CHAPITRE 5 : Abyssus Abyssum Invocat

L'abîme appelle l'abîme

« Qui est-ce ?

_ Je ne connais pas son nom, répondit Darrius. Mais elle travaille pour le ministère.

_ Et en quoi est-ce qu'elle peut nous être utile ? »

Darrius le regarda de biais, de la suspicion plein le regard. Décidant que, finalement, la question n'avait rien d'un piège, il haussa les épaules.

« Je n'en sais rien. Tu en poses de ces questions. Je ne fais que suivre les ordres de Greyback.

_ Ok, insista Remus, mais est-ce que Greyback sait au moins ce qu'il fait ? »

Darrius souffla sur ses mains mais Remus devina que c'était plus par agacement que pour chasser le froid.

« Je suis les ordres, ok ? Greyback m'a demandé de suivre cette sang-de-bourbe et de…

_ Tu es de sang pur ? »

Bon, ok, il n'était pas obligé de piquer ainsi la susceptibilité du loup-garou mais l'intervention de Kingsley au petit matin l'avait mis de mauvaise humeur et il avait besoin de passer ses nerfs sur quelque chose. Darrius était loin d'avoir la trempe ou la perversité d'Archibaldus. Il devait même faire un bien piètre soldat tout juste bon à se jeter en première ligne sous les ordres de son bien cher maître qui, lui, n'hésiterait pas une seconde à le sacrifier. Il faisait une proie parfaite… plutôt ironique pour quelqu'un qui était sensé être dans les sommets de la chaîne alimentaire.

« Non, je suis de sang-mêlé mais…

_ Alors tu es à moitié sang-de-bourbe. N'utilises pas une expression que tu juges insultante si elle peut s'appliquer à toi-même. »

Darrius le regarda, bouche bée.

« Mais de quoi est-ce que tu parles ?

_ Laisse tomber. »

La dernière fois qu'il avait vu une expression aussi stupide, c'était trois ans plus tôt lorsqu'il avait dit au jeune Vincent Crabbe, âgé de treize ans, que s'il pointait sa baguette vers la fenêtre, il y avait peu de chance qu'il atteigne l'épouvantard qui se trouvait dans le placard. Le gamin l'avait alors fixé avec le même regard vide et dénué d'expression.

Remus remonta le col de sa veste pour se protéger un peu du froid. Si la comparaison entre Darrius et Vincent Crabbe s'accentuait alors il y avait fort à parier que la journée allait être longue. Très longue.

« Bon, qu'est-ce que je suis censé faire ?

_ Greyback ne te l'a pas dit ? »

Il leva les yeux au ciel. Merlin ! Si le lycanthrope barbu ne faisait pas preuve d'un peu d'intelligence une fois de temps en temps, il allait finir par craquer.

« Evidemment qu'il ne m'a rien dit puisque c'est à toi qu'il a confié les ordres. Je suppose qu'il a l'intention de me tester. »

Darrius se gratta pensivement la barbe.

« Euh… oui c'est un peu ça.

_ Alors qu'est-ce que je suis censé faire avec elle ? »

Remus pointa l'index vers la sorcière en robe magenta qui s'apprêtait à s'engouffrer sur le chemin de traverse.

« Tu devrais te dépêcher de me le dire, Darrius, parce que dans quelques secondes, on va la perdre.

_ Elle s'apprête à déposer sa mallette dans un coffre de Gringotts. Il s'agit d'informations sur la meute. Greyback dit que personne ne doit pouvoir mettre la main dessus. »

Bon, au moins, les ordres étaient sensés et ne l'obligeaient pas à tuer. Depuis que Greyback l'avait envoyé sur le chemin de traverse pour y régler « une petite affaire », il avait craint de devoir assassiner quelqu'un. Il se serait alors retrouvé face à un terrible dilemme parce que, quoi qu'il en soit, Remus Lupin n'avait jamais tué personne et espérait bien ne jamais avoir à le faire.

Il hésita durant une seconde puis jugea que s'il semait Darrius, ce ne pourrait être que bénéfique pour ses nerfs.

Il était à peine huit heures du matin, le ciel était encore chargé de neige et il faisait terriblement froid mais toute une foule grouillait déjà dans la rue la plus fréquentée des sorciers de Londres. Malgré les nombreuses boutiques aux fenêtres condamnées et aux enseignes à moitié arrachées, le chemin de traverse restait le lieu par excellence où les sorciers se rendaient en cas de besoin.

Remus se fraya un passage dans la foule, gardant les yeux fixés sur la robe magenta de sa cible. Sa main droite se referma sur sa baguette dans la poche de sa veste. Il savait parfaitement comment il allait se débrouiller, le tout était d'agir vite et surtout discrètement. Ce qui impliquait d'accélérer le pas parce que Darrius était en train de le rattraper.

Il bouscula une jeune femme au visage terne qui serrait dans ses bras une cage dans laquelle s'agitait un gros rat. Elle poussa un couinement assez semblable à ceux de son animal.

Il ne lui accorda même pas un regard.

Il se rapprochait de la sorcière. Derrière lui, Darrius peinait à le rattraper. Il se débattait avec la foule. Remus était sûr qu'il ne se retenait qu'à grand peine de crier après lui pour qu'il l'attende.

Il pouvait toujours y compter, même s'il se mettait à hurler, il ne ralentirait pas.

Bien, la sorcière était maintenant à l'endroit idéal. Remus se précipita sur elle et en un éclair, la saisit par les épaules. Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri mais il plaqua la main sur ses lèvres et la poussa dans l'ombre d'une ruelle. La sorcière tenta de se débattre. Elle était petite est plutôt mince, il la maîtrisa facilement, l'entraînant toujours plus loin dans l'obscurité.

Lorsqu'il se jugea à l'abris des regards, il pointa sa baguette sur le front de la sorcière et s'éloigna légèrement d'elle.

« Pitié… »

Elle ne devait pas être beaucoup plus jeune que lui. Des larmes emplirent ses yeux et ruisselèrent sur ses joues.

« Ne me tuez pas, pitié, s'il vous plaît…

_ Oubliette ! »

Le sort la heurta en plein front. Sa tête fut rejetée en arrière, des mèches de cheveux auburn s'échappèrent de son chignon. Durant un court instant, elle loucha puis sa bouche s'ouvrit toute grande sans qu'aucun son n'en sorte.

Remus lui prit la mallette des mains et, gardant sa baguette pointée sur elle, commença à reculer. La sorcière en robe magenta resta immobile, les bras ballants. Lentement, elle ferma la bouche, leva les mains vers son chignon et se mit à y enfoncer ses mèches rebelles, donnant à sa coiffure des allures de négligé.

Remus fit disparaître sa baguette dans sa poche. Darrius, qui avait fini par le rejoindre, jeta tout autour de lui des regards qui se voulaient vigilants mais qui semblaient plutôt affolés.

La sorcière repéra les deux loups-garous. Elle les dévisagea un à un. L'espace d'un instant, Remus redouta que son sort n'ait pas fonctionné. Il avait toujours été doué en sortilèges mais les sorts d'oubliette n'étaient pas ceux qu'il avait le plus pratiqué bien qu'il aurait adoré s'en servir sur quelques-uns de ses élèves lorsqu'il enseignait à Poudlard. Notamment cette petite fouine de Malefoy, juste pour le plaisir, juste pour lui rabattre une bonne fois pour toute le clapet.

« Messieurs… »

Remus se figea, prêt à agir et à lancer son sort une seconde fois.

« Messieurs, excusez-moi mais… euh… je crois que j'ai perdu mon chemin. »

Il se détendit. Près de lui, Darrius esquissa un sourire. Il s'avança vers la sorcière.

« Vous cherchez votre chemin, madame ? dit-il d'une voix caquetante. Je peux vous aider. »

Remus vit la sorcière esquisser un air de dégoût en voyant approcher le loup-garou barbu. Evidemment, il ne payait pas de mine avec ses haillons crasseux, sa barbe emmêlée et ses dents jaunes.

Darrius la prit par le coude et l'entraîna vers le fond de la ruelle. D'un geste de la main, il indiqua le chemin de traverse à Remus.

Une autre hésitation. Est-ce qu'il devait réellement laisser cette sorcière seule avec le loup-garou ? Sa conscience lui interdisait de faire demi-tour mais sa raison lui hurlait dans les oreilles que s'il se mettait en travers des projets de Darrius, Greyback allait le lui faire payer. Il jura, pesta contre Dumbledore mais fit demi-tour et s'engouffra dans le chemin de traverse, serrant plus que de raison la poignée de la mallette.