Chapitre 14 : ...et un gros coup de théâtre
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Le lendemain, premier jour de novembre, fut aussi celui des explications. Encore stupéfaits de s'en être tirés à si bon compte (avec leurs parents !), les quatre terreurs rejoignirent les adultes, au matin, à pas lents et prudents.
Les enfants ont, comme chacun sait, des facultés de guérison époustouflantes, et parfois la mémoire courte. Ayant oublié qu'ils avaient failli mourir plusieurs fois, de façons diverses et variées, Suzuka, Hana, Men et Xia ne pensaient plus qu'à la bêtise qu'ils avaient faite, et se demandaient à quelle sauce ils allaient être mangés.
Lorsqu'ils firent leur entrée triomphale dans le salon où l'on prenait le petit-déjeuner, tout le monde les attendait. Leurs parents, sauf les mères d'Hana et de Suzuka, mais aussi Tamao, Lyzerg et Ryû. Manta n'avait pu se joindre à eux, car il présidait une réunion matinale au siège de sa société. Il manquait aussi Pirika et Chocolove, qui étaient partis en vacances en amoureux (le genre de chose qu'un jeune couple sans enfants pouvait se permettre) et se doraient la pilule sur une plage hawaïenne à l'instant même.
- Tiens ! Voilà nos aventuriers !
Au premier regard de son père, Hana sut qu'il n'aurait rien à se faire pardonner. Dieu merci, sa mère n'était pas là. Elle avait certainement été prévenue, mais vu qu'elle devait les rejoindre depuis les Etats-Unis, elle aurait le temps de se calmer avant d'arriver au Japon.
Le petit blond alla se planter devant son père. Malgré l'air doux et tranquille de celui-ci, il ne parvint pas à soutenir son regard et baissa les yeux sur ses pieds, ému. Yoh prit tendrement les joues de son fils entre ses mains et le serra contre lui sans ajouter un seul mot.
Men traversa la salle pour rejoindre ses parents en s'efforçant de garder la tête haute, mais Xia était beaucoup plus crédible que lui dans ce domaine. Même avec un front égratigné, un menton écorché et un bras enveloppé de bandages, la petite avait conservé son allure fière et seigneuriale.
Ça passe ou ça casse, avait dit le jeune garçon lorsque Hana lui avait demandé si ça allait chauffer pour eux. Les deux Tao se tournèrent d'abord vers leur mère qui les regarda tous les deux longuement. Puis les prit dans ses bras et les serra vivement contre son cœur.
- Alors ? demanda simplement Jeanne.
- On est désolééééés !
- C'est fini, j'entrerai jamais plus dans un bowling de ma vie !
- J'espère bien que cela vous aura fait passer l'envie de faire ce genre de sottises, approuva leur mère, en caressant la tête de l'un et en embrassant l'autre.
- On sera pas punis ? demanda Xia, en jetant un coup d'œil méfiant à son père.
- Vous l'avez été suffisamment comme ça, répondit celui-ci.
Tiré à quatre épingles, Ren n'était pas très démonstratif, mais le sourire se lisait clairement derrière son air sévère.
Restait Suzuka, qui se demandait où son père avait bien pu passer. Elle allait poser la question à Tamao qui finissait son thé, l'air ému, les doigts entremêlés sous la table à ceux de Lyzerg, quand un courant vif se fit sentir dans son dos.
- Hé Tam ! T'aurais du café quelque part ?
Horo Horo, vêtu d'un vieux T-shirt et d'un short d'un goût douteux, venait de surgir derrière elle, toujours aussi débraillé que d'habitude.
- Je peux vous en faire aussi ! Par contre, je ne sais pas où c'est…
Suzuka serra les poings et se retint de balancer à son père tout ce qu'elle avait sur le cœur. Des phrases du genre : « C'est maintenant que t'arrives ? Père indigne ! », « T'es pas censé me sauter dessus en me hurlant que t'as eu la peur de ta vie, au lieu de réclamer du café ! » ou encore « Tu peux pas t'habiller normalement, pour une fois, ou parler correctement, histoire de ne pas me faire honte ! ». Mais comme toujours, elle se mordit les lèvres pour ravaler sa rancœur et ses larmes.
Horo Horo baissa alors les yeux sur elle, et les deux Usui se défièrent du regard.
Devant son petit bout de fille, nez en l'air, air furieux, il n'avait pas le choix. Il ne pouvait que craquer.
L'expression bravache disparut soudain de ses traits et la fillette marmonna, d'une voix qui tremblait dangereusement :
- Tu… tu m'en veux pas trop, Papa ?
Horo Horo s'agenouilla devant la petite et lui pinça le nez. Un sourire profondément tendre et ému se peignit sur ses lèvres.
- Suzu-chan… Comment peux-tu croire que je me mettrais en colère contre toi ?
Suzuka renifla et s'efforça de rester digne. Ne pas pleurer devant Men et Hana. Elle en mourrait. Ne pas pleurer. Ne pas pleurer…
Lorsque son père la serra dans ses bras, elle trouva une technique assez efficace, et enfonça son nez dans son épaule pour cacher ses larmes.
- Est-ce que Maman va venir ? chuchota-t-elle ?
- Non. Mais c'est nous qui irons la voir. Promis.
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Mais les choses ne se passèrent pas ainsi.
Assis à table en famille, les enfants demandèrent des explications sur ce qui s'était passé, et ce fut Yoh qui leur répondit :
- La chose qui vous a pourchassé était autrefois une sorcière vaudou du nom d'Amano Teruko. Elle fut tuée au cours du Shaman Fight, auquel nous avions tous pris part, d'une façon ou d'une autre.
Il fit une pause, tandis que les autres acquiesçaient en silence.
- D'après ce que j'ai pu en tirer, elle a beaucoup erré sous sa forme fantomatique avant d'arriver au Japon. Elle ne nous connaissait pas, nous n'avions pas eu longtemps affaire à elle, puisqu'elle travaillait avec la famille de Manta à l'époque. Elle ne vous visait donc pas directement. Vous vous êtes simplement trouvés sur son territoire, par un très malheureux hasard. A présent que je me suis occupé d'elle, soyez assurés qu'elle ne pourra plus jamais revenir en ce monde.
- C'est vrai Papa, sauf si une Itako la ramène, intervint Hana.
- Ta mère ne le permettrait jamais, répondit Yoh avec un large sourire. Et personne au monde ne voudrait se mettre ta mère à dos…
- Tu parles, grommelèrent Horo Horo, Ryû et Tamao comme un seul homme.
Le nom d'Amano Teruko n'évoquant rien pour les enfants, ils l'oublièrent très vite. Pour eux, elle resterait « la Sorcière », ou encore « la Chose ». Et ils n'avaient pas vraiment envie d'en parler de toute manière. Ce n'était pas un souvenir agréable à évoquer en plein petit-déjeuner. Après le repas, on glissa donc très vite sur le début de la soirée, la tournée et les premiers pas dans le bowling, ce qui entraîna quelques explications supplémentaires, pour les adultes, cette fois.
Une fois les sujets pénibles écartés, les bonnes vieilles habitudes revinrent au galop :
- … en tout cas, on serait partis plus tôt, si les autres m'avaient écouté ! déclarait tranquillement Men.
- Tu parles ! C'est de ta faute si on est restés, répliqua vertement Suzuka en lui tirant la langue.
- Ma faute ?
- Ben oui. Si t'étais pas parti bouder, on t'aurait pas cherché, et…
- Ah ouais ? C'est toi qui étais intéressée par ce bowling, au départ !
- N'importe quoi, on était tous d'accord pour y aller !
- Et c'est reparti, soupira Hana en échangeant un regard entendu avec Xia.
- …Ha ha ha, toujours la faute des autres, hein ? Vous les filles, à part pleurnicher et rapporter, vous savez rien faire !
- Répète, sale avorton, que je te fasse avaler ta mèche…
- Toi répète ! Sale prétentieuse rapporteuse !
- Abruti !
- Mocheté !
- Trouillard !
C'était le mot à ne pas dire. Men poussa un cri de rage et bondit sur ses pieds pour se jeter sur Suzuka. Celle-ci l'évita d'un bond leste, avant de foncer sur lui à son tour. Elle poussa un cri de guerre en lui attrapant les cheveux et Men se défendit en bourrant son ventre de coups de poing. La fillette poussa un cri de douleur et balança son genou en avant. Mais elle rata son coup et l'atteignit au tibia.
- Men ! s'écria Jeanne, indignée.
- Ben ça… souffla Horo Horo, dépassé.
La belle jeune femme aux cheveux d'argent se précipita pour les séparer, tandis que Ren, étrangement, observait son fils d'un œil amusé.
- Comme c'est drôle, on dirait qu'ils s'entendent bien.
Le père de Suzuka vrilla son regard dans le sien, l'air menaçant.
- Ton sale mioche à pas intérêt à s'approcher de ma fille, vu ?
L'autre le considéra sans aménité.
- Après tout, pourquoi pas… elle est la fille d'un puissant shaman.
- Je déconne pas, mec. Pas question que ma fille finisse avec un… un…
- Un quoi, exactement… ?
L'homme aux cheveux bleus le toisait avec un air plus glacial que jamais, mais son interlocuteur semblait prêt à en découdre. Ayant enfin réussi à séparer les premiers belligérants, l'épouse Tao, comme avertie par un sixième sens, fit volte-face et posa sa main blanche sur l'épaule de son mari, juste à temps pour empêcher une nouvelle bagarre de se déclencher. Et avec son plus beau sourire...
- Mon chéri, va t'occuper de gronder Men, s'il te plaît.
Sous l'œil narquois de Suzuka, le gamin aux cheveux blancs se fit tout petit.
- Et pourquoi elle, elle est pas punie… ?
- Qui a dit qu'elle n'allait pas être punie ? lança Horo Horo sur le ton le plus autoritaire qu'il put trouver.
(On ne plaisantait pas avec la famille Tao quand on était une Usui. Non mais.)
- Puisque tu as besoin de te dépenser, tu te chargeras de la vaisselle du petit-déjeuner, Suzu-chan.
- Pas mal, approuva Jeanne.
Puis à son fils :
- Vous la ferez tous les deux !
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Hana et Xia étaient plutôt sages, comme d'habitude. Mais en voyant les deux autres bouder, ils ne purent s'empêcher d'échanger un regard réjoui et supérieur.
Une dispute, c'était trop peu pour un seul jour. Il y en eut bien d'autres.
Car un mystère n'avait pas été résolu. Alors que Suzuka et Men avaient trouvé le moyen de casser une assiette, et comme, dans ces cas-là il est presque impossible de déterminer qui a eut le premier tort, un nouveau conflit commença à poindre. Finalement, Horo Horo perdit patience :
- Cette fois ça commence à bien faire ! Tu vas voir quand je vais raconter ça à ta mère !
- Aïe… bredouilla Suzuka.
Et Ren attrapa la balle au vol.
- A ce propos, lança-t-il avec un sourire narquois, depuis tout ce temps, tu ne nous a toujours pas dit qui était la mère de cette petite…
- Je n'ai pas l'intention de te le dire, répliqua Horo Horo. Tu devrais pouvoir survivre sans le savoir.
Et il poussa sa fille vers le salon, où se trouvaient les trois autres :
- Va jouer, Suzu-chan.
Ren attendit que la fillette soit hors de portée de voix pour poursuivre.
- Tu comprends bien qu'on se demande tous pourquoi tu nous la caches comme ça… Est-ce qu'elle aurait un défaut quelconque ? Tu as honte d'elle, c'est ça ?
- Fais très attention, Ren…
- Je suis quand même surpris qu'une femme normalement constituée ait bien voulu de toi comme père pour ses enfants…
- Mais tu vas la FERMER, OUI ? rugit Horo Horo, comme son adversaire le narguait. Tu n'as pas idée de qui tu insultes, pauvre abruti !
- Stop ! s'écria Tamao. Vous commencez à devenir pénibles tous les deux. Si vous voulez vous expliquer, c'est dehors, pas dans ma maison !
- Oui, c'est vrai, vous êtes lourds, les mecs, répliqua Ryû. Vous avez plus quinze ans, quand même !
- Et puis, tu ne crois pas qu'il serait temps de lui dire, Horo ? ajouta Lyzerg.
- Me dire quoi ? grimaça Ren.
Horo Horo lâcha le col de la veste monogrammée du chinois et secoua la tête avec obstination.
- Oho, c'est trop tard ! lança gaiement Yoh. L'heure des aveux arrive, on dirait.
Car soudain, on sonna.
Les quatre enfants jaillirent en trombe du salon.
- C'est Maman ! s'écriait Suzuka en se précipitant.
- Ne me dis pas… bégaya Horo Horo. Lyzerg, tu n'as pas…
- C'est la loi, fit le détective avec fatalisme. C'était un cas grave. Les deux parents devaient être avertis. D'ailleurs, c'est l'occasion, non ?
- Je vais te tuer, gronda l'Aïnou.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda Ren, soudain inquiet. Pourquoi est-ce si important de me cacher qui est la mère, bon sang ?
Comme il tournait le dos à l'entrée, il fit volte-face pour voir Suzuka ouvrir la porte et se jeter dans les bras de sa maman qui se trouvait derrière. Lorsque le battant s'ouvrit complètement, sa bouche s'ouvrit en un « o » de stupéfaction et d'horreur mélangée.
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- Ma chérie… est-ce que tout va bien ?
- On va tous bien, je suis tellement contente que tu sois venue !
Jun embrassa sa fille et la serra dans ses bras. Puis, alertée par le silence de mort qui s'était fait, elle leva les yeux et croisa ceux de son frère.
Ren semblait avoir définitivement perdu l'usage de la parole. Soudain il leva son doigt, le pointa sur sa sœur, puis sur un Horo Horo résigné, puis de nouveau sur sa sœur et sur Suzuka.
- Mais… Mais…
- Ren, soupira Jun en se levant, contente que tu sois là. Il était quand même temps que tu le saches…
- Tu… tu… bredouilla l'intéressé. Nee-san…
Sa mâchoire inférieure allait probablement se détacher d'un instant à l'autre.
Jun serra les siennes, en prévision de la tornade qui allait la frapper de plein fouet.
- COMMENT AS-TU PU … ? beugla son frangin, plus corse qu'un vrai grand frère corse, rouge comme une tomate, ses cordes vocales retrouvées.
- Ren…
- TOI… MA SŒUR… COMMENT… TOI ET CE TYPE… ?
- Eh oh, attention, hein, grommela Horo Horo.
- COMMENT AS-TU PU ME FAIRE UNE CHOSE PAREILLE… ?
- Ren, coupa Jun, serrant toujours sa fille contre elle, maintenant ça suffit. Tu la fermes.
Le ton était sans réplique. Profitant du silence momentanément revenu, Jun reprit :
- Mets-toi bien ça dans la tête, petit frère, que je fais ce que je veux de ma vie. Nous sommes ensemble depuis presque neuf ans, et ça fait neuf ans qu'on se planque à cause de toi. Y en a marre maintenant. Va falloir que t'arrêtes de piquer ta crise comme quand t'avais douze ans, Ren-chanounet.
Ren émit un couinement comique et Jun poursuivit son massacre verbal.
- Je suis ta sœur, ta grande sœur, même ! Tu n'es pas mon père, tu n'es pas chargé de me surveiller, ni de me protéger, compris ?
- Mais… Nee-san… c'est…
- … ton meilleur ami ? Je sais.
- Mais… il-est-plus-jeune-que-toi…
- Et alors ? D'abord nous n'avons que trois ans de différence. Et ensuite, si tu me traites encore une seule fois de vieille, je t'en colle une.
- Mais…
- Mê mê mêêee ! Arrête de bêler comme une chèvre, tu as l'air débile. Et maintenant, tu vas embrasser ma Suzuka-chan comme un gentil oncle que tu seras désormais. C'est clair ?
Suzuka se redressa et croisa le regard de son nouveau « tonton ». Elle n'avait jamais fait le rapprochement entre le père de Xia et Men, si distant et si hautain, et sa douce et gentille Maman. Pourtant il était évident qu'ils se ressemblaient !
Ren était encore éberlué. Bouche bée, il contempla les yeux bleus tirant sur le violet de la petite Aïnou… sa nièce, à présent. Comment avait-il fait pour ne jamais voir que cette couleur… et cette fossette sur son menton…
- Bon, lança Jeanne sur un ton jovial, tu ne vas pas rester plantée devant la porte, Jun. Entre donc.
Ren fit alors un douloureux constat. De toutes les personnes présentes dans la pièce, à part les enfants, il était le seul à paraître surpris.
- Vous… VOUS ETIEZ TOUS AU COURANT ?
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La suite fut violente.
Ren reprocha à Jeanne de ne lui avoir rien dit, mais sa belle épouse finit par avoir le dessus. Comme toujours. Horo Horo eut un excellent réflexe : il renonça à embrasser sa compagne devant son frère, par peur des terribles représailles qui auraient pu l'attendre. Nous précisons bien « sa compagne », car - Ren fit alors un nouveau bond au plafond - Jun et lui n'étaient évidemment pas mariés. Ce qui entraîna de nouvelles complications, et une dispute supplémentaire :
- On ne pouvait pas se marier sans te le révéler… Et puis, toi, c'était juste embêtant de te le dire, mais ton père nous aurait ma-ssa-crés…
- Tu as… tu as touché à ma sœur…
- Ben… il a bien fallu…
- Tu as fait un enfant à ma sœur SANS l'avoir épousée… ?
- Ah, celle-là, je l'attendais.
- Ecoute, petit frère, y a que toi qui vis au Moyen-âge. Chez nous, tu sais, on est au XXIe siècle, déjà…
Etc.
Finalement, les enfants accaparèrent de nouveau toute l'attention, lorsque Men, un peu long à la détente, lança dans un des rares moments de silence :
- Mais… vous voulez dire que cette attardée est… ma cousine ?
S'en suivit une autre violente altercation.
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