CHAPITRE 6 : Amicus Certus In Re Incerta Cernitur
C'est dans le malheur que l'on reconnaît ses amis
En entrant dans le hall du ministère de la magie, Nymphadora Tonks se rendit compte que son humeur commençait à s'améliorer. Elle secoua la tête pour débarrasser ses cheveux des derniers flocons de neige qui s'y accrochaient. Depuis à peu près un mois, sa chevelure d'habitude d'un rose chewing-gum flashant avait virée au châtain terne.
L'un des plus mauvais aspects des dons de métamorphomage était qu'il était pratiquement impossible de cacher son humeur. En voyant la couleur de ses cheveux, sa mère l'avait immédiatement harcelée de questions.
Tout en réajustant la bretelle de son sac à dos sur son épaule et en prenant le chemin du bureau des aurors, Tonks se rappela avoir tenté de cacher la vérité. Elle avait tenu deux jours avant de s'effondrer en pleurant dans les bras de sa mère. Elle s'était donnée l'impression d'être une adolescente qui avait flashé sur un garçon pour la première fois de sa vie. Mais les faits étaient là. Elle avait eu beau tenter de ravaler ses sentiments, de faire comme s'ils n'existaient pas, elle était littéralement obsédée.
Mais en cette fin de matinée, les choses semblaient s'améliorer. Elle s'était arrangée avec Williamson pour pouvoir partir plus tôt. Lorsque Shackelbolt lui avait annoncé qu'elle participerait à la protection de Poudlard, elle en avait été ravie. Retrouver l'école où elle avait vécu ses meilleures années, et puis pouvoir travailler avec Harry, l'avaient enthousiasmé. Mais ça n'avait pas été la partie de plaisir qu'elle avait tant attendu.
Elle s'engouffra dans un ascenseur dans lequel patientait une femme au chignon défait et à l'air perdu. Tonks fronça les sourcils.
« Est-ce que vous vous sentez bien, Antigone ? »
La sorcière esquissa un sourire puis entreprit de lisser sa robe magenta.
« Oui, euh… excusez-moi mon chou, je ne me souviens plus de votre nom. »
Tonks ne cacha pas sa surprise. Antigone Longmail ne se souvenait plus de son nom alors qu'elles se croisaient tous les jours au ministère depuis près de deux ans ? Combien de fois Tonks lui avait-elle confié des documents ou divers autres objets à aller mettre en sécurité dans le coffre du ministère à Gringotts ?
« Tonks, dit-elle dans un souffle. Je m'appelle Tonks.
_ Ah. C'est charmant comme prénom. »
L'ascenseur s'immobilisa avec une secousse. Les portes s'ouvrirent en grinçant, laissant entrer un minuscule escadron d'avions en papier qui allèrent voleter au plafond. Tonks sortit dans le couloir mais maintint la porte du pied.
« Vous êtes sûre que tout va bien ?
_ Oui, j'ai rencontré un homme charmant aujourd'hui. »
Elle laissa échapper un petit gloussement.
« Mais il ne sentait pas très bon. »
Décidément, quelque chose clochait. En règle générale, Antigone Longmail était très à cheval sur la bienséance. A plusieurs reprises, Tonks s'était demandée si elle et McGonagall n'appartenaient pas en fait à la même famille. La voir ainsi aujourd'hui lui semblait peu naturel. Quelque chose était arrivé et Tonks était prête à parier que ça avait un rapport avec cet homme « charmant » qui ne sentait pas très bon.
« Où est votre mallette ?
_ Ma mallette ? Mais je n'ai jamais eu de mallette. Vous devez faire erreur. »
Elle gloussa à nouveau.
« Je crois que vous me confondez avec quelqu'un d'autre, mon chou. »
Là encore, quelque chose clochait. Antigone Longmail ne se déplaçait jamais sans sa mallette scellée magiquement. Tonks agrippa le rebord de la porte de l'ascenseur, prête à entrer à nouveau. Il y avait quelque chose là-dessous et elle comptait bien trouver de quoi il s'agissait.
« Tonks ! »
Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Kingsley Shackelbolt avançait à grands pas vers elle. Il n'avait absolument pas l'air ravi. Antigone pointa un long index dans sa direction.
« Je crois que ce monsieur veut vous parler. »
Tonks recula d'un pas. La porte de l'ascenseur se referma immédiatement. Elle jura, appuya plusieurs fois sur le bouton de rappel mais la cabine s'était déjà mise en route.
« Tonks, il faut que je te parle. »
Shackelbolt était finalement arrivé à sa hauteur. Tonks soupira et lui fit face.
« Quoi ?
_ Dans mon bureau. J'aimerais mieux que personne n'entende ce que j'ai à te dire. »
Il lui fit signe de le suivre et remonta le couloir dans le sens inverse. Tonks remit en place la bretelle de son sac sur son épaule, pestant contre ce maudit accessoire qui, définitivement, ne voulait pas tenir en place, et suivit son supérieur. S'il lui annonçait qu'elle repartait à Poudlard pour le week-end, il y avait fort à parier qu'elle fasse une attaque. Il était hors de question qu'elle passe une seule journée de plus en compagnie de Dawlish. Ce type était puant de suffisance, arrogant et indécent par-dessus le marché. Il avait passé toute la semaine à asticoter les élèves de première et de deuxième année de Poudlard, les menaçant à plusieurs reprises de les transformer en Hachis-Parmentier si jamais l'un d'entre eux tentait d'approcher ne serait-ce qu'un orteil du portail d'entrée.
Ils pénétrèrent dans le bureau de Shackelbolt. La première fois que Tonks y avait mis les pieds, elle avait été frappée par l'ordre qui y régnait. Pas un morceau de parchemin, pas un dossier ne dépassait des rangs. Le bureau en lui-même était un modèle de rangement. Des plumes étaient disposées dans un pot en gré, à côté d'un encrier soigneusement fermé. Un presse-papier confectionné à partir d'une serre d'hippogriffe surplombait une pile de parchemins parfaitement alignés.
Même les différentes coupures de journaux épinglés au mur étaient rigoureusement positionnées.
Un avion en papier tournoyait lentement au-dessus du plafond. Shackelbolt choisit de l'ignorer. Il désigna le fauteuil qui faisait face au sien avant de s'asseoir. Tonks préféra rester debout.
« Ferme la porte, s'il te plaît. »
La jeune femme s'exécuta.
« Ne me dis pas que tu me renvoies à Poudlard ce week-end, dit-elle de but en blanc. Parce que si c'est le cas, tu peux t'attendre à ce que je te renvoie Dawlish en petits morceaux par hibou postal. »
Les lèvres de Shackelbolt s'étirèrent brièvement sur un petit sourire qui, cependant, mourut rapidement. De tous les aurors qu'il avait sous ses ordres, Nymphadora Tonks était sa favorite et il n'avait pas honte de le dire. C'était la plus téméraire, la plus volontaire et également la seule à ne pas avoir peur d'utiliser son franc-parler devant lui. Shackelbolt savait que Rufus Scrimegeour, son supérieur direct, n'avait accepté sa candidature que parce que ses résultats à l'examen étaient excellents mais qu'il ne nourrissait pas de grands espoirs pour elle. Lui, pensait qu'il se trompait sur toute la ligne. Bien entendu, Tonks avait encore besoin d'entraînement et la plupart du temps, elle avait même besoin de la présence derrière elle d'un auror déjà bien entraîné. Mais après tout, elle n'avait que vingt-quatre ans.
« Alors ? demanda-t-elle en laissant glisser son sac à dos à ses pieds. Qu'est-ce qui se passe ?
_ J'ai vu Remus. »
Elle se tut immédiatement. Un vague reflet rose traversa ses cheveux châtains. Elle pâlit légèrement aussi.
« Il va bien ? »
Shackelbolt croisa les mains sur son bureau et observa un moment ses ongles. La conversation qui allait suivre n'allait pas être agréable mais il estimait que Tonks devait être mise au courant.
« Je ne crois pas, non. »
Il fit un terrible effort pour lever les yeux et la vit plus livide encore qu'elle ne l'était quelques instants auparavant. Il redouta qu'elle ne s'évanouisse.
« Tu vas bien ? Tu veux t'asseoir ?
_ Qu'est-ce qui se passe ? Ne me dis pas qu'un seul d'entre eux…
_ Physiquement, il va bien. Enfin, sauf si on considère que je l'ai tiré du lit à sept heures du matin. »
Il sourit mais son trait d'humour passa à la trappe. Tonks n'avait pas l'air d'humeur à plaisanter.
« Kingsley, tu as tout intérêt à me dire…
_ Je ne suis pas expert en loups-garous, Tonks, mais il est évident que sa mission se passe mal. Il m'a pratiquement fichu dehors ce matin. »
Il resta silencieux durant quelques secondes.
« En fait, il m'a fichu dehors. Je ne l'avais jamais entendu parler ainsi. Il y avait presque de la haine dans sa voix.
_ Dumbledore doit le décharger de sa mission. »
Tonks avait agrippé le dossier du siège que lui avait présenté Shackelbolt et le serrait tellement que ses phalanges en étaient devenues blanches.
« Il va se perdre s'il va plus loin. Kingsley, il faut faire quelque chose ! »
Shackelbolt se passa une main sur le visage. Qu'est-ce qu'elle croyait ? Qu'il n'y avait pas déjà pensé ? Depuis qu'il avait quitté l'appartement du loup-garou, il n'avait songé qu'à ça, qu'à la manière de lui venir en aide, de le « décharger de sa mission » comme elle disait. Ce n'était malheureusement pas aussi simple à faire qu'à dire.
« Je ne pense pas que ce soit possible.
_ Alors je retourne à Poudlard et je vais en parler à Dumbledore moi-même. Même lui devrait comprendre que Remus n'a pas la carrure pour cette mission.
_ Tonks, je ne crois pas que tu comprennes…
_ Je comprends parfaitement ! Il est en train de le tuer !
_ Tonks ! Par Merlin, écoute-moi ! Même si Dumbledore lui en donnait l'ordre, Remus ne peut pas revenir en arrière ! Il est piégé ! »
Tonks se tut, les lèvres pincées. Elle avait l'air sur le point d'éclater en sanglots.
« S'il revient en arrière maintenant, Greyback comprendra qu'il a essayé de le doubler, reprit Shackelbolt d'une voix un peu plus calme. Il va le poursuivre et le mettre à mort lui-même. Et je suis désolé de te le dire mais Remus ne tiendra pas cinq minutes face à Fenrir Greyback. »
Tonks baissa les yeux.
« Qu'est-ce qu'on peut faire, Kingsley ?
_ Rien. Je suis désolé mais on ne peut rien faire.
_ Alors on va se contenter de le regarder plonger ? »
Une flamme s'embrasa dans le regard de la jeune auror.
« Ne compte pas sur moi pour ça. »
Elle ramassa son sac et le hissa à nouveau sur son épaule puis elle se dirigea vers la porte. Shackelbolt se leva d'un bond.
« Tonks ! Ne vas pas… »
La porte claqua derrière elle sur les derniers mots du chef des aurors. Il se mordit la lèvre inférieure. Il aurait mieux fait d'écouter son instinct et de ne pas lui en toucher un mot.
