CHAPITRE 8 : Fortes Fortuna Juvat

La fortune sourit aux audacieux

Remus transplana dans le petit parc à deux rues de chez lui. Dans la mesure où il vivait dans un quartier essentiellement moldu, il préférait transplaner à l'abri lorsqu'il ne rentrait pas au milieu de la nuit.

Il n'était pas encore très tard mais il faisait déjà sombre. Une épaisse croûte de neige glacée recouvrait le sol. Il jeta un rapide coup d'œil aux environs, comme il avait toujours eu l'habitude de le faire, afin de s'assurer que la voie était libre puis il quitta le couvert des buissons pour regagner la route.

A l'approche des fêtes de Noël, de nombreuses fenêtres étaient éclairées d'accessoires moldus représentant des Pères-Noël ou divers autres symboles sans queue ni tête. Techniquement, Remus ne fêtait plus réellement Noël depuis ses dix-neuf ans, âge où sa mère avait été tuée par trois sorciers voulant injustement venger l'un de leurs amis qui avait été mordu par un loup-garou. C'était également à cette époque qu'il avait rompu tout contact avec son père. Le tenait-il pour responsable de la mort de sa mère ? Probablement. John Lupin était un moldu qui n'avait jamais compris grand-chose au monde des sorciers. Remus et lui avaient été très complices jusqu'au jour où Greyback avait fait irruption par la fenêtre de sa chambre. Par la suite, leur relation s'était nettement dégradée et Remus en avait toujours souffert. Etre rejeté par ses pairs était une chose avec laquelle il pouvait encore composer. Mais l'être par son propre père, c'était au-dessus de ses forces.

Il marchait la tête basse, accablé par les sombres pensées qui occupaient son esprit. Depuis deux jours, il était incapable de voir le bout du tunnel et il était prêt à parier que la sortie était loin d'être à sa portée.

Si sortie il y avait.

Enfin, il avait tout de même réussi à arracher à Greyback une soirée tranquille où il espérait récupérer un peu de son sommeil en retard. Il traversa la rue, se retrouva à quelques dizaines de mètres de chez lui. Quelqu'un était assis sur la marche juste devant sa porte. Il se raidit et, instinctivement, empoigna sa baguette dans sa poche. Il ralentit le pas.

Il s'agissait d'une femme. Les effluves de parfum portées par le vent dans sa direction ne trompaient pas. C'était discret, légèrement sucré, une odeur qu'il connaissait, assurément, mais sur laquelle il ne parvenait pas à mettre un visage.

Sa main s'éloigna de la baguette. Au fur et à mesure qu'il approchait, le voile se levait dans son esprit. Il n'y avait aucune hostilité chez celle qui attendait ainsi qu'il daigne mettre un pied dans la rue.

« Tonks ? Tu ne te serais pas trompée de porte par hasard ? »

Evidemment, elle allait lui répondre que non. Elle leva les yeux vers lui. Ses bras enserraient ses genoux, elle semblait avoir froid.

« Tu ne pouvais pas rentrer plus tôt ? Il fait un froid de canard ici. »

Il haussa les épaules, s'arrêta à quelques pas d'elle.

« Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu ne devais pas être à Poudlard jusqu'à demain soir ?»

Elle se leva, chassa les quelques flocons qui avaient élu domicile sur les manches de son manteau en laine. Il y avait une certaine assurance dans ses gestes, une certaine détermination qui donnait à Remus la conviction que sa soirée reposante était en train de lui passer sous le nez.

« Je suis rentrée plus tôt. »

Elle laissa passer une seconde de silence puis enchaîna.

« Pour te voir. »

Il soupira, détourna le regard. Etait-ce le froid ou la gêne qui avait soudainement rougi les joues de Tonks ? Il n'était pas sûr d'avoir réellement envie de donner une réponse à cette question.

« Ecoute, Nymphadora, je…

_ Tu n'as pas l'intention d'entrer ? Je suis dehors depuis des heures, je ne sens même plus mes doigts ! »

Il ne put s'empêcher de sourire puis fouilla ses poches à la recherche de ses clés. Tandis qu'il déverrouillait la porte, il entendit Tonks maugréer dans son dos.

« Et puis ne m'appelle pas Nymphadora. C'est laid comme prénom.

_ C'est le tien.

_ Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ? »

Il ne répondit pas, fit un geste vers l'intérieur pour l'inviter à entrer. Il n'avait aucune envie de s'engager à quoi que ce soit, mais ça ne signifiait pas qu'il n'appréciait pas la jeune auror. Il aimait sa façon de réagir du tac au tac lorsqu'il se moquait (gentiment) d'elle, il aimait également les conversations sensées qu'ils entretenaient tous les deux. Il aimait même sa maladresse qui, pourtant, lui avait fait lever les yeux au ciel plus d'une fois.

Mais contrairement à ce qu'elle pensait, ils n'étaient pas faits pour vivre ensemble. En fait, lui, n'était fait pour vivre avec personne…

« Qui est Jonathan Crawley ?

_ Un cousin.

_ Il sait que tu utilises son identité ? »

Remus lui répondit par un autre sourire tout en refermant la porte.

« Je ne pense pas qu'il se souvienne réellement de moi. J'ai toujours été un peu la bête noire de la famille. »

Tonks acquiesça tout en frottant ses mains l'une contre l'autre. Son regard parcourait la pièce, s'attardant sur le moindre détail.

« Je connais pas mal de monde qui tuerait père et mère pour pouvoir donner ton adresse à Ombrage.

_ Si tu as besoin d'un coup de pouce pour ta carrière, ne te gêne pas. »

Elle lui jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. Il n'avait pas bougé depuis qu'il était entré dans l'appartement. Elle sourit, observa son visage marqué par le temps et les évènements. Il avait l'air plus vieux qu'il ne l'était réellement et ses cheveux parsemés de mèches grises n'arrangeaient rien au tableau. Tonks regrettait de ne pas l'avoir connu lorsqu'il était adolescent. Il devait avoir les cheveux blonds à l'époque, ou peut-être châtains.

Il avait également une entaille au-dessus de l'œil droit qui dessinait un arc de cercle rouge vif sur fond d'hématome. La blessure était récente, elle ne devait pas dater de plus de trois jours. Elle rappela à Tonks que les derniers jours ne lui avaient certainement pas été agréables.

« Tu n'aurais pas dû venir jusqu'ici.

_ Pourquoi ? Tu as peur que tes petits camarades ne te voient en compagnie d'une auror ?

_ Ce n'est pas drôle. »

Elle baissa les yeux.

« En effet. C'est sympa chez toi. »

Il haussa les sourcils.

« Sympa ? C'est une cage à lapin. Et puis la décoration n'a jamais été mon fort. Pourquoi est-ce que tu es venue ?

_ Parce que j'ai eu une petite discussion avec Kingsley et qu'au lieu de me rassurer, il m'a inquiétée.

_ Je sais ce que je fais.

_ Je n'en doute pas. D'ailleurs, c'est pour ça que tu as évité Greyback toute ta vie. Dumbledore t'a jeté là où se trouvent toutes tes peurs.

_ Dumbledore pense aux générations futures. Je suis un soldat, si je dois être sacrifié pour que nos enfants puissent grandir en toute sécurité, alors qu'il en soit ainsi.

_ Nos enfants ? »

Il soupira.

« Façon de parler. »

Il retira sa veste et la jeta sur le canapé.

« Je suis désolé de te dire ça, Tonks, mais tu ne regardes pas du bon côté. Toi et moi, ça ne peut pas marcher.

_ On ne pourra pas le savoir si on ne se donne pas la peine d'essayer.

_ Ouvre un peu les yeux, tu as vraiment envie d'épouser un loup-garou ? »

Elle le regarda en face, sans ciller, sans sourire.

« Non. Je n'ai pas envie d'épouser un loup-garou. J'ai envie de passer du temps avec toi.

_ Et à ton avis, qu'est-ce que je suis ?

_ Tu es bien mieux que ce que tu crois. »

Il prit une grande inspiration. L'espace d'un instant, Tonks crut qu'il allait se mettre à hurler mais il finit par expirer lentement et par baisser les yeux.

« La journée a été difficile ?

_ J'ai failli tuer quelqu'un. »

Il laissa passer quelques secondes de silence, scruta le visage de la jeune auror.

« J'ai eu envie de le faire, Nymphadora. J'ai… j'ai aimé sentir sa peur, sa douleur. »

Elle ouvrit la bouche pour lui rétorquer son habituelle remarque quant au fait qu'il l'avait appelée par son prénom mais aucun son ne franchit ses lèvres. L'homme qui se tenait juste devant elle n'avait aucune envie de plaisanter. Son regard brillait d'une lueur d'angoisse. Elle se mordilla la lèvre inférieure, s'approcha doucement de lui. D'une main, elle lui caressa la joue. Il resta parfaitement immobile, le regard braqué sur elle.

« Tu n'es pas un monstre, dit-elle, mais tu as une façon de ressentir les choses trop différente pour que les autres puissent te comprendre.

_ Aimer tuer n'a rien d'une façon de ressentir les choses. C'est malsain. Greyback me poussait à le faire et il ne m'aurait pas fallu grand-chose pour que je lui obéisse.

_ Greyback est dangereux. »

Elle s'approcha davantage de lui, sentit son souffle lui caresser le visage. Il était plus grand qu'elle, mais pas de beaucoup. Elle joua un instant avec le col de sa chemise, sentit son cœur fait un bond dans sa poitrine lorsqu'il lui prit la main. Mais la déception fit place au désir. Il l'écarta doucement de lui.

« Je vais bien, chuchota-t-il. Ne perds pas ton temps avec moi, Nymphadora. Je ne t'apporterai rien de bon. »

Avec un grognement, elle lui envoya une bourrade sur l'épaule.

« Ne m'appelle pas Nymphadora ! »

Il grimaça un sourire.

« Quoi ?

_ Tu devrais peut-être rentrer chez toi, non ? Tes parents voudront certainement te voir.

_ Tu parles. Mes parents cherchent à me caser avec Charlie Weasley.

_ Charlie est très bien. Et puis il a une bonne situation. »

Elle le regarda en haussant un sourcil, lui arrachant, enfin, un sourire amusé.

« Tu me vois vivre toute ma vie en Roumanie ?

_ Je vis bien la mienne en enfer. »

L'ambiance retomba d'un coup. Tonks était prête à parier qu'il l'avait fait exprès. Pourquoi ? Pourquoi cherchait-il donc à la mettre mal à l'aise juste au moment où la conversation commençait à devenir plaisante ?

« Bonne nuit, dit-il tout à coup. Je suis désolé mais je n'ai réussi à gagner que quelques heures de repos. D'ici peu de temps, je vais devoir réintégrer la meute.

_ Pas la peine de me renvoyer, je ne mettrai pas un pied dehors tant que je ne serai pas rassurée.»