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Dehors, depuis la chute, le temps est devenu bobine : un enroulement de fil autour d'un cylindre creux. Je le vois passer, sans avoir sa notion. Depuis, le jour avait oublié de se lever. Dehors, les feuilles mortes raclent le trottoir et les brindilles suivent le vent dans une symphonie de craquement. Et l'atmosphère est irrespirable. La ville se morfond sous un froid glacial. Les rues, empourprées de microbes, sont paralysées par le climat.

Le parquet craque sous mes pieds nus. Il fait très sombre mais je peux voir où je marche. Et surtout je sais où je vais, puisque je connais mon salon par cœur. Mais je ne sais plus pourquoi je me suis levé. Je regarde autour de moi. J'observe mon salon et ses ombres. Ses ombres déformées par le noir. Je ne les connais que trop. Je peux distinguer nettement chaque objet. Rien n'a bougé, rien n'a été dérangé ou touché. Depuis ton départ, je conserve ce salon tel qu'il a été avant la chute. Comme un musée. Rempli d'images et de sentiments. Chaque objet à son goût et sa couleur. Je ne les utilise plus pour ne pas les souiller, mes ombres. La visibilité décroît. Les formes floutées dansent dans l'obscurité d'encre. Elles se frôlent, frémissent et s'affrontent. Se tordent et se plient, se disloquent et se cassent. Elles s'approchent. Une en particulier s'approche. Elle est grande et fine. Son odeur et son goût sont glacés par son apparence cassante. Elle grandit, grandit, m'encercle, m'enlace, me serre, et se referme étroitement. Mon sang bâtait jusque dans mes tempes. Ma respiration devint courte. Mes muscles se tendirent. Je ne parvenais plus à bouger. Le manque d'air m'obligea à lever la tête et là je le vis. Sa face écorchée couverte de sang, sa chair en décomposition dégageant l'aura putride de sa peau rongée par la vermine, ses lambeaux de viande livides tombant sur mon visage. Tétanisé de terreur, je restais immobile. Comme répondant à mon silence, son gouffre pourrissant qui lui servait de bouche s'élargit jusqu'à fendre ses oreilles, sa mâchoire claqua et de sa gorge ouverte sorti le cri douloureux de celui qu'on regrette. Je sentis le souffle fétide de la mort. Et je le reconnu.

«- ...Sherlock ?»

Et puis soudain se fut trop tard. Un vent clair balaya l'encre, une rafale ravala les formes, et une brise sorbet emporta l'esprit torturé qui m'enlaçait quelques instants plus tôt.

«- Non ! Ne pars pas ! Attends moi !»

Je me mis à courir à m'arracher les jambes, mes bras tendus et mes mains ouverte devant moi, il fallait que je le rattrape. Ne me laisse pas j'ai besoin de toi !

Une lumière blanche apparût. Ébloui, je me cacha les yeux avec une main et garda l'autre tendu. Sherlock s'éloignait, se fondant peu à peu dans la lumière. Il disparaissait une seconde fois, sous mes yeux, sans que je ne puisse rien faire. Je criais son nom, je lui criais de revenir ou de m'emmener avec lui. Je criais tellement fort. Mes doigts le frôlèrent mais ne le touchèrent pas. Il partait. Il tombait. Je me revoyais hurler :

«- SHERLOCK !»

Cinq heure du matin. Haletant, transpirant, je reprends mon souffle. Je regarde dehors. Le temps fuit. Somme toute, il n'y avait rien de changé. Ça fait bien trois semaines que je fais ce même cauchemar. Je me suis dit qu'il serait peut-être temps de continuer mon journal en commençant par ce rêve. Cet image, de lui, sanglant, me suis partout. Il est dans ma tête. Je le vois quand je bois, quand je me regarde dans un miroir, quand je marche dans la rue, quand je me lave les cheveux. Il est derrière moi. Et me suis au quotidien.

Je vis avec un fantôme.

Quand vais-je pouvoir me libérer de toi Sherlock ?

Même parti tu continues de me pourrir la vie.

T'es vraiment insupportable.

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