Connais-toi toi-même.
Cette sonnerie et ces coups à l'intérieur de sa tête commençaient à devenir pénibles. Il en chercha l'origine, commençant d'abord par en chercher la nature. De quoi s'agissait-il ? Et où était-il ? Son esprit se mit à fonctionner avec une lenteur effrayante. Il était comme engourdi.
Les coups retentirent avec plus d'insistance, les sonneries se firent de plus en plus rapprochées. Il y avait une certaine notion d'urgence dans la façon dont ils résonnaient contre les parois de son crâne.
Remus ouvrit les yeux.
Il faisait sombre dans la chambre bien qu'il n'ait pas pris le temps de tirer les rideaux. Il faisait donc encore nuit dehors. Il se redressa en grimaçant. Une douleur lui poignardait les côtes à chaque inspiration et une autre lui envahissait le bassin jusqu'au genou.
La sonnette retentit de plus belle, accompagnée de nouveaux coups. Il se tira hors du lit, boita jusqu'à la porte. Il n'était pas particulièrement inquiet quant à celui ou celle qui le harcelait de si bonne heure, seules quelques personnes savaient où le trouver. D'ailleurs, le nom inscrit sur la boîte aux lettres n'était pas le sien mais celui d'un lointain cousin moldu qu'il n'avait rencontré qu'une seule fois et qui était parti quelques années plus tôt pour les Maldives.
Il déverrouilla la porte d'un coup de baguette, incapable de se rappeler où il avait laissé ses clés et se retrouva tout à coup face à Kingsley Shackelbolt. Le chef des aurors, qui devait mesurer deux bonnes têtes de plus que lui et peser facilement vingt kilos de plus également, avait le visage crispé par l'inquiétude. En voyant Remus, il sembla se détendre.
« Tu as placé un sort de blocage chez toi ? J'ai essayé de transplaner à l'intérieur mais je n'ai pas réussi. »
Remus s'effaça du pas de la porte pour laisser entrer Shackelbolt.
« Qu'est-ce que tu crois ? grogna-t-il en refermant derrière l'auror. Que je vais laisser tous tes hommes entrer chez moi comme sur le chemin de traverse ?
_ Non. Bien sûr. Mais j'étais inquiet. Ça fait dix minutes que je sonne et que je frappe sans que personne ne réponde.
_ Je dormais. »
Il appuya ses dires d'un bâillement. Shackelbolt jeta un rapide coup d'œil à la tanière du loup-garou. Bien des gens auraient refusé d'entrer en sachant qui vivait ici mais lui savait que le locataire des lieux n'était pas aussi mauvais que certains membres du ministère.
L'appartement était sans conteste celui d'un célibataire. Des étagères croulaient sous des livres couverts de poussière. Une photo de quatre garçons en costume ornait un coin d'une bibliothèque. En voyant leurs airs rieurs et leurs tenues, Shackelbolt devina qu'elle avait été prise le jour du mariage de James. Sur le canapé, une veste usée avait été abandonnée. Du sang séché en maculait le col.
Shackelbolt se tourna vers Remus.
« Tu as infiltré la meute ? »
Le loup-garou acquiesça.
« C'est pour me demander ça que tu me réveilles à cette heure ? »
Il jeta un coup d'œil par la fenêtre. Quelques flocons de neige illuminés par l'éclairage de rue flottaient dans la nuit. Il était peut-être six heures et demi ou sept heures, ce qui signifiait qu'il n'avait pas dormi plus de trois heures. Ça expliquait pourquoi il se sentait toujours aussi fatigué.
« Pas uniquement. »
Shackelbolt avait l'air gêné ce qui, pour ainsi dire, ne lui arrivait jamais. En tout cas, Remus ne l'avait jamais vu ainsi. La plupart du temps, l'auror donnait l'impression de toujours maîtriser la situation, de toujours savoir ce qu'il faisait et surtout, il donnait l'impression que rien ne pouvait l'atteindre. Mais à bien y réfléchir, il devait également avoir ses périodes de doute ou de frayeur.
« Tu as du sang sur tes vêtements. »
Remus baissa les yeux sur son pantalon. En effet. Il ne s'était pas changé en entrant et une large tache de sang séché souillait son genou droit.
« Pas le mien, dit-il. Qu'est-ce qui t'amène, Kingsley ? Je ne voudrais pas avoir l'air insistant mais…
_ Tonks. »
Remus se tut. Il leva les yeux au ciel et soupira. Bien sûr. Il aurait dû s'en douter. Depuis que l'Ordre du Phénix avait été recréé, Tonks n'avait eu de cesse de lui courir après. Il lui semblait pourtant avoir été clair à ce sujet : il était hors de question qu'il se passe quoi que ce soit entre eux.
De toute façon, elle méritait bien mieux que lui.
Mais Tonks ne l'avait pas entendu de cette oreille. Elle s'était accrochée à lui. Ses allusions et autres paroles, même les plus innocentes, commençaient à tourner au harcèlement.
« Elle se fait vraiment du souci pour toi, reprit Shackelbolt. Quant elle a appris que des aurors étaient tombés sur la meute de Greyback hier soir, elle m'a poussé à venir prendre de tes nouvelles.
_ Pourquoi est-ce qu'elle n'est pas venue elle-même ? »
Bon, dans un sens, il était plutôt soulagé qu'elle ne l'ait pas fait.
« Elle est en poste à Poudlard jusqu'à demain soir. Attends-toi à ce qu'elle vienne te rendre une petite visite.
_ Ce n'est pas le moment. Par Merlin, Kingsley, tu ne peux pas faire quelque chose ?
_ Quoi ? Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Tonks est adulte, elle sait ce qu'elle fait et…
_ Eloigne-la de moi. »
Shackelbolt pinça les lèvres. Durant un instant, il observa le loup-garou, gardant le silence. Son regard s'attarda sur son air fatigué, l'entaille qu'il avait au coin de l'œil droit, les cicatrices sur sa joue gauche, ses vêtements usés et tachés de sang. Il avait dit que ce n'était pas le sien, ce qui signifiait qu'il s'était battu. Shackelbolt en aurait mis sa main au feu, ce sang provenait de l'un des loups-garous de la meute de Greyback.
« Ecoute, Remus, je t'aime bien et je voudrais bien… »
Lupin éclata de rire, coupant net le chef des aurors.
« Epargne-moi ça, Kingsley. Tout le monde m'a dit au moins une fois être mon ami mais personne n'a levé le petit doigt quand j'ai eu besoin de vous. »
L'auror baissa les yeux. En effet et il s'en voulait horriblement mais comment lui expliquer ?
« Nous devons nous focaliser sur Harry.
_ Oui, évidemment. Il faut soutenir Harry, il faut l'aider dans sa mission. Est-ce que tu as au moins la moindre petite idée de ce que lui en pense ?
_ Parce que tu le sais, toi ? »
Remus secoua doucement la tête. Il y avait une lueur de pitié dans son regard qui ne plut pas à Shackelbolt. Depuis quelques temps, le loup-garou avait changé. Il devenait de plus en plus lointain, de plus en plus inaccessible. Ses paroles étaient amères et il n'avait pas hésité, à plusieurs reprises, à clore des conversations de façon relativement violente. Depuis presque six mois, il n'était plus le même. Depuis… depuis la mort de Sirius en fait.
« Harry ne veut de l'aide de personne. Il ne veut entraîner personne dans son combat parce qu'il sait pertinemment que beaucoup de ses amis vont y perdre des proches si ce n'est la vie.
_ Mais on ne peut pas…
_ Ce n'est pas à moi qu'il faut dire ça. C'est à Harry. »
Remus enfonça ses mains dans les poches de son jean et baissa les yeux vers ses chaussures. De la terre en maculait les semelles et une goutte de sang séché formait un rond écarlate sur le dessus.
« Qu'est-ce qui s'est passé hier soir ? »
Remus leva les yeux vers Shackelbolt.
« Rien de bien particulier.
_ Tu parles. Tu es couvert de sang, tu donnes l'impression de vouloir mordre et…
_ Je donne l'impression de vouloir mordre ? »
Il haussa les sourcils.
« Mince, Kingsley, tu aurais quand même pu trouver autre chose.
_ Ce n'est pas drôle.
_ Au contraire, c'est à mourir de rire (l'amertume qui ponctuait chacun de ses mots effraya l'auror). Qui aurait pu croire qu'un loup-garou puisse donner l'impression de vouloir mordre ?
_ Dumbledore a fait une sacrée erreur en t'envoyant là-bas. Il est en train de te détruire.
_ Merci de t'en être rendu compte, Kingsley. Mais c'est trop tard. Maintenant, si ça ne te dérange pas trop, j'ai encore pas mal de choses à régler avant de sombrer tout à fait dans la folie. »
D'un geste du menton, il désigna la porte. Le message était clair, pas la peine d'insister. Shackelbolt s'avança vers la sortie.
« Tu sais où me trouver, Remus si jamais…
_ Tu seras toujours le même, Kingsley, celui qui promet mais qui reste inaccessible. Dis à Tonks que je vais bien et que ce n'est pas la peine de faire le déplacement jusqu'ici. »
Il ouvrit la porte. Shackelbolt riva un instant son regard au sien mais finit par lâcher prise. En une seule nuit, Remus avait basculé. En une seule nuit, il était devenu le monstre qu'il avait fuit pendant trente ans.
