Le cœur de Gibbs se serra dans sa poitrine. Une douleur qu'il n'avait pas ressenti depuis longtemps, pas depuis qu'il avait appris ou réapprit la mort de sa famille sur ce lit d'hôpital, le saisit.
Et il se leva et se dirigea vers son agent.
Il voulait le saisir, le prendre dans ses bras, lui dire que ce n'était pas vrai, qu'il avait tort, que c'était lui l'idiot pour ne pas avoir su regarder, pour l'avoir fait souffrir. Qu'il n'avait aucune excuse.
Avec hésitation il leva sa main, ne sachant comment ce geste serait interprété, surtout après ces dernières révélations.
- Ne me touche pas ! lui cracha son agent au visage.
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Pov Gibbs
La violence contenue dans le regard vert émeraude et le poison dans la voix de Tony le fit reculer. Jamais il ne l'avait vu comme ça. Il n'y avait pas d'attitude défensive dans la posture de l'italien. Juste celle de quelqu'un prêt à passer à l'attaque. A en démordre.
Alors pourquoi ne pouvait-il détacher son regard de celui de son agent. Il savait que cela ne ferait qu'envenimer l'état d'esprit de son agent, accentuer la tension déjà palpable.
Et il ne savait comment la dissoudre si ce n'est en claquant Tony.
Il savait aussi que ce serait là une très mauvaise décision.
Il se faisait l'effet d'être une girouette qui évoluait au gré du comportement et de l'humeur de son second.
Il lui fallait gagner en constance.
En professionnalisme.
En calme aussi.
Reprendre le fil de la conversation.
Mais avant tout changer de sujet. Mettre ce qu'il venait d'apprendre quelque part pour pouvoir y revenir plus tard, quand les choses se seraient arrangées un peu.
Quand Tony serait apte à entendre la vérité. Celle du cœur. Qu'il ne prendrait pas toutes les paroles venant de lui comme trompeuses ou pernicieuses.
Il se força à relâcher ses muscles, à se détacher du regard de braise de Tony et se prépara à retourner vers le canapé quand ses yeux tombèrent sur le sol de la chambre laissée entre-ouverte.
Ce qu'il y vit l'étonna. Le perturba.
-Tu pars quelque part ?
- Rien qui ne te concerne !
- Tony
- Non
- Tony
- Il n'y a plus de Tony, il n'existe plus ! explosa l'italien, perdant patience pour la première fois de la soirée.
Ce qui ne sembla pas plaire au jeune homme qui fit des efforts visibles pour se reprendre et poursuivre plus froidement :
- Toi et les autres vous en êtes assurés. Ce boulot s'en est chargé.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que tu insinues ? Expliques-toi !
Il n'aimait pas ce qu'impliquait cette dernière remarque. Il détestait ne pas la comprendre. Il voulait des explications logiques et pas ces quelques mots sibyllins et vides de sens. Et si terriblement alarmistes et effrayants de par leur connotation absolue.
Et une fois encore Tony refusa d'entrer dans ses expectatives.
Refusa de coopérer.
De communiquer réellement.
- Je vais prendre deux trois semaines de repos, m'éloigner de tout ça.
- Tu ne peux pas, pas comme ça, pas après ça ! Réponds-moi bon sang.
- Qui a-t'il à discuter ou à ajouter qui n'a pas été dit! Je pars. Point à la ligne.
- C'est pas possible ! Je refuse !
- Rien n'est impossible agent Gibbs, c'est la première chose que tu m'as appris. On peut tout faire si on s'en donne les moyens, tout problème a sa solution.
- Je parlais des enquêtes, pas d'un quelconque souci existentiel.
- C'est pourtant ce que tu as fait toi, répliqua son agent avec pragmatisme.
Il n'aimait pas du tout l'endroit où allait cette conversation.
- Mexico, souffla-t'il doucement.
- Mexico oui !
- C'était différent.
- Si tu le dis.
- C'était totalement différent, poursuivit-il sur la défensive.
Il se sentait prêt à sortir les crocs, comme à chaque fois qu'on pointait une maladresse de sa part, un instant de faiblesse.
Mexico avait été une étape obligée à ses yeux, en ce qui concernait le fond du moins, la forme elle avait été une gigantesque erreur. Les choses auraient dû se passer différemment, il en était pleinement conscient maintenant mais que pouvait-il y faire. Ce qui était fait ne pouvait être défait.
- Bien sûr que ça l'était. Différent. C'était de Jethro Leroy Gibbs dont il s'agissait ! Avec toi c'est faites ce que je dis pas ce que je fais. Mais qu'importe, les faits sont là et comme toi je mets l'équipe devant les faits accomplis : je pars quelque temps, et vous … tu n'as rien à dire. Tu as perdu ce droit.
- Tu te trompes, ça devient de mon ressort, de mon droit quand je me retrouve avec un homme en moins ! J'ai une équipe à diriger, à protéger. Je ne vais pas la mettre en danger dès qu'un de ces membres se montre un peu capricieux et a des vagues-à l'âme.
Il se savait minable sur ce coup-là, et totalement injuste, le second B de son nom se manifestait. C'est juste qu'il ne savait plus quoi faire, quoi dire pour faire entendre raison à son agent.
Il attendit une nouvelle explosion, une réaction de prestance ou d'agacement de la part de Tony, mais elle ne vint jamais.
Juste ce sourire, calme et détaché qu'il avait une nouvelle fois envie d'arracher du visage de son agent.
- Capricieux hein ? Alors vois les choses comme ça si tu préfères : j'ai des jours de congés à prendre. Ce serait bête de les perdre.
- Tu te les feras payer.
- Non ! Je vais les prendre Gibbs, que ça te plaise ou non
- Je refuse
Il détesta l'attitude goguenarde que prit soudain Tony. A la fois railleuse et mauvaise. Et se prépara pour le coup à venir, ou du moins tenta.
- Désolé, pas ta décision à prendre. Vance. Et il est d'accord. Tu sais finalement il est humain. Je n'ai même pas eu à lui donner les raisons. Il les connaissait déjà. Vraiment observateur notre directeur ! Bon ok la scène d'hier a dû le conforter dans ses idées, mais quand même…
Comment … comment Tony avait-il osé ! Il avait délibérément squeezé son autorité.
Ça n'allait pas se passer ainsi.
Il irait voir Léon demain à la première heure pour rectifier tout ça. Mais en attendant :
- Et je peux les connaitre moi ces raisons ?
- Tu pourrais. Non tu devrais ! lui répondit Tony en souriant. « Les connaitre je veux dire, en avoir conscience. Tu es le boss après tout. Tu sais tout, tu vois tout. Légende urbaine que cela. Tu es aussi aveugle que les autres. Aussi ignorant.
- Tu cherches à me mette en colère DiNozzo ? grinça-t'il.
- Ça marche ? lui demanda son second en ricanant.
Son sang se mettait doucement à bouillonner. Une douce fureur prenait peu à peu place en lui et le pire est qu'il ne cherchait plus réellement à la dominer.
Le Tony en face de lui le poussait à bout. Et bien soit, mais qu'il ne vienne pas se plaindre par la suite. C'est lui qui l'avait voulu.
- Et à te mettre face à tes responsabilités aussi.
- si tu as quelque chose à me dire dis-le qu'on en finisse !
Et soudain il fut submergé par le besoin de frapper son agent, surtout quand une lueur malicieuse empli le regard de l'autre.
Il s'amusait à ses dépens le bougre. Tout ça n'était qu'un jeu pour lui.
- Hin hin ! C'est toi qui voulais me parler c'est pour ça que tu es ici non ? Si la tournure de notre conversation ne te plais pas tu sais où est la porte. Tu as su la trouver l'autre jour quand tu t'es introduit chez moi. Belle violation de domicile par ailleurs.
Cette foi Gibbs ne parvint pas à maitriser ses mains qui s'animèrent brusquement d'une vie propre, non pas qu'il aurait réellement cherché à les retenir s'il avait été concerté, pour être franc.
Il lui assena un coup à l'estomac, coupant ainsi la respiration de son agent qui se plia en deux, avant de le saisir par les deux bras et de le plaquer violemment contre le mur, faisant trembler celui-ci. Il allait lui faire passer l'envie de se foutre de lui. Et quand il en aurait terminé il lui remettrait un peu de plomb dans la caboche.
- Et agression physique par-dessus le marché, hoqueta le jeune homme qui cherchait toujours à reprendre son souffle.
« Tu sais que je pourrais porter plainte ? ajouta-t'il, un rictus provocateur toujours accroché à ses lèvres, le regard limite victorieux, ce qui eut le don de majorer son besoin de violence à l'égard de l'italien.
- Qu'est-ce que tu attends ? lui cracha-t'il au visage, en articulant chaque syllabe, une lueur meurtrière dans les yeux.
Tout doux.
Doucement Jethro.
Voilà qu'il commençait à entendre la voix de Ducky. Peut-être aurait-il dû lui demander de venir.
Fin pov
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- Que tu me lâches pour commencer, fit remarquer Tony imperturbable. « Difficile de saisir un téléphone quand on a les bras maintenus. Ça pourrait se montrer utile avec les gens quand on les arrête. Oh suis-je bête c'est à ça que sert les menottes. »
Et comme ça Gibbs le relâcha sans pour autant reculer, une lueur de défi dans les yeux.
Il pouvait être deux à jouer.
Tony fit un pas sur le côté, se tourna et se dirigea vers la pièce du fond, sa chambre.
- Mon portable est dans ma valise. Je reviens.
Ce qu'il fit une minute plus tard, le téléphone à l'oreille.
Minute qui avait permis au plus âgé de retrouver un peu de son calme également.
- Dans dix minutes. Très bien. Je vous attends.
Et il raccrocha.
- Qu'est-ce qu'on fait en attendant, demanda le chef d'équipe. Les flics il pouvait s'en charger, ce n'est pas ça qui l'inquiétait outre mesure, Tony par contre.
- En ce qui te concerne tu fais comme tu veux. Tu pars, tu restes, tu te mets à l'aise. Ce n'est pas comme si ce que je te disais pouvais avoir la moindre influence. Moi … j'attends.
- Tu ne m'as toujours pas répondu. Tu pars quelque part ?
- Ben faut dire qu'entre ton poing dans le ventre et ta manifestation de mâle alpha …
-Tony, je suis sérieux. Où penses-tu partir ?
- Désolé. Et pardonnes-moi ce manque d'inspiration, mon dictionnaire de répliques est rangé avec mes autres affaires, aussi je te répondrais de la même façon que tout-à-l'heure : ça ne te concerne pas. Rien de ce que je fais avant et après le boulot ne sont plus tes affaires.
- Tony !
- Et si tu n'es pas content vires-moi
- Bon sang DiNozzo crois-tu que c'est ce que je veux ?
- Je ne sais pas ! A toi de me le dire !
- Tu n'es pas sérieux !
- Alors voyons, dit-il en comptant sur ses doigts, « les perpétuelles remontrances, les engueulades pour un oui pour un non, les basses besognes que je me coltine, les journées sans que tu ne m'adresses une seule fois la parole, celle où je n'existe tout bonnement pas. Tu veux que je continue ? La liste est longue. On en aurait pour la soirée, et je n'ai que quelques minutes devant moi ! Alors est-ce que je suis sérieux ? Non, je ne pense pas que tu cherches à me virer tu l'aurais fait dès le début. C'est plus vicieux. Je pense que tu veux que ce soit moi qui parte, pour une nouvelle fois pouvoir tout me mettre sur le dos. Saint Gibbs. Oublier surtout ce que le deuxième b signifie. Mais vois-tu le deuxième z à mon nom ne signifie pas zélé. »
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Pov Gibbs
Ça ne pouvait pas être vrai. Il savait que les choses allaient mal entre eux mais surement pas à ce point.
Oh qui cherchait-il à tromper ! Bien sûr que ça allait mal, et il savait qu'ils avaient à peine effleuré le problème. Pourquoi alors ne put-il s'empêcher de demander :
- C'est vraiment ce que tu crois?
Il tendait vraiment le bâton pour se faire taper dessus.
Mais il restait aussi l'espoir, celui qu'on disait faire vivre, et avancer.
- Qu'est-ce que je gagnerai à te mentir ?
Mais que pouvait l'espoir contre l'indifférence et la révolte.
Quelque chose de son désarroi, de sa tristesse dû filtrer car brusquement et contre toute attente le visage de son agent s'adoucit.
Accentuant ainsi ses traits fatigués.
Et pour la première fois depuis qui sait combien de temps il regarda, regarda vraiment son agent. Comment avait-il pu passer à côté de tant de choses. Les joues creusées, les traits tirés, les petites rides au coin des yeux, ces mêmes yeux éteints sans aucune lueur de vie pour les éclairer, la pâleur d'une peau naturellement hâlée, les épaules qui autrefois musclées et droites à présent fines et affaissées, la silhouette presque amaigrie devant lui sur laquelle flottaient des habits une à deux taille trop grands. C'était une ombre qui se tenait là près de la porte. Comment lui, comment les autres n'avaient-ils pu rien remarquer. Et ils travaillaient dans une agence fédérale. Qu'est-ce que cela voulait dire d'eux.
- Tout ça est en train de me bouffer Gibbs, ajouta son agent, avec un désespoir qui lui broya le cœur. « Et comme tu l'as dit l'alcool et les médicaments ne sont pas le remède, juste un dérivatif. Un écran de fumée. Un dangereux. Je devrais le savoir, d'expérience. C'est la porte de sortie prise par mes parents »
Fini la bravade, l'attitude provocatrice et joueuse, la colère aussi avec ces propos accusateurs.
Tout cela avait laissé place à la détresse, à la souffrance, et à quelque chose que Gibbs ne voulait pas qu'il ressente, pas en ce moment : de la culpabilité
Mais Tony ne savait pas lire dans sa tête, même s'il donnait l'impression parfois de ne pas en être très loin.
Et puis rien ce soir n'allait comme il le voulait.
Alors pourquoi serait-ce différent cette fois-ci ? C'est donc sans surprise et avant qu'il ne puisse l'en empêcher que Tony déversa sa culpabilité :
- Je m'excuse pour ce que je t'ai dit hier. C'était déplacé et cruel. Je n'aurai pas dû mettre Shannon et Kelly sur le tapis. C'était bas et j'en suis désolé.
- Pourquoi l'avoir fait alors ? ne put-il une fois encore s'empêcher de demander
- Je souffrais. La mort de cette gamine m'a vraiment remuée. Et c'est comme si personne en dehors de moi ne s'en souciait. Vous étiez tous là à courir après les mauvais, toi après moi pour m'empêcher de me faire tuer, merci d'ailleurs, mais personne pour rester auprès d'elle, pour ne serait-ce que la recouvrir.
- Les vivants passent avant les morts DiNozzo. Tu le sais bien !
- Je sais, ajouta Tony avec une infinie tristesse, « mais qu'est-ce que je ne donnerai pas pour que ce ne soit pas le cas, ne pas avoir cette expérience. »
Et il le vit baisser la tête vers le sol, les yeux cachés par ses cheveux, non laqués pour une fois, il le vit se replier davantage, vers un endroit qu'il ne connaissait que trop bien lui-même, un endroit qu'il ne souhaitait à personne, pas même à son pire ennemi. Les abysses du cœur. L'absence de croyance, en l'autre, en ce monde, en la vie.
Et une nouvelle fois il eut envie de le prendre dans ses bras. De le bercer. De lui mentir en lui laissant croire que tout allait s'arranger, que la vie était au final un beau conte de fée.
C'est alors que l'interphone sonna.
Fin pov
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L'interphone sonna.
Ce qui sembla réveiller Tony, le tirer de ses sombres pensées.
- Mon taxi est arrivé. Je dois y aller. Fermes la porte en partant veux-tu ! Oh une dernière chose pourrais-tu sortir la bouteille de whiskey de là où tu l'as caché et la remettre dans le bar s'il te plait !
Et après avoir été cherché ses affaires il se dirigea vers la porte.
C'est alors que Gibbs l'interpella:
- Ce n'est pas comme ça que je voyais notre conversation. Je pensais … je voulais …
Et il s'interrompit les yeux dans le vide. C'était confus. Il ne savait plus lui-même ce qu'il avait cherché à accomplir en venant ici. Juste que ça avait dérapé. Que des choses avaient été dites et faites, sur lesquelles il faudrait travailler. Qu'ils avaient atteint un point de non-retour et que pour pouvoir avancer, pour pouvoir continuer à travailler ensemble ils allaient devoir y mettre du leur, ne plus se cacher, déverser, dire la vérité, bonne ou douloureuse, harmoniser leur rapport et enfin pardonner. Se pardonner aussi.
- Quoi ? Que pensais-tu qui allait surgir de tout ça, un nouveau départ ? L'absolution ? Un renoncement et une abnégation? demanda doucement son agent, épuisé.
- Non, non … rien de tout ça … enfin je crois ! lui répondit-il sur le même ton. Avant d'ajouter d'une voix lasse, presque un murmure :
- On peut arranger tout ça n'est-ce pas?
- Je l'ignore. Mais pas ce soir non. Trop tôt.
Ou trop tard.
Mais aucun des deux ne verbalisa cette pensée qui pourtant leur traversa l'esprit.
- Et ce ne sera plus jamais comme avant non plus, termina Tony d'un ton à la fois nostalgique et confiant.
Et pour marquer le geste à la parole il se pencha et attrapa la poigné de sa valise avant d'ouvrir la porte.
- Tu oublies ton téléphone, lui dit-il tout en désignant de la tête l'appareil qui trainait sur la table.
- Je n'en aurai pas besoin, pas tout de suite, pas là où je vais.
- Règle n°3 (**)
- Règle n°1, rétorqua son agent doucement, la main sur la poignée, avant de s'éloigner, avant de s'en aller vers l'inconnu.
- Je suis désolé, murmura-t'il dans le vide, sans personne que lui-même pour les entendre, ces trois petits mots qu'il aurait dû dire bien plus tôt.
Règle 42, lui souffla une petite voix dans sa tête.
La même règle qu'il savait son agent suivre en ce moment. Il l'avait bien, trop bien formé.
…
A suivre
* 18 décembre 1865 : date de l'abolition de l'esclavage aux Etats-Unis
** règle n°3 : ne jamais être injoignable
Règle n°1 : ne jamais trahir son équipier, ne jamais se foutre de son équipier
Règle n°42 : ne jamais accepter les excuses de quelqu'un qui vous trahi
