« Les aurors. Ne restons pas là. »
Greyback remit Archibaldus sur ses pieds en le soulevant par le col de sa robe. Le garçon poussa un cri lorsque le poids de son corps se reporta sur sa jambe blessée. Son compagnon à qui il avait donné sa baguette se précipita sur lui et passa son bras autour de ses épaules.
Remus récupéra sa veste et l'enfila. Il préférait ne pas la laisser en pâture aux aurors.
« On ne peut pas transplaner ici, grogna Darrius en l'agrippant par la manche. Les aurors nous retrouveraient trop facilement. Il y a une sortie de ce côté. »
Il s'élança dans le passage à la suite des autres. Derrière lui, Archibaldus tentait de soutenir le rythme le plus silencieusement possible. Son compagnon le pressait de faire au plus vite.
Le passage n'était pas très large et ne facilitait pas la fuite. Les murs étaient recouverts d'un lichen mousseux et suintant d'humidité. Le plafond était bas. Des stalactites de sel pendaient ici et là, forçant les fuyards à se baisser pour ne pas les heurter.
Un cri retentit dans le boyau derrière eux. Un chien aboya. Un chien ? Les aurors utilisaient des chiens pour traquer les loups-garous ?
Remus accéléra le pas. Il avait beau être en bons termes avec Kingsley Shackelbolt, le chef des aurors, il ne donnait pas cher de sa peau si jamais l'un d'entre eux mettait la main sur lui. Ombrage ne laisserait pas passer une occasion de le faire enfermer. Elle semblait avoir une dent contre lui en particulier, sans doute dû au fait que les élèves de Poudlard avaient pris sa défense lorsqu'elle avait tenté de l'incriminer à leurs yeux. Comme quoi, la haine venait souvent de pas grand-chose.
Le passage n'en finissait plus. Plongé dans l'obscurité, il décrivait des coudes et des courbes à n'en plus finir. Par deux fois, Remus manqua de heurter un mur. Il trébucha à plusieurs reprises sur des racines et même une fois sur ce qui avait l'air d'être un crâne humain qui explosa sous sa semelle. L'air était irrespirable, chargé de moisissures, de poussière et miasmes. S'y ajoutait le coup qu'il avait reçu quelques instants plus tôt et qui lui brûlait la poitrine.
Un courant d'air frais agita une mèche sur son front. Il déboucha tout à coup dans le vieux cimetière, à l'air libre. Les rayons de la lune venaient illuminer la neige qui recouvrait les pierres tombales.
Un aboiement les cueillit à la sortie.
« Là ! »
Un homme en robe de sorcier pointa sa baguette dans leur direction.
« Impedimenta ! »
Le sort s'écrasa juste entre Remus et Darrius. Ce dernier poussa un cri un peu trop aigu pour être viril et s'enfuit à toutes jambes. Ne perdant pas trop de temps à réfléchir, Remus l'imita.
Il bondit par-dessus un gisant vieux de plusieurs centaines d'années et courut aussi vite qu'il le put. Lorsqu'il était adolescent, il battait facilement James à la course et lorsqu'il était en forme (ce qui lui arrivait néanmoins rarement), il lui arrivait de semer Sirius. Vingt ans plus tard, il avait perdu une partie de sa célérité. La faute n'en revenait pas uniquement aux multiples blessures et fractures qu'il avait fait subir à son corps durant ce laps de temps mais également à son état de santé. Quoi que puissent en penser les autres sorciers, la lycanthropie était une maladie et en tant que tel affaiblissait immanquablement son hôte. Après trente ans d'infection, Remus avait perdu en agilité, en force et en vigueur.
L'un des molosses qui était resté à l'extérieur de la crypte se lança sur ses talons. Il se força à accélérer l'allure. Le vent sifflait dans ses oreilles. Il glissa dans la neige, manqua de perdre l'équilibre. Il se redressa au dernier moment, plongea la main dans la poche intérieure de sa veste et en tira sa baguette. Pas la peine d'essayer de battre le molosse à la course, il n'y arriverait pas. Il s'arrêta net, se retourna. Le chien était énorme. Il courait vers lui, la bave aux lèvres et… il était aveugle ? Ses deux pupilles blanches étaient néanmoins pointées vers lui. Son museau s'agitait. Il le traquait par le flair. Comment faisait-il alors pour ne pas foncer dans toutes les stèles ?
« Expulso ! »
Remus dut s'y reprendre à deux fois pour prononcer correctement la formule. A bout de souffle, il butait sur les syllabes. Un éclair de lumière jaillit de l'extrémité de la baguette et frappa le chien de plein fouet. Dans un couinement, l'animal fut projeté en arrière et s'écrasa plus loin dans la neige. Il retomba, inerte mais bel et bien vivant. Dans quelques instants, il allait se redresser et reprendre la poursuite.
Remus ferma les yeux et transplana.
Le sol se disloqua sous ses semelles. Le vent zooma tout autour de lui, un froid intense le fit claquer des dents. Il eut la sensation que son corps se dissolvait dans l'air ambiant, que son crâne se fracassait. La nausée s'empara de lui, il se retrouva sur un trottoir, la baguette à la main.
L'espace d'un instant, il resta immobile, à bout de souffle puis il se pencha en avant et vomit entre ses pieds. Il avait beau pratiquer le transplanage depuis ses dix-sept ans, il n'avait jamais réussi à se faire à cette sensation. La plupart du temps, il s'en tirait avec une simple nausée qui finissait rapidement par se dissiper mais les derniers évènements étant de trop pour une seule soirée, il fut incapable de la réprimer.
Lorsque le malaise disparut enfin, il se redressa en tremblant. La rue était silencieuse. Un vent glacé balayait la neige sur les toits des voitures. Un chat miaula sur un appui de fenêtre. Remus essuya du dos de la main la sueur qui lui maculait les tempes. Au moins, il était toujours en vie et sain et sauf ou, à défaut, en un seul morceau. Il rangea sa baguette et fouilla les poches de son jean à la recherche de ses clés.
Dans le silence de la nuit, il rentra chez lui. A presque quatre heures du matin, le voisinage était plongé dans le sommeil mais Remus aurait pu hurler à pleins poumons, personne ne l'aurait entendu. L'appartement se situait en plein cœur de Londres dans un immeuble qui ne payait pas de mine. Il l'avait choisi non pas pour le côté pratique ou pour son emplacement géographique mais parce qu'il s'agissait du seul muni d'une cave privée et dont le loyer entrait dans son budget. Personnellement, il aurait préféré pouvoir s'installer au dernier étage d'une gigantesque tour mais les choses étant ce qu'elles étaient, il s'était retrouvé avec un deux-pièces au rez-de-chaussée d'un bâtiment qui comptait trois étages. Quelques sorts d'insonorisation et de protection basique lui avaient permis de le transformer en un lieu relativement sécurisé.
Il referma la porte derrière lui, la verrouilla immédiatement. Une enveloppe avait été glissée sous la porte. Il la laissa sur le paillasson sans même y accorder un regard, retira sa veste et la laissa tomber sur le canapé. La sécurité du foyer l'aidait à relativiser les évènements de la soirée. Il avait craint que l'intronisation dans la meute se fasse plus difficilement ou plus douloureusement mais, avec le recul, il estimait qu'il s'en était très bien sorti.
Il entra dans la chambre, jeta ses clés sur la table de nuit et se laissa tomber dans le lit. Une pointe dans les côtes lui rappela le premier coup que lui avait porté Archibaldus. Au premier abord, le garçon n'avait pas l'air bien dangereux mais il valait mieux se méfier de lui. Il avait l'air sournois.
Et puis, après tout, c'était lui qui avait réclamé le combat.
Remus ferma les yeux et soupira.
Par tous les caprices de Merlin, pourquoi avait-il fallu que Dumbeldore le précipite précisément là où il avait eu peur d'aboutir toute sa vie ? Il aurait aimé pouvoir se reposer sur quelqu'un, confier ses doutes et ses frayeurs à une autre personne. Il aurait aimé pouvoir se laisser guider et se payer le luxe d'écouter, de temps à autre, le conseil de quelqu'un d'autre.
Mais plus personne n'était là pour lui.
Pas même Sirius.
La douleur dans sa poitrine s'accentua mais elle n'avait maintenant plus rien à voir avec les coups d'Archibaldus. Ils s'étaient tous apitoyés sur le sort de Harry qui avait perdu son parrain. Ils l'avaient tous plaint et l'avaient tous compris en silence. Mais pas un n'avait eu l'audace de le regarder, lui, en face. Pas un n'avait eu la présence d'esprit de se rappeler que là où Harry avait perdu un parrain, lui, avait perdu un frère.
Sur cette dernière pensée, son esprit dériva vers le sommeil. Sa respiration se fit plus régulière. Il se recroquevilla sur lui-même puis s'immobilisa, plongé dans un univers fantasmagorique où plus rien ne pouvait l'atteindre.
