Chapitre 13 : Un bon coup de balai
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Quelques passants s'étaient rassemblées autour des voitures de police et du camion de pompiers, garés en vrac, tous voyants lumineux allumés. Les sirènes avaient réveillé les voisins, qui étaient sortis admirer le spectacle, parfois en pyjama et en pantoufles. On n'avait pas vu autant d'agitation au bowling de Fumbari depuis de longues années !
Un peu en retrait, un petit groupe de personnes attendait, les yeux braqués avec anxiété sur le bâtiment en effervescence. Un homme à la longue silhouette fine, avec une coupe digne du King en personne, une femme dont la longue chevelure colorée tombait jusqu'aux reins et un autre homme, dont la taille minuscule atteignait à peine l'épaule de sa voisine.
- Ils en mettent un temps, grommela le plus grand.
- Arrête de râler… soupira sa compagne.
- T'es pas inquiète pour les enfants, toi ?
- Au début, si. Quand on savait pas où ils étaient, j'étais en panique. Mais puisque Yoh a dit que tout allait bien se passer…
- Ah, alors, s'il a dit ça…
- Les voilà ! intervint soudain le plus petit.
Ils frémirent d'impatience en apercevant trois silhouettes masculines qui se rapprochaient. L'homme du milieu avait les cheveux longs, un casque derrière les oreilles et une allure dégagée et nonchalante. Celui à sa gauche était plus petit et plus mince, arborant lui aussi de longs cheveux noirs et un manteau de coupe classique. Enfin, le dernier portait une parka à fourrure sans manches, et un bandeau sous ses cheveux bleu clair en bataille.
- Alors ? s'enquit la femme.
- Tout est réglé, expliqua l'homme au casque. Leurs blessures sont superficielles. A part Xia, ils n'ont eu que des bosses et des égratignures.
- Comme ils ont dû avoir peur… Vous n'êtes pas restés ?
- On voulait vous rassurer d'abord, et ensuite, on va les suivre à l'hôpital. Ça ne devrait pas prendre plus de deux heures, le temps de faire les examens…
- Où est Jeanne ?
- Madame discute avec la police, répondit le plus gracile. Elle est vraiment très douée pour ça.
- Des fois, quand je regarde vos épouses, je me demande vraiment laquelle des deux est la plus flippante… fit l'homme aux cheveux bleus avec un rire nerveux.
Les autres rirent aussi, enfin soulagés.
- Et l'esprit ? demanda soudain le plus petit du groupe.
- On s'en est occupés. Discrètement, bien sûr.
- J'aurais jamais cru qu'on retomberait sur cette vieille folle ! Qu'est-ce qu'elle fichait à Tôkyô ? Elle te l'a dit, Yoh ?
- J'ai cru comprendre qu'elle avait traversé toute l'Asie avant de venir se fixer au Japon. Je suppose qu'elle y est arrivée par hasard… pour un esprit, ce n'est pas compliqué de survoler les mers, vous savez…
- Parce que vous avez pris le temps de discuter avec elle ? s'étonna la femme. Après ce qu'elle a failli faire à vos enfants ?
Les trois hommes s'interrompirent et échangèrent un regard complice, un brin sadique.
- Oui, justement. On a pris notre temps.
- Bon, il fallait faire gaffe à pas se faire repérer par les flics, mais on n'a pas eu trop de problèmes…
- Il fallait aussi qu'on se débrouille pour l'envoyer là où elle ne ferait plus de mal à personne…
- Bref, c'est fini, elle est partie, direction l'au-delà !
- D'ailleurs, mon pote, c'est bien la première fois que je te vois te mettre dans une colère pareille…
- Ah ben, je ne suis pas du genre violent, mais j'aime pas qu'on touche à mon fils…
- Hé les amis, coupa une voix derrière eux. L'ambulance va les emmener. La police aimerait les interroger ensuite… mais si vous voulez, je peux arranger ça…
L'homme qui venait de parler se dirigeait vers eux avec un grand sourire doux. Il était vêtu d'un manteau de tweed et présentait une superbe chevelure verte. Une femme se tenait près de lui, mince et belle. Le nuage blanc de ses cheveux flottait autour de son visage angélique au port altier.
Les trois pères se concertèrent, suite à la proposition, puis celui du milieu secoua la tête.
- Il ne vaudrait mieux pas, Lyzerg. Il y a déjà trop détails bizarres dans cette histoire, si on s'y implique davantage, la police pourrait s'y intéresser de trop près. Laissons-les faire… de toute façon, personne ne portera plainte ?
- Je ne pense pas. Cette vieille bâtisse aurait dû être détruite depuis des années.
- Bon, alors ça ira. De plus, une petite visite au poste ne devrait pas leur faire de mal.
- Quel horrible père tu fais ! s'exclama l'homme aux cheveux bleus.
- Mais non ! C'est juste que je n'ai aucune envie d'avoir à les engueuler en rentrant, après ce qui s'est passé. Vous voyez ? Comme ça, la police s'en chargera pour nous...
Il y eut un silence dubitatif.
- De ce point de vue-là…
- Il a pas tort…
- Au fait Lyzerg, tu as pu camoufler nos... traces?
- J'ai brûlé les sous-sols et les escaliers de fond en comble et je suis plutôt fier de moi... ça a l'air presque naturel!
- Si Chocolove était là, il dirait qu'on n'y verra que du feu...
- Pitié, Ryû, tu vas pas t'y mettre...
- Bon, on y va ? L'ambulance va partir sans nous !
- Tamao, Ryû, Manta, on vous rejoint à la maison !
- A tout à l'heure!
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Après que leurs parents les aient ramenés à la maison, c'est-à-dire, dans une vieille auberge En que la famille Asakura possédait depuis des années, les quatre enfants s'étaient écroulés de sommeil. A l'hôpital, on les avait lavés et on leur avait donné des vêtements propres, avant de leur faire subir une batterie de tests et un rappel pour le tétanos. Puis, il y avait eu l'inévitable passage au poste, où il avait fallu répondre aux questions de l'inspecteur Madaraki… Lequel avait fait une drôle de tête en rencontrant leurs parents ! Une fois rentrés, on les avait portés dans la chambre d'Hana, suffisamment grande pour abriter trois futons supplémentaires. Il y eut de longs échanges de regards béats, attendris et émerveillés de la part des adultes sur leur progéniture endormie, puis, ils les laissèrent se reposer.
Eux-mêmes avaient beaucoup de choses à se raconter.
Suzuka, elle, ne dormait qu'à moitié. La petite Aïnou se sentait complètement déconnectée et avait hâte de se plonger dans un long sommeil réparateur.
Soudain, une idée lui traversa brusquement l'esprit.
- Vous savez quoi ? lança-t-elle à la cantonade, d'une voix à moitié endormie. On est trop bêtes… On a complètement oublié… nos bonbons…
Et elle bascula à son tour entre les bras de Morphée.
- Toi peut-être, répondit Xia, après un temps. Mais moi, les miens, je n'ai pas perdus… Je les ai mangés.
Et la belle chinoise se rengorgea fièrement avant de se rouler en boule, le pouce dans la bouche.
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