Chapitre 23

Survivre et renaitre

L'Avatar ferma les yeux, et Sana les rouvrit.

Elle savait la victoire assurée, à présent. Que cette victoire soit due en partie au petit discours d'Ata l'irritait un peu, dans un petit recoin perdu à l'arrière du crâne. L'important, c'était que la plupart des Exilés levaient les mains en signe de reddition ou s'inclinaient devant Zuko, Toph ou Sokka.

Sana observait tous ces changements avec sa conscience réduite de simple humaine, comme un gigantesque désordre apaisé. La présence de l'Avatar n'était plus nécessaire.

Dommage.

Parce que ses sens aigus auraient perçu l'attaque.

L'Avatar aurait senti l'infime changement de position d'un ennemi qu'elle croyait hors d'état de nuire.

L'Avatar aurait entendu le tintement de la lame sortie de son étui, le léger « han ! » émis par celui qui l'avait projeté et surtout le sifflement de l'arme blanche fendant l'air.

L'Avatar n'aurait pas eu la bêtise de se tourner vers Toph quand la maitre de la terre tenta de l'avertir.

Pas Sana.

Elle ne vit donc pas le poignard lancé par Fenkin.

Et ne put rien faire quand il vint se planter au milieu de sa poitrine.

Fenkin éclata d'un rire à glacer le sang, ce rire fou et désespéré du mégalomane qui tente un dernier coup en traitre. Et qui réussit.

Sana bascula sous le coup. Mais la douleur ne vint pas.

Elle se redressa tant bien que mal, étourdie mais intacte, prête à riposter, mais fut freinée dans son élan par un souffle brulant.

Eizon, en voyant s'effondrer la jeune femme, avait laissé éclater sa colère.

Une déflagration gronda autour du Prince, si chaude que le sol boueux sécha et craqua, si puissante que tous retinrent leur souffle, si violente que même les maitres les plus entrainés et les plus endurcis durent faire un effort pour rester stables sur leurs pieds.

La fatigue de longues semaines d'enfermement et de nombreuses heures de lutte n'avait plus prise sur lui, il avait en lui un souffle plus ardent encore que la comète de Sozin.

Il s'élança sur Fenkin, sans une hésitation, le poing irradiant levé haut au dessus de lui. Les flammes léchaient sa main, glissaient le long de son bras, et quand il frappa, il ne fit aucun effort pour contrôler leur faim.

Fenkin hurla quand elles mordirent sa chair, leurs griffes et leurs dents avides de chacalciné entamant l'étoffe et la peau. Il se jeta au sol, se roula dans la boue pour éteindre le feu vorace.

Nora, son épouse pourtant maintes fois bafouée, voulut s'approcher pour l'aider mais fut retenue par sa fille.

Dej, le bras droit et complice, fidèle comme un canilama, se dégagea de son cercueil de glace et projeta une dizaine de pointes de roches vers Eizon. Sana, qui s'était relevée, put intervenir juste à temps pour protéger le maitre du feu. Elle ordonna à la terre de bouger et l'Exilé se retrouva couché en position de croix. Il tenta de se redresser, mais la maitre des quatre éléments maintenait au dessus de lui cinq masses de glace menaçantes. Au moindre mouvement, ses membres seraient brisés par le poids.

Aussi n'osa-t-il pas protester quand on passa de lourdes chaines autour de sa gorge et ses poignets.

- Toph, je vous confie celui-là, lança Sana à l'adresse de la seule maitre assez têtue pour commander au métal.

Fenkin était aux mains de Maarho qui l'attachait solidement, sans égards pour l'énorme plaie encore fumante.

Eizon lui adressa un sourire auquel elle répondit, timidement, avant de s'adresser aux Exilés.

Elle aurait du boulot, quand elle serait une Avatar accomplie, pour apprendre à faire des discours qui mobilisent les foules et méritent d'être gravés dans le marbre. Elle pourrait demander conseil au Seigneur du Feu ou au chef Hakoda.

Mais là, elle n'était pas encore prête, et elle regretta que ce jour soit historique parce que ce qu'elle avait à dire ne méritait vraiment pas de figurer dans les annales.

- Il me semble que vous ne vouliez plus vivre dans une tombe ?

Et joignant le geste à la parole, elle arqua les jambes et ramena ses coudes près de son corps. Tous les maitres de la terre l'imitèrent avec conviction, répétant encore les mots d'Ata :

- « Nous ne partagerons pas sa tombe » !

Et quand tous levèrent les bras en parfaite synchronisation, la terre trembla, et le plafond de l'Atrium éclata, projeté vers le ciel, laissant enfin pleinement entrer la lumière.

Obéissant à cette vaste assemblée de maitre, la terre s'ouvrit et remonta lentement, sans à-coups. Et bientôt le Repère n'était plus un vaste réseau souterrain mais un grand village au coeur d'une vallée verte et tendre, traversée d'une petite rivière gargouillante.

Un endroit parfait pour une communauté métisse.

Toph semblait extrêmement satisfaite de croiser tant de gens disposés à l'appeler maitre et à appliquer ses consignes. Elle qui, 25 ans plus tôt, s'amusait à reproduire Bah-Sing-Se à l'échelle dans le sable de l'île de Braise avait trouvé là un terrain de jeu à sa mesure.

- Il faudra modifier les toits et les rues, dit-elle en se frottant les mains, impatiente de s'atteler à ce projet.

Et les Exilés à-qui-il-faudrait-rapidement-trouver-un-autre-nom se portaient volontaires pour l'aider.

- Je me nomme Dei Noo, se présenta l'un d'eux. Je suis maitre de la terre et architecte.

- Ouaip, et ?

- C'est moi qui ai proposé le projet pour l'Atrium. Avant, nous n'avions même pas cette source de lumière.

- Bah, tu sais, moi, la lumière, pour ce que j'en profite, soupira la Fripouille aveugle en roulant les yeux.

L'homme sembla un instant désemparé devant la nonchalance de la maitre, mais il ne se laissa pas intimider.

- J'imagine qu'il est inutile que je te montre le moindre plan ?

Elle rit et lui frappa l'épaule d'un grand coup à faire basculer un commodo-rhino mais qu'elle voulait amical. Et il ne trembla pas, mais sourit.

oOo

Ta-Mei ne parvenait pas à partager la joie ambiante. Son père portait le corps éteint de sa tante. Et elle était responsable de cette mort.

- On lui fera une belle cérémonie, promit Zuko tout en sachant bien que ce genre de paroles était inutile.

- Tu n'es pas triste ? demanda la jeune princesse, les yeux rouges.

Et contrairement à son père et à sa sœur, le Seigneur du Feu ne savait mentir. Surtout pas à sa fille.

- Non, répondit-il, laconique.

Puis, devant le visage troublé de l'adolescente, il se força à expliquer

- J'avais perdu ma sœur depuis bien longtemps. Mais tu peux pleurer ta tante.

Et comme si les larmes avaient attendu son autorisation, elles se mirent à couler en nombre, dessinant des nervures brillantes sur la joue diaphanes de la princesse.

Sokka se proposa pour porter le corps d'Azula jusqu'à Appa, ce dont Zuko le remercia en silence.

Une fois les bras libres, il put enfin serrer contre lui sa fille qui tremblait à nouveau comme une feuille. Mais pas de faiblesse, cette fois.

- Papa, j'ai peur ! gémit-elle.

Et il ne répondit pas car il n'y avait rien à ajouter. Mais il savait qu'il devrait consacrer tout son temps libre à entrainer son enfant pour qu'elle maitrise son pouvoir. Elle qui avait toujours été en danger devenait un danger pour les autres.

Mais il lui était impossible de reprocher à sa fille, comme elle devait se les reprocher elle-même, les sacrifices consentis de deux femmes qu'il avait tant aimées. Sa sœur et son âme-sœur.

oOo

Sokka portait sans cérémonie le corps d'Azula. Suki s'approcha pour lui prêter main forte.

- On s'en est pas mal tirés, hein, au milieu de tous ces maitres des éléments magiques, lança-t-il.

- Bah, il m'a semblé que tu fatiguais, sur la fin, non ? plaisanta sa femme.

- Attends un peu qu'on soit au milieu des bois et je te montrerai qui est fatigué !

oOo

Maarho prenait les choses en main. Il guidait les familles, donnait des consignes aux anciens soldats, retrouvait et réunissait des membres de la confrérie sur qui il pensait pouvoir compter.

Shen, Kaya et les fils de Sokka discutaient avec tous le monde, rassuraient, riaient.

Au milieu de cette foule qui redécouvrait l'air pur, Sana vit Ata essayer en vain de raisonner ses parents. À quelques mètres, Tekka écoutait distraitement la conversation qui animait Shen et Maarho – une histoire de démocratie participative ou un truc du genre auquel, honnêtement, il n'entendait pas grand chose- mais ses pensées étaient avec l'Héritière devenue objectrice de conscience.

Elle dut sentir son regard car elle se détacha de Fenkin et Nora. Elle s'avança alors résolument vers le jeune maitre de l'air. Les yeux bleus glacier suivaient les mouvements de la fine silhouette, scrutaient le visage charmant. Alors elle hésita, et se figea à portée de voix, incapable d'avancer davantage.

Rougissante, elle baissa les yeux.

- Je suis désolée pour tout, pour les mensonges, les secrets, pour tout ce qui s'est passé. Dis-moi, supplia-t-elle, dis-moi que tu me pardonnes !

D'un bond il l'avait rejointe et elle était dans ses bras.

- On n'avait pas encore quitté l'île de Silice que je t'avais déjà pardonnée.

Et comme elle levait vers lui ses grands yeux verts mi-clos et ses lèvres roses et tendres et parfaites, il l'embrasse.

Et ses cousins l'applaudirent.

Sana et Maarho échangèrent un clin d'oeil. Il ne semblait pas amer et revint très vite à sa discussion avec Shen. La petite goutte salée qui glissait doucement sur l'arrête du nez de Sana n'était pas née de la jalousie ou de la rancœur, mais d'empathie avec les émotions qui circulaient et de soulagement que tous aient survécu.

Une main se posa sur son épaule et comme à chaque fois, elle sentit sa chaleur se disperser dans tout son corps.

- Sana ?

Elle songea que ce contact et cette voix lui avaient manqué pendant trois semaines.

- Comment... ? Tu- tu n'es pas blessée ?

Elle ne comprit pas immédiatement qu'il parlait du coup porté par Fenkin. Elle n'avait en mémoire que l'image de la jolie Ata sortant de la cellule, et du prince à l'agonie au centre de l'Arche. Oui, bien sur que oui.

- Non, non, se décida-t-elle à répondre. J'ai juste été bousculée mais je ne suis pas blessée.

Il sembla soulagé mais il balaya malgré tout la silhouette de Sana du regard à la recherche d'une plaie. Il pointa un morceau d'étoffe déchirée à hauteur du cœur de la jeune femme.

- Tu as pourtant été touchée ! Est-ce que Kaya t'a soignée ?

Elle chercha elle aussi à comprendre comment le coup de Fenkin avait pu ne pas la blesser. Écartant le col de sa tunique, elle observa sa poitrine intacte sous les couches de tissu troué. Son regard rencontra un éclat d'or. Sur le lourd médaillon, le profil endommagé de Roku semblait lui faire un clin d'oeil.

Voilà ce qui l'avait sauvée.

- Heuu, balbutia-t-elle, les joues écarlates en dissimulant la chaine du mieux qu'elle put. Sans doute un truc d'Avatar.

Il n'insista pas. Un silence sournois s'installa entre eux, et sembla bien décidé à y demeurer.

Eizon ouvrit et ferma plusieurs fois la bouche, cherchant ses mots.

Sana, elle, trouvait les siens peu à peu.

- Sana, écoute, je...

Il hésita encore. Une fois de trop.

La jeune femme avait encore trop d'images douloureuses imprimées au fer blanc dans sa rétine et sa mémoire. Elle ressentait encore en elle le tremblement de la rage blanche et l'appel des vagues. Et elle ne supporterait pas de nouveaux espoirs et de nouvelles déceptions. Pas tout de suite.

Elle devait apprendre à renoncer, et elle en serait incapable si elle laissait parler le prince.

- Non, 'Zon, écoute-moi.

Il marqua son attention d'un hochement de tête. Elle enregistra les détails de ce visage qui avait perdu sa féminité juvénile en quelques semaines, sachant que ses prochains mots allait l'éloigner d'elle.

- Je suis contente que tu ailles bien, mais...

Il avala sa salive quand elle laissa trainer la petite conjonction cruelle.

- ...mais je dois me concentrer sur mes devoirs d'Avatar. Tu sais, maitriser la terre, ouvrir des chakras, tout ça...

Il fronça ses sourcils noirs comme deux lignes au fusain tracées d'une main experte.

- Je croyais que- enfin, je pensais qu'on- bafouillait-il, malmené entre déception et colère.

Elle reconnut un instant l'expression coincée et boudeuse du prince gâté qui lui était apparu la première fois, il y avait déjà presque trois mois.

- Oui, moi aussi, je pensais... tout ça, assura-t-elle dans un chuchotement.

- Mais ? pressa-t-il, fouillant les yeux marines de la maitre de l'eau.

Elle détourna le visage et souffla, la voix rompue :

- Mais tu avais promis de m'attendre.

(à suivre: dernier chapitre)


AN: Voilà, c'était l'avant dernier chapitre du Cap.

Je regrette vraiment, pour tous ceux qui ont lu les premiers chapitres et attendu la suite pendant de longues semaines, de na pas avoir su écrire ces quelques chapitres plus tôt.

Mais j'espère surtout que cette histoire aura plu à tous ceux qui l'auront lue, en tout ou en partie.