Tout lui semblait infiniment plus clair aujourd'hui. Plus lumineux aussi. Il avait enfin un but vers lequel se diriger. Et c'est à Gibbs qu'il le devait, ironiquement. Son « petit mot » l'avait poussé à prendre les devants, à aller de l'avant.
Il ne s'était pas sentit aussi bien, aussi vivant depuis longtemps.
Il avait passé la veille à mettre en place ce projet, à passer des appels, à réorganiser ses rendez-vous, médicaux pour la plupart. Brad avait été assez aimable pour le recevoir il avait été surpris aussi, quand il avait mentionné ses intentions pour l'avenir. Proche du moins. Très.
Rapidement il prit une douche et but son thé. Qui l'eut cru ! Lui un English thé man et non un de ces caféinoman qui peuplaient l'agence. Héritage maternelle, on ne lutte pas. Heureusement que personne n'était au courant autrement il en entendrait parlait en long en large et en travers. Quatre siècle d'indépendance et certains avait encore du mal a avalé la pilule. La Grande Amérique, sauveuse du monde, autoproclamée esempio a seguire, l'exemple à suivre, avait elle aussi été soumise, avait elle aussi été petite, dominée, enclavée. Colonizzata.
C'est étrange, entre une mère britannique, un père italien et le fait d'être né sur le sol américain il avait un peu de mal à s'y retrouver. Triple nationalité. Et aucune réellement au final, pas de vraies racines, tiraillé qu'il était entre chacune d'elles, si différentes les unes des autres. Question tempérament il avait plutôt pris de sa mère, de son père il avait gardé la langue et la fierté, la rancune aussi. Des Etats-Unis la vision à grande échelle, le besoin de sauver la veuve et l'orphelin, peu importe le coût à payer, peu importe ce qu'il devait donner en échange. Et son éternel pessimisme, il le devait à la vie elle-même.
Mais aujourd'hui, non depuis hier, son côté méditerranéen avait repris le dessus. Et il allait agir en conséquent.
Comme hier aujourd'hui aussi serait une journée bien remplie. Non pas qu'il lui restait encore beaucoup de choses à accomplir mais il devait le faire avant l'arrivée du grand chef.
Pour commencer il avait à se rendre à l'agence. Non pas que ça le remplissait de joie mais c'était un passage obligé.
Arrivé en bas de chez lui il hésita : conduire ou s'y rendre à pied. Un peu d'exercice ne lui ferait pas de mal songea-t'il. Malgré ses nouvelles résolutions il se sentait tendu comme un arc. Changer de vie n'était pas aussi simple que de changer de chemise. Et puis c'était au bureau qu'il se rendait. Il avait son rapport à faire, il allait devoir se replonger dans les évènements des trois dernières semaines … Il ne put réprimer un frisson. Que n'eut-il donné pour échanger sa place avec n'importe qui, pour être déjà à demain.
Trois quart d'heure plus tard il arriva enfin à destination. Transi, tremblant de tous ses membres, les oreilles rougies par le froid et les jambes alourdies par l'effort qui avaient été exigé d'elles de si bon matin.
Il salua l'agent de sécurité, pas le moins du monde surpris de le voir-là dès 5h, et lui tendit le double expresso trois sucres sans crème qu'il avait acheté en route.
- Comment s'est passé la nuit Dan ?
- Calme, très calme, Tony ! Vance est passé en coup de vent vers 23h et depuis personne. Du coup j'ai presque terminé le livre que tu m'as filé.
- Et comment se porte la famille ?
- Lili vient de perdre sa première dent. Elle est excitée comme une puce à l'idée du passage de la petite fée.
- Ca lui fait quel âge maintenant ?
- Cinq ans, six le mois prochain.
Si Daniel Vince savait une chose, et il en savait beaucoup, c'est qu'il était inutile de demander à l'agent qui se tenait en face de lui des nouvelles en ce qui le concernait. Si il avait eu un dollars à chaque fois qu'il avait reçu un ca va comme réponse il pourrait acheter le collier en perle dont rêvait Mary. L'italien était quelqu'un de secret et de réservé, trop pour son bien-être. Ce n'était pas bon de tout garder pour soi aimait dire sa mère de son vivant. Il ne fallait pas être Sherlock Holmes pour se rendre compte que l'homme devenait un zombi ambulent. Comment se faisait-il que personne jusque-là n'ait réagi ? Selon ses collègues qui travaillaient de jour l'équipe à laquelle appartenait Tony était la meilleure; c'était impossible que nul ne se fût aperçu de la dégradation physique de leur partenaire. Ces cernes, l'amaigrissement massif des derniers mois, le teint pâle limite maladif, le regard fatigué et éteint … Même la serveuse du starbuck d'à côté ne l'aurait pas manqué, et c'était une petite écervelée sans deux sous de jugeote aux cheveux roses.
La voix de Tony le fit sortir de ses pensées.
- Prends soin de ta famille Dan. Rien n'est plus important que la famille. Et tu sais ce projet de reprendre tes études ? Fonces. La vie est trop courte. Qui sait de quoi demain sera fait. Carpe Diem c'est bon quand on a vingt ans. A trente-cinq ça devient pathétique.
Ces recommandations surprirent le vigile. Depuis des années qu'il le connaissait, enfin plutôt le croisait, jamais la conversation n'était devenu aussi … profonde. Non c'était pas le mot, aussi personnelle. Quand ils se parlaient c'était toujours de littérature, de tel ou tel auteur du vieux continent, de courant de pensée, de sujets d'actualité, de la société et des problèmes qui y étaient liées. Bien sur il lui était arrivé à lui de parler de sa femme et de ses gosses, mais juste superficiellement.
Jamais sur l'avenir, sur les projets. Sur leur vie et ce qu'ils en faisaient une fois le job terminé.
- Bonne journée Dan et n'oublies pas, l'avenir est ce que tu en fais.
.
Après avoir descendu rapidement les escaliers, l'ascenseur lui rappelant trop de scènes dont il ne voulait pas – plus- s'encombrer (était-il possible de développer une phobie après avoir utilisé un appareil pendant toute sa vie?).
Arrivé à son étage il jeta un coup d'œil à la ronde. Personne. Comme il s'y était attendu. Parfait. Pas de témoin pour ensuite cancaner sur l'état d'agitation et la difficulté qu'il savait qu'il allait éprouver pour rédiger son rapport.
Il se dirigea vers son bureau, en alluma la petite lampe puis l'ordinateur. Et il s'assit. Et attendit. Au bout de quelques seconde le logo de l'agence apparu sur l'écran et il tapa le mot de passe : Kasparov85. McGee n'était pas près de le deviner celui-là. Non pas que ça lui serait d'une grande utilité à l'avenir.
Il se pencha en arrière, fit craquer ses doigts devant lui et se mit au travail.
Et ainsi résonna le bruit de touches que l'on frappe rapidement, le doux ronronnement d'un ventilateur d'ordinateur en marche et de temps à autres quelques soupirs et grognements.
Bientôt une première page fut rédigée, puis une deuxième puis une multitude d'autres.
Un formulaire que l'on remplit, un autre que l'on complète, un témoignage que l'on retranscrit, des faits que l'on relate.
Des pages et des pages que l'on relit, à la recherche d'erreurs de frappe, de grammaire, mais surtout de compréhension et de logique. Hors de question que ces salops s'en sorte pour une banale erreur administrative. C'était son dernier dossier, l'enquête finale. Il prenait à cœur de ne pas la bâcler, d'y mettre le professionnalisme que peu lui reconnaissait encore.
L'ultime chef d'œuvre de Tony DiNozzo.
Une fois rassuré il imprima le tout en trois exemplaires : un pour l'agence, un pour le procureur général et la dernière copie pour l'avocat de la défense.
Voilà il avait fini.
Enfin presque.
Il double-cliqua sur une icône de son bureau, celle des formulaires, trouva celui qu'il cherchait et sélectionna imprimer.
Tandis que l'imprimante se mettait une nouvelle fois en marche son regard se posa sur le bureau de McGee et de Ziva.
Et involontairement un flot de souvenirs jaillirent devant ses yeux. Les bons, les mauvais, les douloureux, les tristes, les autres, inclassables.
Ce qu'il y avait vu, vécu, subit, occasionné.
Une vie qui défilait devant ses yeux, même s'il n'était pas en train de mourir. Pas dans l'immédiat selon Brad. Même si sa tension et ses poumons n'étaient pas au mieux de leur forme. Le contraire aurait été surprenant. Non même s'il n'avait plus la forme et la constitution de ses vingt ans il restait en relativement bonne santé. Relativement étant le mot à retenir.
McGee. Le bleu. Le probit. Quel chemin il avait parcouru pour en arriver là où il en était. Ce qui au début avait été entre eux une relation axée autour de l'apprentissage avait rapidement pris la forme d'une compétition saine et fraternelle, à son plus grand étonnement.
Pourtant quelque part en route, sans qu'il puisse identifier le quand ni le pourquoi, cela s'était mué vers quelque chose de plus antagoniste, de plus territorial. Pour le jeune technicien informatique c'était devenu de l'ordre de la rivalité. McGee avait changé, et pas en mieux.
L'assurance qu'il avait gagné les premières années, la motivation et cette soif d'apprendre et de bien faire s'était transformé à mesure que son ego augmentait. Il était devenu suffisant, arrogant. Parfois même fainéant, notamment lorsqu'il avait été tenu de remplacer Gibbs durant l'épisode Mexico. Et c'est ce changement plus que les mots ou les actions du jeune agent qui le peinait le plus. Il n'avait pas seulement perdu un collègue il avait perdu l'excellent agent-en-devenir qu'il avait formé, un élève, son padawan.
Tout n'était pas perdu. McGee restait quelqu'un de profondément bon, même si ça ne lui était plus adressé. Si seulement il reposait un peu les pieds sur terre, s'il ne prenait pas tant à cœur les éloges du directeur ou la reconnaissance de Gibbs. Il ait vu l'ambition détruire tant de personne, c'était là la dernière chose qu'il souhaitait à son partenaire. Et si seulement il apprenait à agir et interagir indépendamment du comportement de Ziva.
Ziva. Dire qu'il l'avait accueilli les bras ouverts aurait été bien loin de la vérité. Après tout Kate était sous terre depuis quelques heures à peine et déjà elle occupait le bureau laissé inoccupé, comme si de rien n'était. Bon d'accord c'était plus du fait de Jenny que du sien mais cela restait dur à accepter. Tout comme le fait qu'il soit systématiquement exclu des soirées qu'elle organisait chez elle avec le reste de l'équipe, sans la moindre explication. Ou qu'elle minimise une blessure par arme à feu qui lui avait tout de même nécessité dix points de suture.
Inconsciemment il passa la main sur son bras, là où il savait se trouver la cicatrice.
Leur relation s'était voulue cordiale, mais jamais amicale. Quelque chose en lui ne revenait pas à l'israélienne. Son comportement peut-être ? Sa personnalité ? Son approche des gens et des choses ?
Il savait que la jeune femme avait fait des recherches sur lui, sur eux, elle ne l'avait jamais cachée. Il savait aussi ce qu'elle avait trouvé. Pas étonnant qu'elle fut surprise puis confuse la première fois qu'elle l'avait vu. Entre ce qu'elle avait lu de ses recherches et la réalité sur le terrain il y avait un gouffre. Elle savait que quelque chose clochait, elle avait conscience du comment, le pourquoi par contre … Or s'il y avait quelque chose qu'il s'avait de Ziva c'est qu'elle détestait ne pas tout connaitre, ne pas tout maîtriser. C'était après tout une espionne, peu importe qu'elle soit retraitée. Dans ces conditions difficile d'accorder sa confiance il devait le reconnaitre.
Il pouvait parfois sentir son regard quand il lui tournait le dos ou qu'il était plongé dans un dossier, quand brièvement l'ancien lui reprenait le dessus comme lors de la prise d'otage à l'école ou l'après Jeanne.
Elle n'y avait jamais fait mention mais il savait que c'était là un obstacle entre eux. A ses yeux ils n'étaient pas partenaires, pas totalement, pas quand des choses étaient dissimulées sciemment.
Il en avait discuté avec Gibbs, il avait voulu arrêter toute cette comédie. Elle n'avait plus raison d'être. McGee avait progressé et Ziva était loin d'être une novice, dans tous les domaines qui les concernaient du moins.
Et Gibbs avait cédé. Avait dit oui.
Mais avant qu'ils n'aient pu révéler quoi que ce soit l'épisode Mexico était venu tout chambouler.
Sans marche arrière possible.
Tout dévoiler en l'absence de Gibbs aurait un peu plus encore détruit une équipe qui pleurait déjà le départ de son leader. Non, de son créateur. Il ne voulait pas être celui qui lui donnerait le coup de grâce.
Et après… Il n'y avait pas eu d'après.
Ziva, peut-être parce qu'elle avait perdu un père de substitution et qu'elle ne savait comment gérer sa souffrance, peut-être parce qu'elle pouvait enfin manifester ouvertement son mécontentement d'être tenue à l'écart, peu importe les raisons, Ziva s'était rebellée. A son autorité. Contre ses directives et ses consignes. Elle ne voulait pas d'un supérieur cachotier. Et même si Gibbs l'avait été avec elle par le passé, c'était Gibbs. Et lui n'était que Tony. Et elle l'avait pris à son propre jeu, en soulignant son incapacité à rester constant dans sa façon d'être, se comportant comme Gibbs à un moment puis comme son opposé l'instant d'après, avec ses feux de camps et autres absurderies. Elle mettait en avant son immaturité, son comportement insouciant. Elle était devenue hostile, parfois même mauvaise. Jamais cruelle au point de le saborder par derrière. Non ! Il fallait lui reconnaître au moins ça, elle n'était point hypocrite, ça elle le faisait ouvertement, devant lui. Remettant en cause ses capacités d'agent, son intégrité et son allégeance à l'équipe – clairement en lien avec les mensonges dont il les abreuvait depuis des années. Un bon point pour elle, juste retour des choses. A ses yeux il était un traître. Alors elle en deviendrait une à son tour. La loi du talion: œil pour œil.
Et tout cela avait débordé, tombant dans une spirale infernale que ni lui ni elle ne maîtrisaient plus. Les menaces de l'israélienne d'une mort lente avec son coup papier ou une petite cuillère n'étaient plus de l'ordre de la plaisanterie. Et le dernier pas n'était plus qu'une question de temps avant d'être franchi.
Le retour de Gibbs avait calmé un peu tout ça mais c'était trop tard. Il n'y avait plus aucune confiance, aucune estime entre eux. Toujours à attendre le prochain coup de l'autre, à essayer de le contrer en prenant les devants. Pas de retour possible. Le terrain resterait miné jusque l'un d'entre eux cède, c'est-à-dire s'en aille. Disparaisse.
Il y avait une incompatibilité d'humeur, pour joliment décrire leur relation. Même si personnalités antagonistes au bord de l'homicide était plus approprié.
L'arroseur arrosé.
Il en était le principal responsable.
Et même si c'était là quelque chose qu'il avait vu venir dès le début, même s'il avait émis mainte réserve à cette entreprise, ça ne le touchait pas moins. Ca ne le blessait pas moins. Car les attaques étaient devenues personnelles.
Et personne n'avait été là pour le défendre. Pas Ducky qui s'était renfermé dans sa propre colère et douleur.
Pas McGee qui au contraire s'était joint à la jeune femme.
Quant à Abby. Elle ne lui avait jamais réellement pardonnée d'avoir pris la place de son renard gris, quand bien même on ne lui avait pas laissé le choix. Elle le lui avait fait comprendre en refusant de lui parler pendant des jours, en lui mettant sous le nez la photo de leur ancien boss chaque fois qu'il descendait au labo. En lui criant qu'il n'était pas lui, en refusant ses tentatives pour la consoler, et une fois en lui jetant à la figure le cafpow qu'il était descendu lui apporter. Leur relation n'était plus la même il n'avait pas pu oublier, et quelque part il ne lui avait pas pardonné.
Gibbs ? Il ne voulait pas penser à l'homme pour l'instant. Ni même jamais.
Une page se tournait en même temps que l'imprimante crachait le formulaire attendu.
Il saisit ce dernier, le parcouru rapidement des yeux, combla les trous laisser blancs, le data et signa et d'un pas rapide le déposa sur le bureau de Cynthia. Ainsi Vance pourrait l'avoir lundi à la première heure comme il avait été convenu entre eux.
Son travail ici était terminé.
Et sans se retourner il grimpa les marches qui le rapprochait à chaque pas un peu plus vers le dehors, vers cette liberté retrouvée qu'il s'était aménagée.
Il était tout juste 8h30. La ville se réveillait à peine en ce jour dominical. Les vitrines des magasins s'illuminaient de mille feux, à celles qui reflèteraient le mieux le faste de la fête à venir. Noël. Et le champ de bataille qu'elle provoquait. La ruée vers les magasins. Les enfants à accompagner au centre commercial voir le père-noël. La préparation du réveillon parfait que chacun a en tête mais qu'on ne parvient jamais à totalement concrétiser. Les emplettes de dernières minutes. Le cadeau pour une belle-mère qu'on déteste.
Un rire derrière lui retentit mais quand il se retourna il ne trouva personne. Il avait dû rêver, ou peut-être était-ce simplement le vent qui avait fait tinter les boules et autres décorations sur le gigantesque sapin qui ornait la place, transformée en patinoire pour l'occasion.
Il reprit sa route quand une nouvelle fois un rire cristallin résonna derrière lui; comme quelques secondes auparavant il se retourna de rechef mais son regard ne se posa que sur la rue presque déserte, en dehors d'un promeneur et de son chien. Celui-ci le regardait un sourire aux lèvres et les yeux brillant d'amusement. Il leva ses deux mains devant lui en secouant la tête sans se départir de son sourire, ça ne venait pas de lui.
Au hochement de sourcil de Tony il désigna discrètement de la tête le porche renfoncé d'un immeuble.
Curieux Tony attendit quelques instants et soudain vit apparaître une petite tête blonde, un garnement de huit-neuf ans qui lorsqu'il se rendit compte qu'il était découvert fit une petite moue boudeuse, lui tira la langue et s'enfuit, emplissant une nouvelle fois la rue de son rire enfantin.
L'innocence de la jeunesse pensa Tony en souriant à son tour.
Et brusquement il replongea dans cette enquête dont il venait juste de rédiger le rapport. Et là où il avait réussi tout-à-l'heure, avec les plus grandes difficultés du monde, à rester détaché et objectif, relatant froidement les faits, il se sentit envahir par une nouvelle vague d'émotion.
Et soudain tout autour de lui ne le renvoyait plus qu'à ça. L'enfant à l'instant. Ses mains qu'il avait oublié de ganter une fois sortie du bureau fédéral et qui, maintenant glacées, lui rappelait ce petit corps qu'il avait tenu contre lui des heures durant dont l'espoir de lui redonner un semblant de chaleur, quelques couleurs, même s'il savait être trop tard.
Et même ce sapin tout illuminé. Là. Ce sapin comme il y en aurait dans chaque maison, si ce n'était déjà fait, autour duquel les enfants courraient, s'esclafferaient, impatient d'y trouver les paquets enveloppés avec soin par les elfes du père-noël. Ignorant que cette année dans une autre maison, peut-être celle juste à côté, des cadeaux resteraient à jamais dans le placard où ils avaient été dissimulés. Cette année il n'y aurait pas de joie et d'exclamation, juste les pleurs d'une mère ayant perdu sa petite fille. Cette année il n'y aurait pas le doux arôme du chocolat pour réveiller l'enfant en ce jour sacré. Cette année il y aurait juste des fleurs, déposées sur une petite tombe bien trop grande pour son réceptacle, bien trop noir et froide pour le petit ange lumineux et joyeux qu'elle avait été.
Et de ça il ne pouvait s'empêcher de se sentir responsable.
Un coup de vent plus violent fit tomber son écharpe. Qu'il ne ramassa pas.
Il continua à avancer, à petit pas d'abords puis prit des foulées de plus en plus grandes. Jusqu'à finalement se mettre à courir. Jusqu'à l'intersection où il tourna à gauche. Jusqu'à cette autre rue plus loin où se tenait un fleuriste qu'il savait être ouvert. Celui qui vendait de belles roses noires. Cette boutique dont il refusait de donner l'adresse à sa gothique préférée. Même s'il est vrai qu'il n'en connaissait pas d'autre. De gothique.
Cette boutique qu'il n'atteint pas, sa route ayant croisé celle d'un cycliste qu'il n'avait pas vu venir, et il se retrouva projeté sur le bas-côté de la route.
Tu n'es qu'un raté qui finira dans le caniveau, sans personne dans ta misérable vie, lui avait dit son père quand il l'avait déshérité voilà plus de vingt ans.
Sa prédiction avait fini par se réaliser. Tony adressa une rapide prière au ciel pour qu'il ne l'apprenne jamais. Cela ne lui ferait que trop plaisir.
Une main tendue entra brusquement dans son champ de vision. Le cycliste de tout-à-l 'heure, un grand dégingandé d'une vingtaine d'années, de ce que l'on rencontre lors de manifestations Greenpeace au vu de son style vestimentaire.
Le cycliste donc était penché au-dessus de lui, l'air inquiet, et lui tendait la main.
Il fit rapidement un inventaire, pas de douleurs ou de vertiges. Pas de fractures non plus à première vue. Sa tête n'étant pas pour une fois entrée en contact avec quelque surface dure que ce soit aucun risque de commotion. Ses mains qu'il avait instinctivement placées derrière lui pour amortir la chute étaient quelque peu ankylosées, l'une d'elle était égratignée au niveau de la paume et du petit orteil, mais il survivrait. La seule partie quelque peu amoché en lui était sa fierté. Quel drôle de spectacle il devait montrer. Il était à présent trempé. Les fesses dans l'eau sale et malodorante collectée par la rigole. L'air hagard, les yeux levés au ciel.
Il secoua la tête pour reprendre ses esprits mais surtout pour se forcer à bouger et finalement accepta l'aide de l'autre homme pour se remettre sur pieds. Il tenta de retirer les feuilles mortes et autres saletés qui s'étaient prises dans son manteau mais de toute évidence celui-ci était perdu, irrémédiablement abimé. Il ne lui restait d'autre option que de le jeter. Ou pas, ce n'est pas comme s'il lui restait des apparences à préserver. C'était son père le riche homme d'affaire New-Yorkais. Lui n'habitait qu'un deux pièces dans un quartier populaire de Washington DC.
Le cycliste continuait à le regarder d'un drôle d'air, comme si une seconde tête lui avait poussée.
- Je vais bien ! C'est de ma faute je ne regardai pas où j'allais.
Il sortit son portefeuille, en sortit quelques billets de vingt dollars qu'il planta dans la main de l'autre.
- Pour les réparations de votre vélo
Et se remit en mouvement sans demander son reste.
Mais il n'arriva pas jusqu'au fleuriste.
Pour la simple et bonne raison qu'il n'y avait plus de fleuriste.
Ce n'est pas possible ! J'y suis encore retourné le mois dernier pensa-t'il. Ou était-ce le mois d'avant ? Ou celui encore avant ? C'était pour l'anniversaire d'Abby. Non pas possible celui-ci était en avril et on était fin novembre. Il y était surement revenu depuis. Pour une célébration quelconque, même s'il ne se rappelait plus laquelle.
- Le vieux Donovan est mort il y a six mois, fit une voix derrière lui
Il se retourna et se retrouva une nouvelle fois face au cycliste.
- C'est bien le fleuriste que vous cherchez c'est ça ?
- Comment est-ce possible commença Tony avant de s'interrompre confus.
- Crise cardiaque. Il fermait la porte de la boutique quand il s'est effondré comme une souche. 62 ans. Il n'aura même pas profité de sa retraite le pauvre vieux.
A 62 ans on est pas un fossile non plus faillit lui répondre Tony mais préféra s'abstenir. A quoi bon ! Il ne le reprit pas non plus sur son erreur d'interprétation quant à sa confusion et son interrogation. Ce n'est pas comme si ça le concernait.
- Savez-vous où je pourrais en trouver un autre? demanda-t'il à la place, sans réelle conviction.
Il n'eut pas tant fini sa phrase que déjà l'autre sortait son téléphone et pianotait comme un dératé. Ah ces jeunes et la technologie. Ils se prenaient pour les rois du monde sous prétexte qu'il leur suffisait de presser deux trois touches pour tout connaitre, tout planifier, mais enlevez la leur des mains et ils étaient capable de se perdre entre deux arbres. Sans rire.
- Il y en a une à trois rues d'ici mais elle n'ouvrira que dans trente minutes.
- Merci
Et il se mit à marcher dans la direction que l'autre lui avait indiquée du doigt.
- Eh man ! Si je t'ai couru après c'est pour te rendre ton argent. Ma bécane elle a rien. Les freins étaient déjà morts.
P'tit con. Les accidents ça n'arrive pas qu'aux autres. Tu veux finir entre quatre planches c'est ça ?
Une fois encore il garda le silence. Il n'était pas le mieux placé pour faire la morale après tout, lui semblait avoir pris l'habitude de se jeter à tout va sous les deux roues dernièrement.
- Je n'en ai pas besoin. Gardes-le ! Jettes-le ! Fais-en ce que tu veux je m'en fous.
- Eh ben ! Vous êtes bizarre vous.
- Tu n'as pas idée. Joyeux noël.
Et il s'éloigna sans attendre son reste. Faites qu'il lui foute la paix. Il n'avait pas besoin d'un gars cherchant à réaliser son quota d'actes charitables à ses dépens. Il n'était pas encore tombé si bas pour inspirer de la pitié. Si ?
Il voulait être seul bon sang. Le bon samaritain, la dévote en quête d'âme perdue à sauver, Dieu, Gibbs. Qu'il lui foute tous la paix.
Il n'avait pas besoin d'eux.
Pas là où il se rendait. Il devait le faire seul. Y aller seul. C'était sa pénitence.
Les autres ne comprenaient pas ce besoin il le savait. Pas Abby ni McGee du moins. Ducky, peut-être. Il n'en avait jamais discuté avec lui. Gibbs, oui, autrefois. Ziva ? Elle ne chercherait pas et lui ne lui dirait rien. Plus maintenant alors qu'ils se saluaient à peine.
Mais ça lui était égal à présent.
Ceux que les autres pouvaient penser.
Pour l'instant, à cette minute, la seule chose importante était là où il avait prévu de se rendre.
Après avoir acheté des fleurs.
.
Il était à peine 9h quand il franchit le lourd portail en fer du cimetière. Dans le ciel de lourds nuages s'amoncelaient, menaçants.
Et là-bas, au bout de l'allée, entourée par ses semblables, se trouvait la tombe de Kate.
.
Il était là depuis une dizaine de minutes quand un bruit de pas derrière lui attira son attention brièvement, mais il ne se retourna pas. Il n'était pas plus curieux que ça de savoir qui venait troubler son instant de communion avec son ancienne partenaire.
Une main s'abattit violemment sur son épaule, le faisant involontairement sursauter.
- Qu'est-ce que tu fous là DiNozzo ? Tu sais pertinemment que tu n'y es pas le bienvenu !
Un homme à la carrure de quaterback se tenait dans son dos. Nul besoin de se retourner il pourrait reconnaîte cette voix n'importe où, chargé de grief, de douleur et de colère. Tellement de colère.
Contrairement à ce que disait l'adage le temps ne soignait pas forcément toutes les blessures. Les cicatrices qu'elles laissaient pouvaient être tout aussi douloureuses. La seule différence était que ces dernières restaient invisibles, cachées aux yeux des autres. Mais elles étaient tout aussi réelles.
Elles l'étaient pour l'homme derrière lui. Cet homme qu'il avait croisé à plusieurs reprises dans le passé, bu quelque bières avec, discuté de tout de rien mais surtout de la personne allongée là. Kate.
Ryan.
Ryan qui s'était trouvé à cet endroit précis quelques années auparavant, sa mère tremblante dans ses bras, à regarder le cercueil qui s'enfonçait en terre tandis que le prêtre récitait ses bénédicités.
Ryan qui lui avait fait signe de le rejoindre sous le grand orne après la cérémonie et qui sans signe annonciateur lui avait mis son poing dans la figure.
Ryan dont les larmes silencieuses coulaient sur les joues, accentuant par-là la souffrance qui déformait ses traits mais aussi la colère.
Ryan dont les mots resteraient à jamais gravés au fer rouge dans son esprit. Y laissant une cicatrice, la plus douloureuse de toutes.
.
- Je t'avais laissé ma petite sœur, je t'avais fait confiance et elle est morte. Tu avais promis ! lui hurla-t'il au visage.
- Je suis désolé !
- Désolé ? Tu es désolé? Tous les regrets du monde ne la ramèneront pas ! Tu n'as peut-être pas appuyé sur la détente mais elle est morte à cause de toi. Sans toi ni Gibbs elle serait toujours attachée à la garde personnelle du président. Personne ne tire plus sur un président de nos jours.
« Sans toi elle ne serait pas restée plus de six mois. Sans toi et la gothique.
Elle nous racontait tout. Comment tu l'as faisait rire, comment tu manifestais de la vie dans cet univers de mort qui était le vôtre. Ton soutien, ta fidélité. Ta façon de te mettre entre elle et Gibbs, de la protéger de son caractère.
Et toutes vos petites querelles, vos chamailleries qui lui donnait l'impression d'être parmi nous, sa famille. Tu étais devenu son meilleur ami, son frère de substitution celui avec qui elle se sentait en confiance, en sécurité, et pouvait tout raconter.
Elle t'aimait. Elle t'aimait tellement. Elle aurait défié le monde entier, même votre boss, tout pourvu que tu ne sois pas blessé ou malheureux. Mince ! Elle a préféré risquer attraper la peste plutôt que de t'abandonner.
Et toi qu'as-tu fais ? Tu as laissé ce terroriste nous l'enlever, sans même bouger le petit doigt. Tu es responsable. Elle est morte à cause de toi. Tu as autant son sang sur les mains que ce monstre. »
- Le visage.
- Quoi ?
- Non rien.
Et Gibbs les avait interrompus. Il l'avait vu se raidir et serrer les poings à la vue de sa pommette gonflée qui devait avoir pris une teinte quelque peu violacée. Sentant son patron prêt à entrer en mode protecteur, entendez par là furibond et belliqueux, il lui avait posé la main sur le bras, avait hoché doucement la tête de gauche à droite et avait désigné du menton Abby, Ducky et McGee qui les attentaient près des voitures. Le tout sans jamais le regarder. Sans une parole prononcée. Il ne voulait pas qu'il sache que les mots de Ryan avait fait mouche. Que ces paroles avaient trouvé un écho avec ce qu'il pensait déjà au préalable.
Et tandis qu'ils s'éloignaient il entendit la voix de Ryan leur interdire de remettre les pieds ici. Ils n'y étaient pas les bienvenus.
.
Et pourtant là il se trouvait. Et comme trois ans auparavant le frère de Kate lui tenait compagnie, si on peut décrire les choses ainsi.
La vie était vraiment ironique. Cela avait débuté avec Ryan et ça se terminait avec lui. Le début d'une déchéance et la fin d'une vie.
- Ne t'inquiètes pas je m'en vais. J'étais juste venu lui faire mes adieux !
- Pourquoi, tu vas mourir ? répondit sarcastiquement le frère de Kate.
- Quelque chose comme ça, lui répondit-il pensif.
- T'as pas changé, toujours aussi sibyllin, répondit l'autre homme, plus calme cependant, légèrement déconcerté.
- Si tu savais !
- Ca ne m'intéresse pas non. Tout ce que je veux c'est que tu t'en ailles. Ma mère et ma sœur ne vont pas tarder à arriver, je préfèrerai qu'elles ne te voient pas ici, ça rajouterait à leur douleur.
Comprenant le besoin protecteur qui animait le frère de Kate à préserver le reste de sa famille il se redressa doucement après avoir une dernière fois caresser le nom gravé dans la pierre
- Adieu Kate ! Veilles sur eux.
Puis se retourna, faisant face ainsi pour la première fois à l'autre personne :
- Au revoir Ryan.
- Tony !
- Anthony ! C'est Anthony maintenant.
Et sur ces derniers mots il s'éloigna.
Et marcha.
Loin de tout ça.
Vers cet endroit où l'attendait un Gibbs impatient, même s'il l'ignorait.
Ouf ! Je ne pense pas n'avoir jamais écrit un chapitre aussi long. J'ai eu pas mal de difficultés à écrire la rencontre avec Ryan mais la boucle est bouclée. Pas de gros coup d'éclat non.
Alors avant qu'on me jette des pierres oui je sais que Ziva n'est absolument pas comme ça. Pour tout dire je l'apprécie même beaucoup, mais j'avais besoin de réellement diaboliser quelqu'un et après avoir tiré à pile ou face c'est sur elle que s'est tombée.
Le prochain chapitre est celui que beaucoup d'entre vous attendent : LA CONVERSATION entre Tony (Anthony plutôt) et Gibbs. Et pas par téléphone ou petits mots, ou derrière une porte. Non non c'est le face-à-face que je repousse depuis si longtemps.
Enfin j'ai pour objectif de finir cette histoire avant la fin de l'année. Dans cette optique plusieurs chapitres sont déjà écrits. Ne soyez pas étonné donc si les publications se rapprochent.
