8. Bleu Blanc Rouge

... Je savais que j'en avais oublié un !

Quizz posté le 14 juillet 2008, sous les flonflons de la Marseillaise. Comme ceux de l'actuelle Eurovision nous donnent aussi à voir de délicieux trouffions, je reposte.

Or donc. Ci-dessous trois drabbles slashisants, chacun axé sur une couleur et deux personnages, A et B. Saurez-vous deviner qui ils sont?

1. Bleu

L'humeur au beau fixe, comme l'azur au-dessus des baraquements, A traversa le camp sans prêter attention aux hommes qui le hélaient. Il en était un qu'il voulait voir en particulier, et il savait où le trouver. Il dévala un petit talus dominant une rivière et, comme il s'y attendait, vit B. les orteils faisant trempette, sa veste de coutil bleu jetée sur l'herbe, à la bouche une pâquerette et un sourire paisible... qui se renfrogna à sa vue.

- Debout, tire-au-flanc ! J'ai une bonne nouvelle pour vous.

- On nous renvoie dans nos foyers?

- Voyons, mon petit B, j'ai dit une bonne nouvelle. Non, Grant nous envoie recruter un contingent d'Indiens Navajos pour renflouer nos dernières pertes. Départ au premier clairon. Traversée des lignes ennemies déguisés en cantinières. Petit trekking dans le Canyon de la Canicule, oh, une quinzaine tout au plus, le temps de nous familiariser avec les patois locaux...

- Quel intérêt? Il n'y a pas un chat dans ce patelin!

- Pardon, pardon. Chats sauvages, déserteurs de tout poil, Peaux-Rouges capillotracteurs et Mormons fous, vous aurez de quoi entretenir votre réputation de brillant causeur.

- Allez, avouez. Votre mission, c'est de m'assurer la neurasthénie à vie, c'est ça?

- Je vous ferai un gros bisou tous les soirs au coin du feu, promis.

2. Blanc

Devant, à perte de vue, rien à voir. Il a de la neige plein les yeux tandis qu'il marche à la recherche d'A. Fichu gamin. Fichu héros. Fichue cause, où il s'est englouti pour rien - ni la gloire, qui revient aux purs dont il n'est pas, ni l'argent, qu'il fait beau chercher dans l'Alliance, ni les femmes, qu'il n'aime pas de toute façon et qui sont ici représentés par une jeune pimbêche à qui il tirerait volontiers les nattes si elles n'étaient pas embobinées sur ses oreilles.

Il sait bien, au fond, pourquoi il est là contre toute raison. Il est là parce qu'un jour, un peu en retrait derrière le Jedi qu'il laissait parler, un très jeune homme aux cheveux blonds et à la peau brunie comme le sable l'a regardé avec espoir. L'a regardé comme s'il était un sauveur en germe, lui, le cynique, le profiteur, au lieu d'un homme qu'on paie pour mieux l'oublier après usage. Le reste, il n'y croit pas. La Force, il sait de quel côté elle est. Plusieurs fois, il a été tenté de les planter là, de raquer son dû et de repartir. Mais alors qu'il foule désespérément cette étendue pure comme le coeur d'A, A qui n'est pas rentré à la base cette nuit, il sait que s'il le sauve ce soir et que demain A lui demande de repartir au combat, ce sera oui. Et c'est alors qu'il bute du pied contre un corps à moitié pris dans une chape de neige, près de sa monture abattue.

Plus tard, il rira avec A de cette première nuit, chastement passée dans les entrailles fumantes d'un animal. Pour l'instant, alors qu'il se penche pour relever le jeune homme dans ses bras, il n'a qu'un mot en tête: vivant. Et comme il est tout sauf un intello, il ne prend pas le temps de se demander si le mot vaut pour deux.

3. Rouge

"Le premier coup de feu de l'ennemi", dit le Capitaine accablé, et deux soldats entrèrent sous la tente avec une civière où reposait le corps d'A. B ne dit rien. Les mots étaient pourtant sa seconde nature, sa seconde rapière, ses alliés de toujours, mais ce soir les mots désertaient. Il mit un genou devant la civière et posa sa main sur l'épaule d'A. Le beau visage, épargné par le sang qui dessinait après coup une cible sur sa poitrine, frémit à ce contact. Un peu de souffle passa entre ses lèvres. Lui aussi, les mots le trahissaient. Une fois de plus.

B se rappelait leurs entretiens d'avant-guerre. Il revoyait le jeune officier venu un jour le trouver pour lui demander, avec une humilité emportée, de l'aider à séduire une femme d'esprit. A prenait sa pureté pour de la bêtise parce qu'il ne savait pas, lui, faire tricher les mots avec panache. B, rompu aux joutes verbales, avait mis sa plume à son service. De lettre en lettre, il avait parlé, écrit, séduit au lieu d'A et ce dernier, dans sa gratitude, s'était jeté dans ses bras le soir où sa blonde citadelle avait enfin levé le blocus.

S'il savait, pensa B. S'il savait que l'image du beau jeune homme s'était lentement substitué à celle de la précieuse, et que lui-même avait ses raisons d'écrire "mon amour", "mon coeur", "mon idéal", plutôt que "ma chère", "ma chérie" et "ma femme"... S'il savait que ce soir où il m'a crié que maintenant elle ne l'aimait plus que pour son esprit et qu'il en avait assez des mensonges, qu'il y avait un choix à faire, j'ai failli lui dire que je cessais le jeu, moi aussi, que je ne pouvais plus être l'ami qui avance masqué... s'il savait que je l'aime et qu'il l'aime, et qu'elle m'aime, et qu'aucun de nous ne sera heureux en cette vie...

Il se pencha à l'oreille de B et lui murmura qu'il avait parlé à la jeune femme et que c'était lui qu'elle aimait encore.

Et il attendit le temps qu'il fallait avant d'ajouter les mots qui ne trichent pas.