2. Hercule Poirot : Le Mystère des Lettres Roses
Pairing : Poirot/Hastings
Rating : PG
26 octobre 1938
Vent sud-sud-est, pluie frisquette, concierge enrhumé. Reçu ce matin ma réservation de paquebot pour le 10 novembre : ce petit séjour en Angleterre a passé lui-même comme une lettre à la poste, et le cœur me serre à l'idée devoir repartir si vite. C'est ce que j'ai dit à Poirot, qui m'a regardé par-dessus sa tasse avec un fin sourire.
- Dans votre bouche, mon ami (1), voilà qui ressemble à une déclaration en règle. Ces Anglais ! Ils ont la rougeole – pardon, la rougeur - pour un mot tendre dit à leur fiancée en public, mais la mère patrie leur inspire de véritables transports.
Tout en parlant, il décachetait une enveloppe qui dégageait une odeur puissante de passiflore et d'orchidée. Suis resté stoïque : mon Earl Grey avait déjà rendu les armes devant son chocolat.
- Mais vous-même, Poirot, je vous laisse en de bonnes mains.
- Croyez-vous ?
- Cela fait trois jours que je vous vois recevoir ces missives rose pâle, tout droit sorties d'une serre de Kew Gardens, et lisser votre moustache en sifflotant après lecture. Il ne faut pas s'appeler Einstein pour conclure que vous entretenez une correspondance romantique.
- Une fois de plus, Hastings, vous jugez sur les apparences. Qui vous dit que mon coiffeur ne me relance pas désespérément pour un impayé ?
- Sur papier rose ?
- Pourquoi pas ?
- D'une exquise petite écriture arrondie ?
- D'où tenez-vous qu'un barbier trace ses lettres au rasoir ?
- Vous me prenez vraiment pour un imbécile, Poirot ! Jouez les cachottiers si bon vous semble, mais je croyais mériter plus de confiance de votre part. Non, je ne reprendrai pas de thé, je n'ai plus soif. Bien le bonjour à vous !
Suis allé à pied à la City. Sous la pluie. Avais oublié de prendre mon parapluie – très embarrassant. Suis rentré toujours fulminant. Sous la pluie. Décidément, ce pays ne vaut rien pour ma santé.
(1) En français dans le texte.
28 octobre 1938.
Pluie sud-sud-est, vent frisquet, concierge enrhumé, moi aussi. Nouvel arrivage rosâtre au petit-déjeuner. Peux me targuer d'être resté impassible pendant les toasts et l'œuf mollet. Nous autres Anglais avons le stoïcisme chevillé au corps, y compris devant un voisin de table dont la mauvaise foi n'a d'égale que sa constance à siffler Le bon roi Dagobert deux tons trop bas.
Poirot m'a lancé un drôle de regard entre deux Dagobert, mais j'ai gardé ma lèvre supérieure rigide. Il ne sera pas dit qu'un Hastings s'est abaissé à quémander une explication.
30 octobre 1938
Pluie. Vent. Concierge. Enveloppe.
Mon régisseur m'écrit que le ranch tourne à merveille, les profits sont au plus haut et tous les poulains nés en avril en parfaite santé. Me demande si mon retour n'est pas un peu précipité.
1er novembre 1938
Enveloppe. Pluie, etc.
Un léger bémol à la routine du matin : Poirot a cessé de siffler en lisant son billet-doux. Oh, à peine un quart de mesure. Puis il a voulu détourner la conversation sur l'avantage esthétique du toast, carré, sur l'œuf à la coque qui est non seulement ovale mais de couleur variable alors que le toast, lui, est d'un beau blond uniforme. Je n'ai pas donné suite : après dix ans de fréquentation assidue, je n'ignore plus rien des ruses dont un Poirot peut faire usage pour divertir mon attention.
Il y a là quelque chose de louche, très louche. A la première occasion, jeter un œil sur ces mystérieux courriers.
(Il préfère les blonds, maintenant ? Depuis quand ?)
2 novembre 1938
J'ai pu lire la mystérieuse correspondance.
Et ce n'est pas du tout ce que je pensais.
Je dois dire que je ne suis pas peu fier de la façon dont je m'y suis pris. J'ai toussé si lamentablement au petit-déjeuner que Poirot s'est rué dehors pour me chercher un cataplasme à la moutarde tout en m'intimant l'ordre de garder la chambre. Mais c'est dans la sienne que je me suis rendu à pas de loup, dès que j'ai vu son melon tourner le coin de notre rue. J'avais pris soin d'enfiler mes gants d'équitation en pécari lissé et je n'ai pas mis cinq minutes à trouver la correspondance intégrale dans le dernier tiroir de sa commode, sous le carton des nœuds papillon.
C'est officiel : Poirot me prend pour un imbécile.
J'ai emporté les enveloppes dans la cuisine, pour éviter que la chambre prenne l'odeur du passiflore et pour guetter son retour par la fenêtre. Bien m'en a pris, car il ne m'a guère laissé que le temps de parcourir les premiers feuillets.
Ce sont des lettres anonymes.
Et chacune d'elle comporte... un proverbe anglais.
Vous avez dit bizarre ?
3 novembre 1938
Pas moyen de savoir si les lettres continuent d'arriver. Suis au lit et l'appartement empeste la moutarde et l'eucalyptus. Semblerait-il que j'ai bel et bien attrapé une pharyngite, et pas juste pour la bonne cause.
Poirot est aux petits soins pour moi, mais j'aimerais mieux savoir le fin mot de ces lettres. D'autant plus que je lui trouve un air très sombre aujourd'hui.
Il ne siffle plus du tout, et il a renvoyé Miss Lemon sous prétexte qu'il « avait à réfléchir ».
Et je n'ose pas interroger George, son valet de chambre. En fait de mutisme, l'animal est plus anglais qu'un mannequin de chez Mme Tussaud.
A la place, je lis les journaux. Peut-être y trouverai-je matière à éclairer ma lanterne...
4 novembre 1938
Les journaux n'éclairent rien du tout. Ils n'ont que Munich et Chamberlain à la bouche, et l'élection de Miss Angleterre. Et l'invention du nylon. Et les Jeux Olympiques de Berlin.
Poirot n'a jamais caché ses opinions anti-hitlériennes, mais je doute qu'il conspire contre Berlin par proverbes interposés. Peut-être ceux-ci contiennent-ils un code caché ayant trait au nylon ? Ou à Miss Angleterre ?
La fièvre me fait délirer. Ce soir j'en aurai le cœur net : dès qu'il sera rentré de son club, j'interrogerai Poirot sans détours.
Même jour, 22h.
Toujours pas rentré.
Même jour, 22h48.
Idem.
Même jour, 23h15.
Id
5 novembre 1938, 8h12.
Me suis réveillé un cataplasme serré contre mon cœur. Poirot n'est jamais rentré hier soir.
Dois prendre les choses en main. Ai demandé à George de m'apporter un Earl Grey bien tassé. Vais obliger ce tas de papelards roses à me livrer son secret si je dois y passer le restant de mes jours.
(Oui, enfin c'est une locution admise.)
Même jour, 10h05.
Téléphoné à Japp, qui m'a envoyé lui aussi sur les roses. A eu le culot de me rire au nez avant de laisser entendre que Poirot, à son âge, pouvait découcher sans préavis. Grossier personnage. Ai redemandé un Earl Grey à George.
Même jour, 10h17
Long absent, soon forgotten.
(Longtemps absent, bien vite oublié.)
Chronique d'un kidnapping annoncé ?
Where bees are, there will be honey.
(Où il y a des abeilles, il y aura du miel.)
On lui tent un appât. Bee... c'est aussi la lettre B. Donc Bees, ce serait plusieurs B. B&B, peut-être ?
A bad bush is better than the open field.
(Mauvais buisson abrite mieux que rase campagne.)
Et c'est reparti avec les métaphores sylvestres. Me procurer de toute urgence un répertoire des forêts anglaises.
A fool finds pleasure in evil conduct.
(Seul un imbécile prend plaisir à mal se conduire.)
Tiens, les mots de la fin sont curieusement rapprochés : « in evil ».
Nevil... Neville... Chamberlain ?
Good heavens ! On a enlevé le Premier Ministre et on le retient captif dans un Bed & Breakfast forestier ! Et Poirot avec ! Mais où, Seigneur, où ?
Stretch your arm no farther than your sleeve.
(N'allonge pas ton bras au-delà de ta manche.)
Oui eh bien ça m'avance, on peut dire.
A bird in the hand is worth two in the bush.
(Un oiseau bien en main en vaut deux dans le buisson / Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras)
Il n'y a pas un Birdwood dans le comté de Gloucester ?
Il y a un Birdwood dans le comté de Gloucester ! Arthur, tu es un génie.
Un dernier grog pour la route, et ces ravisseurs vont voir ce qu'ils vont voir !
8 novembre 1938.
Il y a des jours où ma propre vie trouve encore le moyen de m'étonner.
Et Dieu sait pourtant si, hormis les enquêtes menées aux côtés de Poirot, elle est le pâle fac-similé d'un livre d'étiquette pour gentlemen de bonne facture. Même en Argentine, où j'ai vite imposé l'Earl Grey à mes garçons vachers et la lecture du Times aux fermiers autochtones.
Mais là...
Après un second coup de fil à Japp pour assurer mes arrières, je suis arrivé à Birdwood pour découvrir qu'il y avait de fait un seul B&B dans ce petit patelin, au cœur de la forêt, et qu'à cette époque de l'année j'avais de fortes chances de le trouver vide. J'ai laissé la Bentley à la lisière pour ne pas me faire remarquer et je me suis aventuré dans les sous-bois avec des précautions de Comanche qui aurait fait 14-18. J'ai vite repéré la petite maison forestière, avec une silhouette sur le perron, apparemment occupée à faire le guet. Et je m'apprêtais à la contourner pour trouver un accès par-derrière quand la silhouette s'est retournée en hélant d'une voix qui n'avait rien de discret :
- Ah, mon ami Hastings ! Venez donc, j'ai commandé une excellente fine de cacao pour l'apéritif.
L'émotion est la seule responsable si je me suis pris le pied dans une racine à ce moment précis. Relevé, épousseté, embrassé et embarrassé, j'ai été traîné d'autorité dans un petit salon assez cosy où une grande flambée d'automne éclairait une table dressée pour deux. Poirot, qui me connaît, avait prévu un sherry sec en sus de son abominable liqueur. Au second verre, j'avais déjà un peu moins envie de lui boxer le nez.
Un peu.
- Poirot, j'espère que vous êtes bien conscient que je n'ai pas fermé l'œil la nuit dernière ? Non, je ne reprendrai du sherry que quand vous vous serez expliqué sur ces... enfantillages. Je suppose que les lettres venaient de vous ?
Il a eu la grâce de rougir.
- Miss Lemon a bien voulu m'apporter son concours. Sa nièce a dix-huit ans et collectionne les échantillons de parfum Chanel, dont « Magnolia assassin ».
- Et les proverbes ?
- Je savais que vous ne résisteriez pas à l'attrait de la devinette, surtout si vous pensiez que mon sort était en jeu. Et vous l'avez résolue avec brio, comme vous le voyez.
- Mais je ne comprends toujours pas pourquoi...
J'ai été interrompu par l'arrivée d'un velouté de cèpes au foie gras avec sa garniture de croûtons. Apparemment, Poirot avait réussi à localiser l'unique B&B de ce pays possédant un chef français.
- Je voulais vous parler.
Je l'ai dévisagé avec stupeur.
- Et il n'était pas plus simple de le faire dans votre appartement ?
- Non, mon ami. Pas pour ce que j'ai à vous demander.
J'ai senti comme une vague de chaleur me monter au visage, une chaleur qui n'avait rien à voir avec le velouté de cèpes fumant dans mon assiette.
- Hastings. Arthur. Mon ami... ne retournez pas en Argentine.
10 novembre 1938.
Vent sud-sud-est, pluie frisquette, concierge toujours enrhumé. Hercule déjà reparti en chasse pour le compte d'une duchesse dont le troisième valet de pied a été retrouvé pendu à l'espagnolette de la lingerie, un coupe-papier élisabétain en plein cœur. Il ne me dit rien, mais je le soupçonne de soupçonner un complot nazi.
Le Premier Ministre, Dieu soit loué, se porte comme un charme. Moi aussi. Irais jusqu'à dire que je tiens une forme éblouissante.
Me demande si on trouve encore des cèpes sur le marché ?
