Voilà le chapitre 2 ! Leorette merci pour ton review c'est sympa :D

Bonne lecture à tous !


Chapitre 2

Un murmure de colère parcourt la foule, comme chaque fois qu'un enfant de douze ans est tiré au sort. Les filles autour de moi s'écartent, m'ouvrant la voie jusqu'à l'estrade, mais mon corps ne me répond plus. J'entends vaguement Romia me dire gentiment d'approcher, mais c'est comme si tous mes membres étaient tout d'un coup devenus aussi raides que du bois. Je songe à Papa, essaye de tourner la tête vers lui, mais je n'y arrive même pas. Des Pacificateurs apparaissent soudain à mes côtés et me poussent légèrement dans le but de me faire avancer. Et ça marche. Je fais un pas, puis un autre, puis un autre, jusqu'à arriver à l'estrade. Romia me tend une main secourable avec un large sourire, et je ne peux que la saisir pour me hisser à ses côtés. Qié est réapparu pendant que j'étais trop occupé à essayer de bouger, et je croise son regard brumeux. Il a l'air dépité. Je me demande bien pourquoi, mais je n'ai pas le temps de songer à une réponse que Romia me fait me tourner vers la foule. Tous les visages sont levés vers nous. Le silence qui une minute plus tôt était de plomb semble maintenant aussi dense et lourd que l'est le semblant de purée que Papa prépare parfois, lorsque je suis trop fatiguée ou malade pour pouvoir cuisiner.

Papa.

Son visage s'impose à moi par la pensée et je le cherche aussitôt des yeux, le cœur battant. Et je ne le trouve pas. Je ne comprends plus rien à rien. Romia Diktat me dit quelques mots, mais je n'arrive pas à saisir leur sens. La femme finit par me tapoter la joue, dans un sourire trop éclatant pour mes pauvres yeux, puis se tourne à nouveau vers la foule et s'exclame quelque chose. Elle a lâché ma main. Je me demande vaguement si je vais tomber, maintenant que je n'ai plus rien sur quoi m'appuyer, mais il semblerait que mon corps soit de nouveau totalement figé. Comme la pierre. Je regarde Romia s'avancer à grands pas vers la deuxième boule et en tirer un bout de papier. Elle lit le nom qui y est inscrit, mais je n'arrive même pas à le comprendre. Un immense garçon s'avance bientôt vers l'estrade, les poings si serrés que ses jointures en sont blanches. Il doit faire au-moins deux fois ma taille. Il est brun, encore plus grand que mon père. Ses yeux noirs fixent le sol comme s'il le haïssait purement et simplement. Ses épaules sont sûrement aussi larges que moi avec les bras écartés.

La voix suraiguë de Romia s'infiltre dans mon oreille et je l'entends s'exclamer, tandis que le garçon vient se placer à côté de moi :

- Applaudissons bien fort nos deux tributs, Élisabeth Wiseman et Pelan Dwei !

La foule s'exécute, mais le cœur ne semble pas y être. Mon esprit a toujours l'air aussi vide, et j'ai des fourmis dans les jambes à force d'être immobile. Puis l'hymne retentit et, dès l'instant où la dernière note se fait entendre, Pelan – si tel est son nom – et moi sommes poussés sans ménagement vers l'Hôtel de ville. La porte se referme derrière nous, et on nous sépare. Je n'ai même pas eu le temps de croiser le regard de l'autre tribut. Je me demande une seconde ce qu'il peut bien ressentir à l'instant. Je crois que la colère est la bonne réponse. Il semble furax, et je n'arrive pas vraiment à savoir pourquoi. La colère d'être arraché à son district ? Peut-être était-ce sa dernière année avant qu'il n'atteigne les dix-huit ans, âge où la Moisson ne représente plus aucun danger pour nous ? J'imagine que oui, et mon cœur se serre rien qu'à cette pensée. Pas une seule seconde je pense à moi et à ma situation. Voilà l'un de mes gros problèmes : je ne pense qu'aux autres, jamais une seule seconde à moi-même. Certains disent que c'est un don, d'autres que c'est une aberration. Pour ma part, je n'ai aucun avis sur la question.

On me guide vers une pièce au premier étage et on m'y enferme à double tour. L'endroit est si beau que j'en reste béa d'admiration. Tapis moelleux, canapés en cuirs, tables en bois joliment décorées... Sur l'un des murs, une horloge émet son sympathique tic tac répétitif, et mon cœur se calme rapidement. Je me dirige à petits pas vers la fenêtre. La vue n'a rien d'extraordinaire. Elle donne simplement sur une petite cour, certainement l'arrière de l'Hôtel de ville. Au milieu, un petit arbre aux feuilles dorées. Sinon, rien, hormis quelques Pacificateurs armés jusqu'aux dents qui font leur ronde quotidienne. À l'instant où je me demande ce qu'ils peuvent bien surveiller comme ça, la porte de la pièce s'ouvre derrière moi et je me retourne, surprise. C'est Tony, le garçon avec qui je jouais parfois quand on était petits. Je le connais à peine, il n'est même pas dans ma classe, à l'école. Un peu plus grand que moi, il est blond, chose plutôt rare dans ce District. Sa peau est très pâle sous ses minuscules tâches de rousseur, et ses yeux verts me dévisagent avec intensité. Il a l'air malheureux, inquiet, furieux. Avant que je n'ai eu le temps de lui demander ce qui ne va pas, il s'avance à grands pas vers moi et me sert contre lui, si fort que je crois un instant que mes côtes vont céder sous la pression. Puis, bizarrement tremblante, je m'agrippe à lui à mon tour, comme si j'avais peur qu'il s'en aille. Comme si je prenais conscience que, s'il me lâchait, je m'effondrerais sans pouvoir me relever.

- Lily... chuchote-t-il d'une voix rauque.

Comme Papa, ce matin. Mes sourcils se froncent et je me détache du garçon pour observer son visage. Des mots sortent de ma bouche sans que je le leur ai ordonné :

- Où est mon père ?

Tony ne répond pas tout de suite, et pendant une seconde, j'ai peur. Que lui est-il arrivé ? Tony m'observe avec une telle intensité que je me demande s'il n'est pas en train d'essayer de lire en moi. Je lui rends son regard, intriguée, inquiète, troublée. Finalement, le garçon inspire longuement et chuchote, la voix bizarrement rauque, comme s'il se retenait de pleurer :

- Eh bien, quand ton nom a été tiré au sort... Il s'est effondré, et les Pacificateurs ont été obligé de l'emmener se reposer ailleurs. Il s'est évanoui Lily, tu comprends ? On m'a chargé de... de venir te dire au revoir à sa place.

- Pourquoi toi ? je demande, hébétée. Je veux dire... Merci, c'est gentil, mais...

Je sens comme une déchirure dans mon cœur en voyant le regard malheureux que me lance Tony. Je me rends compte de la méchanceté de ce que je viens de dire et vais aussitôt pour m'excuser, le rassurer, le remercier, mais au même instant, la porte de la pièce s'ouvre et deux Pacificateurs ordonnent à Tony de s'en aller. Le garçon s'exécute, après une dernière pression sur ma main, et je me retrouve de nouveau seule. Une minute à peine se passe avant que deux nouvelles personnes pénètrent dans la pièce. Un homme et une femme. Leurs yeux sont rouges, et je devine aussitôt qu'ils doivent être les parents de l'autre tribut, Pelan. Leur tristesse me prend à la gorge et je sens les larmes couler sur mes joues. La femme s'avance aussitôt et me serre contre elle. Je lui rends son étreinte, surprise. Tout le monde vient m'étreindre aujourd'hui ! Je n'ose pas réfléchir à la raison. Je sais que, si je le fais, je m'effondrerais pour de bon. La femme finit par me lâcher et presse mes mains entre les siennes.

- Courage, me dit-elle.

Je hoche la tête, mais le flot de larmes ne se tarit pas. Je croise le regard rouge de l'homme, le père de Pelan, et le déclic se fait. Je l'ai déjà vu. Il travaille parfois avec Papa sur des meubles commandés par le Capitole. Je ne peux m'empêcher de constater que son fils lui ressemble énormément. L'homme me tend un morceau de papier et un stylo, en disant :

- Écris quelque chose pour ton père. Nous lui donnerons lorsqu'il s'éveillera.

Je prends entre mes doigts tremblants les deux objets et me demande ce qu'on peut bien dire à son père sur son lit de mort. Car je vais mourir, je le sais. Cela ne fait aucun doute. Je n'ai pas le temps de réfléchir plus que déjà, les Pacificateurs ouvrent la porte, dans le but de faire partir les parents de Pelan. Je m'affole, et griffonne en vitesse trois mots sur le papier, avant de le tendre à l'homme. Il ne les lit pas. La femme me serre une dernière fois contre elle, puis tous deux disparaissent. Je suis de nouveau seule. Je songe que, de toute manière, c'est seul que l'on meurt dans l'arène, alors autant m'y habituer. J'essuie mes larmes et m'assoie sagement sur l'un des canapés, attendant que l'on vienne me chercher. Je vais mourir, mais je vais mourir dignement, je m'en fais la promesse. J'arrange ma robe, refait ma queue de cheval. Je croise les doigts pour que mes yeux ne soient pas trop rouges. Je ne veux pas paraître faible. Pas plus que je ne le parais déjà.

Bientôt, les Pacificateurs ouvrent de nouveau la porte et me déclarent qu'il est temps de partir. Je me lève donc et chancelle une seconde, avant de me reprendre et de les suivre. Nous croisons Pelan, qui ne m'adresse pas un seul coup d'œil. Je suis blessée, mais je n'en montre rien. Lorsque nous sortons, une voiture nous attend. J'ai déjà pris quelques fois la voiture, et c'est de loin le moyen de transport que je déteste le plus, pour une quelconque obscure raison. Sûrement parce qu'au moindre virage, j'ai l'estomac qui me remonte dans la gorge. Le trajet jusqu'à la gare est cependant relativement court, et nous descendons de l'engin – avec soulagement pour ma part. De nombreuses caméras nous y attendent. Je m'efforce de ne rien laisser paraître, ni de ma tristesse, ni de ma colère que je sens monter en moins de plus en plus rapidement. À la place, j'affiche un visage neutre et calme, comme si tous ces événements ne m'atteignaient pas le moins du monde.

Un train nous attend. Il est brillant et propre comme un sous neuf, et est même long de plusieurs wagons. Je me demande combien de temps nous allons mettre à traverser le pays pour rejoindre le Capitole. J'ai entendu quelque part, je ne sais plus où, que ce genre de train est immensément luxueux et rapide, allant jusqu'à près de 300 km par heure. Je n'arrive pas à me représenter une telle vitesse. Ça paraît trop, comme surnaturel. En fin de compte, ça correspond parfaitement au Capitole. Les vêtements et la coiffure extravagante de Romia Diktat qui nous précède à petits pas le montrent parfaitement. En faire trop, voilà l'essence même du Capitole et de ses habitants. Je dois bien avouer que je n'arrive pas à comprendre pourquoi.

Après quelques derniers signes en direction de la foule, Romia nous pousse, Pelan et moi, à l'intérieur d'un des wagons et la porte se referme derrière nous. Mon cœur rate un battement lorsque je me dis que cette porte s'est refermée pour toujours sur mon District. Puis le train démarre, et Romia, de sa voix aigu, nous guide vers ce qui doit être la salle à manger. De nouveau, les battements de mon cœur se font désordonnés. Je n'ai jamais vu d'endroit aussi luxueux et aussi beau que celui-ci. La pièce est somptueusement décorée, avec d'énormes tapis qui étouffent les bruits du train. Des fauteuils moelleux dans un coin, des armoires à vitrine débordant de vaisselle en porcelaine, comme cette petite tasse que Papa conserve précieusement car elle a appartenu à Maman. Une table est dressée au milieu de la pièce et semble presque crouler sous le poids de tous les aliments qui y sont entreposés. Des fruits, des plats en sauce, toutes sortes de pains, des boissons multicolores. De nombreuses odeurs viennent me chatouiller les narines, mais encore une fois, je songe que c'est trop. Je jette un coup d'œil à Pelan et voit qu'il semble d'accord avec ça. Ses sourcils sont froncés si fort qu'ils se rejoignent presque en une seule ligne.

Romia nous déclare avec entrain que nous avons tout juste le temps d'aller nous changer dans nos chambres avant le dîner. Elle jette ensuite un coup d'œil à Pelan et, tout en hochant vigoureusement de la tête, elle ajoute qu'un bon bain ne nous ferait pas de mal. Je pince les lèvres, agacée, mais elle ne nous laisse pas le temps de rétorquer quoi que ce soit et nous emmène directement vers nos chambres. La mienne est aussi grande que notre maison, à Papa et à moi. Mon cœur se serre à cette pensée, mais je décide de faire comme si de rien n'était et me concentre sur les instructions de Romia. J'enlève ma robe, la dépose, proprement pliée, sur mon lit, puis m'en vais explorer la salle de bain. Je m'amuse un temps à essayer tous les boutons qui bordent le rebord de la baignoire, jusqu'à ce qu'un jet plus puissant que les autres – et glacé, faut-il le préciser – ne me fasse pousser un cri de surprise. Après ça, je me contente de me laver rapidement, l'esprit aussi vide que lors de la Moisson. Puis je me sèche et renfile ma robe blanche. Je décider de laisser mes cheveux encore humides pendouiller sur mes épaules et, au même instant, on frappe à ma porte.

- Élisabeth ?

C'est la voix de Romia. Je la reconnaîtrais entre mille, cette voix si aiguë et agaçante. Mes mains tremblent un instant sous l'effet de la colère qui m'envahit, mais je me reprends bien vite et vais ouvrir la porte, affichant un sourire poli sur mes lèvres. Romia recule, surprise, puis me sourit, de toutes ses dents si éclatantes que je ne peux m'empêcher de cligner des yeux, éblouie. Romia frappe une fois dans ses mains, l'air ravi – mais je crois que c'est de toute façon sa tête habituelle – et s'empresse de me dire :

- Ah, Élisabeth ! Formidable, tu es prête ! Je venais te chercher pour le dîner !

- Oh, très bien, dis-je en refermant la porte de ma chambre derrière moi. Allons-y alors ! Je meurs de faim.

Ce n'est pas vrai, bien sûr, mais c'est le premier mensonge qui m'est venu à l'esprit. Je souris de nouveau à Romia et me laisse entraîner vers la salle à manger. Avant que nous y pénétrions cependant, je ne peux m'empêcher de dire :

- Au fait, je... Enfin, appelez-moi Lily, c'est plus simple.

Je ponctue ma phrase d'un sourire qui me paraît de circonstance, mais au fond de ma poitrine, je sens mon cœur se serrer de tristesse. Papa m'appelait toujours Lily. J'inspire un bon coup et lève mon regard vers Romia. Elle m'observe, les yeux brillants, et pendant une seconde, j'ai l'impression que nous allons toutes deux nous mettre à pleurer comme des fontaines. Cet instant ne vient pas cependant, pour mon plus grand soulagement. Je ne sais pas si j'aurais été capable de me relever si Romia elle-même s'était mise à pleurer sur mon pauvre sort de gamine de 12 ans choisie comme tribut. Un soupçon d'espoir pourtant s'insinue dans mon esprit : même les gens du Capitole ont l'air d'avoir des sentiments normaux. Peut-être sont-ils humains, après tout.

Romia et moi nous glissons par la porte, dans la salle à manger. Là, installés devant leurs assiettes déjà pleines, Pelan et Qié Balbibari nous attendent. Je croise le regard de cet ancien vainqueur, et mon cœur s'arrête. J'y vois de la colère, un soupçon de folie, de la tristesse aussi. J'y vois de la résignation, de la soif de vengeance, de la peur. Mais je n'y vois pas d'espoir. Il n'y a donc aucun espoir, pour moi en tout cas. Et je dois m'y résoudre, car c'est inévitable. Ma mort est inévitable.

Mon cœur paraît tomber dans ma poitrine et je songe aux trois petits mots que j'ai écris sur le papier que le père de Pelan m'a tendu, pour Papa.

Je t'aime