5. Jalna (la saga de Mazo de la Roche)

Personnages : Finch, mention de Piers, Meg, Eden, Alayne et Renny

Rating: PG-13 (ah, l'amour fraternel dans Jalna...)

Si tous les chats sont gris, c'est la nuit que certains adolescents cessent d'être laids.

Cessent de traîner deux mains gauches aux doigts jaunis par les cigarettes qu'ils chipent à leurs aînés, deux épaules bleuies par les bourrades endossées quand l'aîné fouille son tiroir à la recherche d'une cravate et devine le paquet vide.

Cessent d'avoir seize ans et les côtes trop étroites pour les mouvements du cœur, les poignets trop longs pour les manches de la chemise, la langue trop mal pendue alors que le monde entier se ligue pour les apostropher, et eux veulent se faire invisibles — comme le vent que Finch ne voit que parce que les pins noirs baissent la tête à son passage, ou les briques rouges de Jalna quand la nuit s'y frotte.

Mais ce qui ne cesse pas, Finch le sait, ce sont les mouvements du cœur, si banals qu'on n'y prête plus attention pendant le jour. La pauvre mesure à deux temps, la cadence la plus simple, la première qu'il ait apprise alors qu'il déchiffrait encore de la main droite. Depuis il est passé aux mesures à trois, puis quatre temps, et maintenant qu'il est en mesure de jouer seul le premier Nocturne de Chopin il n'y plus que son cœur pour lui rappeler qu'elle est le socle de son être. Le cœur de Finch est à deux temps, parce que ce cœur ne connaît — encore — que deux objets, la musique et son frère.

Finch pianote machinalement des doigts sur le rebord de la fenêtre et son regard cherche les écuries de Jalna. De sa mansarde où le ronflement de Piers s'élève déjà, il voit se détacher le carré de lumière indiquant qu'un autre Whiteoak ne dort pas cette nuit. Il cherche à se rappeler le nom de la jument qui s'est couronné un genou au concours de saut et que Rennie veille depuis l'heure du thé, avec à peine une apparition au dîner. Finch aurait voulu aller vers lui et lui dire qu'il était présent, qu'il l'a vu sauter, que son cœur a cessé de battre quand la bête a buté contre la barre, mais il sait que Rennie se serait à peine retourné et que la réponse, toujours la même, aurait été « C'est bien beau tout cela, mais je préférerais à ces belles paroles une bonne note en algèbre ».

L'algèbre est la bête noire de Finch Whiteoak, qui s'apprête à se coucher sans avoir résolu ses problèmes du lendemain. Son professeur de piano a beau affirmer que l'harmonie est une branche des mathématiques, Finch voit dans l'algèbre un obstacle de plus entre Rennie et lui. A part Eden qui leur préfère les mots, les Whiteoak ont la tête sur les épaules quand il faut chiffrer. Ce n'est pas comme s'ils avaient le choix, les factures tombent dru, la matriarche dénombre les jours qui la séparent de son centenaire, même le petit Wakefield sait additionner les cents et les dollars quand il faut soutirer le prix d'une limonade. Mais pour Finch, un problème d'algèbre est un pléonasme. Les chiffres n'ont de sens que superposés au début d'une partition et c'est alors qu'ils deviennent un problème pour Rennie Whiteoak, car qui a jamais entendu dire que la musique nourrissait son homme?

Il regarde la fenêtre illuminée en contrebas et il essaie de distinguer le profil de renard, la chevelure rousse comme la flamme de la bougie posée sur la mangeoire, même si Meg se plaint qu'un jour il mettra le feu à la paille. Rennie rit et dit qu'au moins il mourra en bonne compagnie, et Meg met ses mains sur les oreilles et crie jusqu'à ce qu'il l'embrasse, car dans la famille Whiteoak tout finit par des baisers. Ceux de Rennie sont rapides et sans douceur, Finch les a reçus sur une joue encore mouillée des larmes qui suivaient une correction fraternelle, ou quand Rennie est parti pour la guerre puis est revenu de guerre. Baisers dont Finch tient le compte puisque c'est le seul calcul qui lui tienne à cœur, baisers de l'enfance dont il sait qu'elle lui est comptée elle aussi puisqu'il a seize ans passés et que Rennie aime la femme d'Eden.

Les doigts égrennent silencieusement le nocturne. Finch, immobile à la fenêtre, laisse se déplier les longues équations sourdes tandis que le vent agite les têtes noires des pins et que, plus bas, la flamme brûle. La musique est en lui et c'est elle que le cœur aspire, que le cœur repousse vers les reins, et il se demande ce qui se joue dans le cœur de Rennie quand il pense à Alayne. Et si lui, Finch, devrait détester Alayne, qui est la femme d'Eden et qui va se promener à cheval avec Rennie à l'ombre des sapins noirs, mais il sent bien que c'est une autre émotion qui monte avec le nocturne, et il appuie son front contre la vitre noire, et le sang lui brûle les doigts et la tête.

Comment distinguer entre les mouvements du cœur la nuit, quand tous les chats sont gris et qu'il ne sait plus ce qui émeut ses nerfs, du frère au visage de renard ou de la femme étrangère qu'il a vu embrasser le frère sous les pins noirs ?

Comment dormir quand Rennie ne trouve pas le sommeil?

Comment dormir, quand la musique est peut-être la réponse au problème?