4. Prince Eric
Pairing: Eric Jansen/Christian de Creil d'Ancourt
Rating: PG
a) Le dernier camp
- Loupiot !
- Pince-monseigneur !
- Ballot !
- Peau d'zébu !
- Républicain !
- Hein ? Depuis quand c'est une injure, républicain ?
Devant la contenance outrée de Christian de Creil d'Ancourt, quatorzième du nom et farouche admirateur de Gambetta, Son Altesse Sérénissime Eric Jansen pique un joyeux fou-rire, conscient que celui-ci lui vaudra une gamelle dans les plus brefs délais. Ou plutôt le contenu d'une gamelle scoute – thon à la tomate et haricots mi-cuits – que son adversaire lui envoie à la figure en toute fraternité, et qui vaut à ces messieurs, le CP et l'hôte de marque, un aller-simple à la rivière de la part du Chef.
Les injures qu'ils s'échangent trois ou quatre fois par jour ne sont jamais des insultes. Mais un pied-de-nez à tout ce qui les empêche de s'aimer d'un cœur égal, de l'étiquette protocolaire au conflit autrement plus grave que préparent leurs aînés et qui rôde à l'horizon des journaux. Qu'elles débouchent sur un bain improvisé ou une lutte au sol, les insultes sont leur meilleure façon de se retrouver. Et revenant apaisés, bras dessus-bras dessous, prêts à affronter les quolibets de la Troupe et le sermon de Louis, ils cherchent déjà obscurément la prochaine occasion d'abolir la distance par les mots... en attendant le jour où ils passeront des mots aux actes.
b) Réécriture : La Mort d'Eric, de Serge Dalens
Chapitre 14 : Lettres vives
De Christian à Eric, 17 juin 1940
Mon vieil Eric,
Je t'écris sans savoir encore où, quand et comment j'enverrai cette lettre. Figure-toi qu'à peine fait prisonnier j'ai filé à l'anglaise, ce qui ne manquera pas de réjouir les Boches. Ceux-ci n'avaient rien trouvé de mieux que de nous faire bivouaquer à... je te le donne en mille... Birkenwald ! En nous cantonnant dans la Salle des Gardes ! Et sans gardes à l'intérieur, cerise sur le kouglof ! Après nous avoir fait pomper des godillots toute la journée, ils devaient nous croire trop rendus pour songer à la clef des champs. Moi, tu penses, j'ai attendu que le Fritz de quart roupille derrière la porte pour faire jouer l'entrée du souterrain et je te garantis qu'avec les copains, ce n'est pas six pieds sous terre qu'on s'est retrouvés une heure plus tard, mais derrière la chapelle. J'espère que Mme de Lienville n'aura pas eu d'ennuis, mais je ne pense pas qu'on s'en prendra à elle, elle est trop aimée dans le pays.
Je te passe le détail de mes crapahutades. Toute la France est sens dessus-dessous, un souk pas possible, le moindre chemin vicinal envahi par l'exode. Les Allemands qui essaient de filtrer succombent au raz-de-marée. J'ai même croisé Dany et sa famille à hauteur de Lyon, et comme ils descendaient vers le sud ils m'ont caché dans leur coffre entre deux matelas et une cage à lapins... j'ai bien cru que j'allais faire une fin glorieuse, asphyxié dans les plumes et les poils...
A Paris, j'ai pu contacter maman, qui refuse toujours de partir. Papa est à Vittel dans son hôpital militaire, et c'est lui qui nous a écrit un peu plus tard qu'il t'avait opéré et que tu avais réussi à décamper en pleine convalescence, pendant que les grands de ce monde statuaient sur ton sort. Ce que c'est que de suivre mon bon exemple, mon petit Eric ! Mais si tu pouvais nous faire savoir où tu es maintenant, on aurait le coeur plus tranquille.
Moi je ne vais pas moisir à Paris, qui est déjà un peu trop vert-de-gris à mon goût. La moitié des copains ont gagné Londres ou le maquis, si on s'imagine que je vais rater la danse ! J'espère pouvoir bientôt t'en dire plus sans danger, et j'espère surtout que la prochaine lettre que je t'écrirai sera une réponse.
Tibi,
Christian
D'Eric à Christian, 4 août 1940
Mon vieux Christian,
J'ai eu de tes nouvelles par Lanzy qui t'a croisé dans les studios de la BBC, ce dernier lieu où l'on cause. Il dit que tu râlais comme un putois sous prétexte que, je le cite, « tu n'avais pas rejoint les Spahis pour faire la guerre à cheval sur un pied de micro ». Et alors, mon joli, on trouve encore le moyen de jouer les grandes gueules dans la Résistance ? Rassure-toi, cette guerre est partie pour durer et je doute que tu restes longtemps à voguer sur les ondes. Tu cherches la bagarre, tu la trouveras. D'ici-là, je chatouille la TSF locale pour entendre ton beau ramage.
Avec tout ça je n'ai jamais remercié ton père de m'avoir recousu alors qu'il était moins une. Transmets-lui mes sentiments reconnaissants, tu veux ? Et je ferai porter des fleurs à ta maman dès que je me trouverai en terrain moins aride. Mon escapade a été étouffée par la presse internationale, ce qui me laisse une relative marge d'action pour autant que je ne me fasse pas reconnaître. Je ne peux pas te dire exactement où je suis, mais je suis sain et sauf. Je n'ai pas attendu que les occupants de Swedenborg négocient mon extradition bardée de « toutes les garanties de sécurité dues à Son Altesse » pour lever le camp. Mon actuel successeur au pouvoir est un Nazi à côté duquel le comte Tadek ferait figure de saint en plâtre. Tel que je le connais, Jeff doit déjà s'activer à monter un réseau de résistance local et je ne tiens pas à servir d'arme de chantage.
Impossible de te dire précisément où je suis et ce que je fais, mais le gars qui part à Londres récupérer le nerf de la guerre est prié de revenir avec un mot de toi. Ou c'est moi qui vais me montrer très nerveux dans les semaines à venir.
Eric
De Christian à Eric, 13 août 1940
Ben mon coco,
Si tu veux monter un MI5 alternatif, assure-toi d'abord que tes espions tiennent l'alcool. Celui-ci m'a craché ton pseudo et tes coordonnées au quatrième verre de scotch. Il faut dire que ma logeuse a une soeur mariée à un distilleur d'Oban qui sait contourner les tickets de rationnement, au moins pour les nourritures liquides. A l'heure où je trace ces mots, ton Hermès pionce sur son récamier en chintz et moi je fais mon baluchon. Démerde-toi pour que tes petits gars ne m'arrosent qu'avec du champagne à l'arrivée. Et trouve-moi un dico français-espagnol, je ne suis pas un éminent linguiste, moi Môssieur.
A toute,
Christian
D'Eric à Christian, 20 août 1940
Fichue tête de bois,
Ça te ressemble bien, de t'annoncer pour le lendemain de mon départ ! J'ai eu tout juste le temps de briefer mes hommes pour qu'ils te fassent un dessin. Moi je suis mandaté par Mohammed V pour aller faire de la haute diplomatie dans le Rif. Je ne sais pas qui lui a dit que j'étais à (soigneusement raturé) mais le « téléphone arabe », dont nous nous gaussons en bons petits Blancs fiers de l'être s'est avéré plus efficace que les services d'espionnage du Reich.
Si je peux, je te fais venir. D'ici-là, Monsieur l'ex-Saphi, essaie de ne pas te prendre une balle à cheval sur la frontière, ça m'arrangerait.
Je t'embrasse, Eric
Annonce faite à la BBC dans le cadre de l'émission « Les Français parlent aux Français », le 3 septembre 1940
Loup patrouilleur à Loup-Garou (1) : « No hay peo desierto que una vida sen amigo » (2). Je répète, Loup patrouileur à Loup-Garou : « No hay peo deserto que una vida sen amigo ».
(1) Loup-Garou est le nom du cheval que montait Eric dans son régiment des 10e Spahis.
(2) « Il n'y a désert plus terrible qu'une vie sans ami ».
D'Eric à Christian, mot laissé sur le lit de camp où ce dernier ronfle comme un sonneur, 21 septembre 1940
Heureux de constater que ton espagnol a suffisamment mûri en mon absence pour que tu cites Graciàn dans le texte. Quand tu auras cuvé tes vingt-quatre heures de jeep, rejoins-moi au QG. La guerre est une prose qui traîne en longueur, mais si tu la fais à mes côtés, nous avons une chance que le roman se termine bien.
Ton ami
FIN
