culpabilité à l'Avatar :

- J'ai perdu le contrôle ! J'ai encore tué… des hommes.

- Tu ne dois pas laisser ta colère l'emporter, conseilla Katara. Mais tu as encore plein de choses à apprendre.

- Tes valeurs font de toi ce que tu es, mon bébé, rassura Kira. Tu trouveras la force de rester toi-même en toute circonstance.

Le brouillard se fit alors plus dense, comme si le temps qui leur était imparti touchait à sa fin.

- Maman ! appela Sana. Qu'est-ce que je dois faire ?

Sa mère sourit et répondit d'une voix musicale :

- Aime. Aime de toute ton âme. Et cueille le jour.

Voilà d'où venaient ces proverbes, voilà la voix qui les lui soufflait dans les moments de doutes, voilà qui l'inspirait.

- Je t'aime.

La Grnad maitre de l'eau rit

- Aime les vivants, Sana, ils ont plus de chaleur à partager.

De quelle chaleur Katara parlait-elle ? se demanda la jeune femme en regardant se dissiper les silhouettes de sa mère et son maitre.

Le décor changea, et elle se retrouva dans une petite pièce sale et sombre, une cellule à en juger par les barreaux à la porte et à la lucarne. Sana voyait la pièce d'en haut, comme si elle flottait au plafond. Sur la paillasse grise était allongé un jeune homme au visage adoré.

Elle tendit le bras comme pour le toucher, et s'étonna lorsqu'elle vit sa main effectivement atteindre son front et en balayer quelques mèches rebelles. Elle reconnut sous ses doigts la texture des ses cheveux, la douceur de sa peau.

Il ouvrit les yeux.

Sana recula, jusqu'à se retrouver allongée au plafond, en face de lui. Il sembla incrédule, puis sourit :

- Je sais que je rêve, mais je suis content de te voir.

- Comment tu vas ? demanda-t-elle avant de pouvoir se retenir, avant que toute pensée rationnelle ne regagne son esprit.

- Moins mal que je m'y attendais. Ils nous ont séparés et ont renoncé à nous cogner dessus. Maitre Toph nous envoie des messages en morse pour nous tenir compagnie… C'est cool.

Il lançait ses sarcasmes d'un ton gai, et ne semblait pas croire vraiment à la présence de Sana. Les yeux d'ambre restèrent longtemps fixés sur le corps fantomatique pendu au plafond, incapables de s'en détacher. Ils semblaient vouloir apprendre sa forme par cœur, repérer des indices de sa réalité, reconnaitre vraiment ses yeux, ses lèvres.

- Je ne sais pas combien de temps je pourrai rester ici, souffla Sana.

Ses visites précédentes n'avaient duré que quelques minutes ; elle savait que l'échéance viendrait bien trop tôt.

- Peux-tu t'approcher ? demanda le Prince en se redressant sur la paillasse.

Il lança un bras en l'air, vers elle, et Sana l'agrippa comme si sa vie en dépendait.

Ils se rejoignirent à mi-chemin entre la terre et le ciel.

- J'ai du mal à croire que tu n'es pas réelle, murmura Eizon. Tu dois être là puisque je te touche.

Sana sourit et resserra son étreinte autour du corps élancé. Il ne résista pas, et l'encercla de ses bras.

- Peut-être est-ce toi, alors, qui n'es qu'une illusion ?

Il sourit doucement, puis se tut. Le temps imparti s'écoula dans le silence, dans cette embrasse chaude et tendre de deux esprits désincarnés, de deux corps absents.

Comme elle échappait à son étreinte, Eizon laissa l'ombre filer et retomba sur le sol poussiéreux et humide de sa cellule, et adressait à Sana un regard serein.

- J'arrive, dit-elle, je te le promets.

- Je sais.

Il faut te réveiller, à présent, Avatar Sana...

Ouvre les yeux!

Quand elle se réveilla le lendemain, Sana se sentit plus calme, plus sure, plus 'connectée' qu'elle ne l'avait été pendant près d'une semaine. Enfin sortie de son état légumesque-post-traumatique, elle décida de reprendre les choses en main.

Elle sortit de la chambre qui lui avait été attribuée dans la maison en chaux de la Reine mère et salua ses amis avec énergie.

- Ah, te revoilà parmi nous, lança Maarho.

- Tu commençais à nous inquiéter, enchérit Kaya.

Elle embrassa la petite maitre de l'eau comme une sœur, et fit de même avec Ta-Mei. Elle salua respectueusement Ursa et resta un instant hésitante devant le Seigneur du Feu avant de lui offrir le même traitement qu'aux enfants de Katara.

Ils seraient une grande famille, car s'était là son souhait.

Sana, active et réactive, reprit l'entrainement avec Kaya et Maarho. Ta-Mei se joignait à eux à l'occasion, mais semblait réaliser l'effet qu'avait son pouvoir sur sa sœur de lait. Ensemble, les ados s'exerçaient. Ils créaient de nouvelles techniques, et de suggestions en suggestions, ils parvinrent à surmonter mieux la fatigue de la princesse sans épuiser la fille des tribus.

- Voilà, applaudit Sana tandis que Tam-Tam formait un long lasso de feu. Je te l'avais dit : le feu et l'eau, c'est pareil !

Dans quelques jours, toute la famille de Katara serait réunie ici, à Par-Tung-Gaan. L'avant-veille, un faucon-messager bagué « Hawkie » avait apporté la réponse de Sokka à la lettre de Zuko. Il déroula le parchemin d'une main tremblante.

En apprenant la mort de sa sœur, le guerrier avait, semblait-il, eu envie d'étriper le Seigneur du Feu- ce qu'il aurait fait si sa femme et sa nièce ne s'étaient liguées contre lui !

« Seigneur tête de flamme, comme je sais que tu n'as pas d'humour je suppose que rien de ce que m'apprend ta saleté de lettre n'est une blague. J'espère pour toi que tu as une bonne explication à me donner et que ceux qui ont fait ça pourrissent dans la plus pourrie des prisons de ta nation pourrie !

Et comme tu sembles incapable de gérer les problèmes, c'est encore les fils des tribus qui vont sauver ton royal derrière et délivrer nos gamins et notre Fripouille des griffe de ces Exilés du Quart-de-tête ou je ne sais quoi. »

Dans quelques jours ils retrouveraient Maitre Sokka, Maitre Suki et leurs fils. Dans quelques jours ils retrouveraient Shen.

Et ensuite, ils pourraient enfin s'occuper des Exilés et leur faire regretter d'avoir jamais osé poser ne serait-ce qu'un doigt sur l'un des membres de leur famille.


AN: Voilàààà

Cette fic ne devrait pas dépasser les vingt chapitres, donc vous savez qu'on approche de la fin!

Maki-Moun a réalisé de superbes illustrations à partir du Cap. Avec son accord, je vous transmets les liens:

- Une petite BD sur l'un des premiers chapitres et l'entrainement "musclé" d'Eizon et Sana:

- Un portrait de Sana :

- Eizon :

- Zuko a quarante balais (que l'artiste juge "sexy"; je vous laisse décider) :
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Si mes histoires vous inspirent, n'hésitez pas à me montrez vos dessins!