D'un geste déterminé il ouvrit la porte et s'avança.

Dommage qu'il n'ait pas anticipé l'aveuglant éblouissement de la lumière du jour qui l'obligea à fermer les yeux et à battre en retraite.

Pour la surprise s'était raté !

Ou pas.

Car lorsqu'il rouvrit ses yeux personne ne lui faisait face. Ni même ne lui tournait le dos.

Personne ne se trouvait dans le salon.

Peut-être dans la cuisine ? Ou dans la salle de bain ?

Il se dirigea vers cette dernière dont il ouvrit violemment la porte qui s'en alla claquer contre le mur faisant trembler celui-ci.

Personne !

Pas plus dans la cuisine, ou sur la terrasse qui lui était adjacente.

Il se saisit de la bouteille d'eau qui trainait dans le frigo et en bu une bonne moitié avant de se reconcentrer sur ce qui l'entourait.

Tout semblait à sa place, en dehors de la couverture qui était maintenant pliée et posée sur le dossier de son canapé.

Et aucune trace non plus de la bouteille de whisky qu'il se rappelait avoir débouchée. Celle que lui et Jeanne avaient achetée après avoir eu le coup de foudre pour une ravissante maison qu'ils venaient de visiter l'après-midi même. Celle où ils se voyaient très bien fonder leur petite famille à eux, deux garçons une fille et Barry, ne pas oublier Barry, le corniaud âgé qu'ils auraient été chercher dans un chenil quelconque, le sauvant ainsi de l'euthanasie. Barry le borgne, ou était-ce l'éclopé ? Il ne se rappelait plus.

Tous ses projets qu'ils avaient bâtis, auxquels lui s'était un instant permis de croire, et qui avaient fondu comme neige au soleil quand la vérité s'était révélée.

Ne lui laissant qu'un cœur brisé, le sentiment d'être un salop complet d'avoir ainsi blessé la femme qu'il avait réellement aimée. Et une bouteille. Celle qui devait servir à célébrer le changement, marquer le commencement d'une nouvelle vie, celle de sa famille.

Cette bouteille qu'il avait ouverte hier soir, sur un coup de tête, une tête qu'il n'avait plus tout-à-fait il fallait bien le souligner. Une bouteille qui trainait là parmi une demi-douzaine d'autres, à prendre la poussière. Celle qu'il s'était refusé à jeter quand plus rien en dehors d'elle ne restait de cette douce utopie.

C'était La bouteille. Celle qui devait célébrer un nouveau cap franchi.

Bon quelque part ça l'avait été. Félicitation DiNozzo, tu es descendu encore plus bas sur l'échelle de la déprime et du pathétisme.

Le pire c'est qu'il ne l'avait même pas savourée.

A cette pensée son cœur se crispa. C'est comme s'il trahissait Jeanne une deuxième fois.

Doublement même car il n'avait pas la moindre idée de là où elle se trouvait actuellement. La bouteille. Pas Jeanne. Lors de ses dernières recherches, le mois dernier, celle-ci travaillait toujours au Kenya avec une quelconque organisation humanitaire française, fiancée à un grand dadais suédois. Médecin pédiatre pas moins. Au doux sourire et aux traits sympathiques (photo de passeport à l'appui), non-dénué d'un certain charme, enfin pour celles qui aimaient les blonds aux yeux bleus ce qui quelque part n'était pas son cas. Au casier judiciaire vierge et pas la moindre contravention à son actif (pas difficile quand on n'a pas le permis en même temps !). Bref le gars parfait dont rêve toutes les filles. Et non ce n'était absolument pas une pointe de jalousie qui lui tenaillait le ventre en ce moment. Il avait eu sa chance, d'une certaine façon.

Il l'avait perdue.

Mais il n'en serait pas de même avec La bouteille.

Ou pouvait-elle donc bien être ? Pas sur la table de salon où il se rappelait l'avoir posé hier soir.

Il fit le tour de la pièce du regard à sa recherche quand quelque chose capta son regard. Quelque chose ne se trouvait pas non plus à sa place.

Ce cadre ne s'était jamais trouvé là. Sur le comptoir de la cuisine, à côté de la machine à café qui semblait avoir été utilisée il y a peu.

Ce cadre qui habituellement trainait sur l'étagère en bois d'ébène du séjour. Là où il pouvait le contempler de son canapé les soirs de nostalgie.

Ce cadre en verre protégeant ces photos qui représentaient tant pour lui. Même si à présent elles le faisaient souffrir d'autant plus.

Les photos de sa famille, celle avec Kate, puis celle avec Ziva. Ces scènes prisent sur le vif et qui immortalisaient la joie d'un petit groupe de personnes à se côtoyer, à être ensemble. A vivre et évoluer dans un univers commun.

Ces scènes où il ne se forçait pas à sourire. Pas encore.

Celles où la main de Gibbs sur son épaule était perçue comme un geste d'affection et non d'agression comme c'était trop souvent le cas ces derniers mois.

Celles où son âme ne portait pas encore les stigmates de blessures infligées par les membres de sa soi-disant famille – dixit Abby. Et Kate. Sauf qu'avec elle ça prenait un autre sens. Avec Kate c'était la réalité.

Celles où ses yeux étaient capables de refléter autre chose que de l'appréhension, de la douleur et de la trahison. Ces émotions qu'il se faisait un devoir de dissimuler du mieux possible aux autres car pourquoi leur fournir des armes supplémentaires.

Celles où malgré tous ses mensonges il était heureux. Lui qui jusque-là se croyait génétiquement immunisé contre le bonheur. Le vrai. Pas ces quelques instants de joie et d'allégresse trop courts qu'il avait ressentis avec Natacha et Sean.

Kate. Abby. Ducky. Tim. Ziva. Et Gibbs.

Abigail Scuito. Dr Mallard. Agent McGee. Agent David. Et boss, patron, sir parfois. N'importe quelle appellation sauf Gibbs.

Tous sauf Katy. Et Gibbs, celui d'autrefois.

Il tendit la main vers l'objet pour le remettre à sa place quand un papier plié et déposé contre celui-ci retint son attention.

Je repasserai demain soir. Sois-là ! Nous avons à parler !

Gibbs ! Il n'avait pas besoin d'être un expert en graphologie pour reconnaitre l'écriture pincée et à peine lisible du chef d'équipe.

Gibbs était donc venu ici. C'était lui le mystérieux visiteur.

Inconsciemment il froissa le mot dans son poing et le laissa tomber au sol.

Il sentit une sourde colère naitre en lui. Froide. Soutenue. Impérieuse. De celle qu'il n'avait pas ressentie depuis bien longtemps.

Une colère qui aurait pu passer pour saine et salvatrice au vu de ses émotions des jours, des semaines passées, toutes plus négatives les unes que les autres.

Une colère somme toute légitime lui criait son cœur et sa tête.

Une colère bienvenue si elle n'était pas aussi destructrice et meurtrière.

Une colère provoquée par et dirigée vers une seule et même personne : Gibbs.

Gibbs était venu ici !

Il avait forcé sa porte d'entrée et s'était donné la permission de violer son intimité comme si de rien n'était! Décidément rien n'arrêtait cet homme!

Ne pouvait-il comprendre le message qu'il avait voulu lui faire passer en ne lui confiant pas un double de ses nouvelles clés ? En ne lui disant même pas que sa serrure avait été changée?

Pour qui se prenait-il ? Il n'avait aucun droit sur lui, sur sa vie, privée du moins. Il ne lui appartenait pas. On était dans un état libre, où il pouvait faire ses propres choix sans devoir donner d'explications à personne.

S'il choisissait de s'abrutir de médicaments et d'attraper une pneumonie sur son divan la fenêtre grande ouverte s'était son droit. Et Gibbs n'avait rien à y redire.

Il était libre.

De souffrir

De tomber dans le gouffre.

De ne pas vouloir qu'on lui vienne en aide et surtout pas celle de celui qui l'y avait mis.

Et de quoi donc voulait-il parler ? Ne lui avait-il donc pas fait assez de mal ?

Qu'avait-il de si important à lui dire que cela nécessitait cette injonction écrite ? Si c'était pour pouvoir lui passer l'engueulade du siècle ou pour lui rappeler à quel point il avait déconné et lui passer l'envie de recommencer il allait devoir y réfléchir à deux fois car là maintenant il n'était absolument pas d'humeur à se laisser marcher dessus une nouvelle fois, à jouer les soumis et tout accepter comme argent comptant sans même lever le petit doigt. Si Gibbs voulait la jouer version tyran il allait vite déchanter. Il en avait assez de devoir tout accepter et encaisser et dire amen par-dessus tout. Assez d'espérer que cet homme qu'il avait tant respecté et admiré revienne à la raison. Au point où il en était il n'avait plus rien à perdre. Au pire que risquait-il ? Se faire licencier ? Ce n'était pas les offres d'emplois qui lui manquaient ! Le temps était au changement. Et celui-ci arrivait dès maintenant. Après tout n'avait-il pas débouché la bouteille ?

De toute façon il ne voulait pas lui parler. Encore moins le voir. Pas ici. Pas chez lui. Ce chez lui qui jusqu'à la nuit dernière, faisait figure de dernier sanctuaire. Intouché. Inviolé.

Cette dernière barrière que Gibbs avait franchie impunément, dédaigneusement. Ce chez lui où il lui serait si facile de se confectionner une arme avec tel ou tel objet. Qui sais de quoi il serait capable demain soir s'il ne parvenait pas à refreiner sa colère. Ce qui n'était absolument pas dans ses intentions pour l'heure.

Il savait que se confronter à Gibbs dans l'immédiat ne pouvait finir que de deux façons : en psychiatrie ou en prison.

Et aucune de ces perspectives ne l'attirait outre mesure, même si la veille il en avait été autrement. Bon il avait bu. Ajoutez à cela quelques pilules… Pas sa décision la plus formidable. Mais il restait un homme. Avec ses faiblesses et ses coups de cafard, n'en déplaise au grand manitou.

Bon ok peut-être se trompait-il dans les intentions de Gibbs.

Mais franchement qu'avait-il à y gagner ? Discuter avec quelqu'un qui s'en foutait de savoir ce que l'autre pensait, ressentait ou avait à dire ne menait à rien c'était comme jeter un seau d'eau sur un feu de forêt, ça ne changeait rien. Sauf peut-être se sentir plus mal encore. Plus meurtri, plus enragé. Plus de quelque chose qu'il savait à l'heure actuelle ne pouvoir engranger.

Non, il n'appellerait pas Gibbs. N'y même ne l'attendrait. Et tant pis s'il passait pour un lâche aux yeux de l'homme ou pour un agent rebelle.

Une part en lui, minuscule et difficilement audible, celle de la raison, lui criait que si l'autre homme avait voulu le rabaisser encore plus, ne se souciait pas de lui il n'aurait pas pris la peine de le porter jusqu'à sa chambre, de s'occuper de lui. Il y avait là conflit d'intérêt.

Mais alors pourquoi était-il parti ?

L'homme était décidément une boule de contradiction et d'imprévisibilité. Il ne parvenait plus à le déchiffrer. Mais cela ne le concernait plus. Plus vraiment. Plus sur le moyen et le long terme. Que diable, plus sur le court terme non plus. Il en avait terminé avec tout ça.

La partie naïve en lui, celle de l'enfant qu'il avait été, en quête d'attention et d'affection, voulait savoir. S'agissait-il d'un de ces retournements de situation que l'on voyait dans les films, où tout finissait par s'arranger, les incompréhensions étaient expliquées, les rancunes et les blessures effacées ?

Ce serait bien.

Le hic : il était un adulte. Et ne croyait plus au père-noël et autre fable enfantine depuis bien longtemps.

Dans sa tête il y avait des choses qui ne pouvaient être discuté, ou oublier, ou pardonner. Des paroles et des actes qui ne pouvaient être cautionnés ceux d'amis qui retournent ce qui leur a été confié contre la personne, ceux de collègues qui remettent systématiquement en doute les ordres ou les recommandations celles des personnes qui se moquent de qui elles blessent pourvu que quelque part elles se sentent mieux. Non certaines choses ne pouvaient pas être réparées.

Et être raisonnable et réfléchi l'avait mené là où il en était. Il était temps d'essayer autre chose.

Il saisit le cadre à pleines mains et doucement, avec une infinie tendresse caressa du pouce le visage de Kate sur la première photographie.

Kate.

Tout avait commencé avec sa mort.

Et tout se terminerait avec la sienne. A lui.

Sa décision était prise.

Demain à cette heure-ci tout serait fini.


J'avoue avoir pris une immense satisfaction à écrire un Tony en colère. Peut-être devrais-je faire en sorte qu'il ne se calme pas tout de suite, ou jamais . Ça lui va bien je trouve.

J'ai pas de whisky chez moi (je suis pas fan), je vais donc ouvrir une cannette d'ice tea à la place. Celle-ci marquera le changement car oui il va y en avoir. Dès le prochain chapitre en fait. Cette fic va enfin aller de l'avant, fini les longues introspections. Il devrait rejoindre le tout premier chapitre, pour ceux et celles qui veulent le relire juste au cas où. Vous êtes prévenus.

Petit aparté : juste pour info blond aux yeux bleus n'est absolument pas mon type d'homme. J'aime plus les bruns aux yeux sombres. Quant au fait qu'il soit médecin, le fait d'en côtoyer quotidiennement dans le cadre de mon boulot m'a ouvert les yeux. Plus de fantasme de ce côté-là non plus loin. Désolées les filles si je casse un mythe ^^.

A dans une semaine-10 jours grand max.

Review ?