Chapitre IV
De l'eau, de l'eau !
Dans la voiture, Tony et moi roulons au rythme de son I-Pod. Nous nous connaissons depuis quatre ans, je ne devrais donc plus m'étonner de ses goûts en matière de musique. Pourtant il arrive encore à me surprendre…Il reprend à tue-tête « Le petit bonhomme en mousse » et je n'ai qu'une envie, qu'un éléphant surgisse de nulle part et nous charge jusqu'à ce que mort s'en suive. Au bout d'une dizaine de minutes à invoquer une tempête magnétique qui anéantirait son mp3, nous arrivons en vue du point d'eau. L'endroit est magique, somptueux. Les couleurs sont si vibrantes qu'elles paraissent irréelles. Comme une touriste, je ne peux m'empêcher de sortir mon appareil photo pour immortaliser ce moment. Tony se moque gentiment de moi. De toutes façons ces photos nous serons utiles dans nos recherches. En voyant l'état en surface de cette nappe phréatique, nous nous rendons compte qu'elle sera difficile à exploiter. Peut-être vaudrait-il mieux chercher à construire un puits au sein même du village ?
Assis sur les berges à esquisser nos premiers croquis, Tony et moi évoquons les possibilités de construire des dérivations, lorsque le bruit d'une voiture en approche nous fait sursauter. Je commence à paniquer lorsque je repense à ce que Lawrens nous a expliqué. En effet, étant le seul point d'eau à des kilomètres à la ronde, cet endroit attire tous types d'animaux sauvages venant se désaltérer. Et qui dit animaux sauvages dit généralement braconniers. Lawrens nous avait prévenus de ne surtout rien tenter face à eux. De ne pas se frotter à eux sous peine de finir empaillés et accrochés au mur à la place de la traditionnelle tête de lion. Le braconnage bien que légalement interdit est monnaie courante dans cette région d'Afrique où il peut rapidement devenir une source de revenus conséquente. Le pays est tellement pauvre et les conditions de vie tellement dures qu'il n'est pas difficile de comprendre leurs motivations. Ça n'excuse en rien la cruauté dont ils font preuve envers les animaux, mais il faudrait être stupide pour ne pas prendre en compte les raisons qui les poussent à agir ainsi. Donc je suis également consciente que ce n'est pas armée de mon Reflex que je vais les faire fuir. Dans l'attente de notre éventuelle mort imminente, nous restons immobiles dans l'espoir illusoire de passer inaperçus. Ces quelques minutes me paraissent durer des heures… Mon angoisse aidant, je dois avouer avoir ressenti un soulagement certain lorsque j'ai pu constater qu'il ne s'agissait que de Jun Ho et de son staff. Soulagement bien vite balayé par une vague de colère. Nom d'un babouin mal luné, qu'est-ce qu'ils foutent ici ?!
Agacée plus que de mesure, je me dirige tête baissée vers les intrus. Fonçant droit sur l'ennemi, je ne quitte pas ma cible des yeux. Aussi déterminée qu'une lionne devant son dîner, j'avance à grands pas vers la joyeuse bande. Mon avancée infernale est stoppée net par une So Eun surgie de nulle part, telle un diable bondissant de sa boîte. Dans ma colère je commence par l'invectiver en français avant de me reprendre et de continuer en anglais.
- Qu'est-ce que vous faites là ?!
- Nous venons filmer. L'endroit mérite d'apparaître dans notre documentaire.
- Mérite ? Mon Dieu… Nous sommes là pour travailler. Vous nous gênez.
- Nous aussi ! Nous sommes là pour travailler. Jun Ho-ssi a accepté de tourner dès aujourd'hui malgré sa fatigue. Nous devons tourner maintenant. La lumière est bonne et ne le restera peut-être pas.
- Certes… Mais nous, nous n'allons pas jouer les naïades dans un documentaire de seconde zone ! Nous cherchons à offrir de l'eau à ces villageois !
- L'ONG a donné son accord. Vous n'avez pas à intervenir, jeune fille !
- Bordel de m…
- Hop là ! Ma caille, on se calme ! Combien de temps allez-vous tourner ?
Diplomate, Tonny prend le relais. Tony, diplomate ? C'est bien la seule fois de ma vie où j'utilise ses deux mots dans une même phrase. J'ai l'impression que la terre tourne à l'envers ! Entre mes sautes d'humeur incompréhensibles, Tony qui devient doux comme un agneau et l'autre bande de snobinards à paillettes, j'ai l'impression d'avoir atterri dans la quatrième dimension ! Furieuse, je me libère de l'emprise de Tony et me dirige vers la berge. Maugréant dans ma barbe en jouant avec la terre de la pointe de mes boots, je n'entends pas approcher Jun Ho.
- Excusez-moi ?
- Oh Mon Dieu ! Tu m'as fait peur !
- Désolé. Vous avez l'air énervé. De nouveau.
- Oui. Ce qui m'énerve c'est votre façon de faire les choses. Pourquoi ne pas venir après que nous ayons fini ? Notre travail est important…
- Savez-vous qui finance ce programme ? Si je viens ici, ce n'est pas pour me faire voir. Mon but, c'est d'intéresser les gens et les mécènes potentiels.
- Et au passage, remonter votre côte de popularité…
- Ma popularité se porte très bien !
- Auprès de la gente féminine, il n'y a aucun doute.
- Quel est le rapport avec ma vie amoureuse ?
- Aucun. Vous faites ce que vous voulez, avec qui vous voulez !
- Vous ressemblez de plus en plus à une mégère jalouse.
- Jalouse ? Avez-vous perdu la raison ?
- Non ma raison se porte à merveille. Je ne pourrais pas en dire autant de la vôtre.
- Ecoutez-moi bien. Vous êtes une épine dans le pied de ce projet, vous et votre équipe de bras cassés.
- Quel est le véritable problème ? Vous ne m'aimez pas, quoi que je dise, pourquoi ?
- Et bien… Parce que… Cette question est stupide ! Je ne vous aime pas, c'est tout !
- Formidable. Je ne vous aime pas particulièrement non plus. Cette question réglée, pensez-vous pouvoir grandir un peu ? Peut-être pourrions-nous ainsi trouver un terrain d'entente et travailler sereinement.
- Attendez ! Vous dîtes que le problème vient de moi ?
- En tout cas, vous êtes celle qui crie le plus fort ici. Vous savez, vous n'avez pas besoin de hausser le ton pour vous faire entendre. Même si vous n'êtes pas bien grande, je vous entends très bien de là-haut.
Il se moque de moi ? Il ose me tourner en ridicule ? Il me fait passer pour la gamine capricieuse de l'histoire. Non mais quel toupet ! Depuis qu'il est arrivé, il se pavane comme un paon orgueilleux ! Ce matin, en arrivant, il portait une chemise Marc Jacobs à environ 300€ ! Oui, ma sœur aimerait travailler dans le luxe, vous vous rappelez ? J'ai vu cette chemise dans Grazzia la semaine dernière. Tout ça pour dire qu'avec 300€, on nourrit une famille pendant plus d'un an ici ! Avant même d'avoir réfléchi à ce que mon corps faisait, j'avais poussé le bellâtre dans l'eau. Fière de moi, je le regarde se débattre, empêtré dans l'eau boueuse, un sourire narquois aux lèvres. J'espère qu'il a bu la tasse et qu'il attrapera la Tourista du siècle ! Les secondes passant, ma conscience totalement atterrée montre des signes de fébrilité, de même que mon air gaillard. Qu'est-ce que j'ai fait ? Je suis complètement cinglée ! Je viens de pousser une personnalité mondialement reconnue dans une mare crasseuse. Oui, mondialement ! Si mes souvenirs sont exacts, il est membre d'un de ces groupes que Laureen affectionne. J'espère que So Eun n'a pas filmé ça ! Sinon je risque d'être interdite de séjour en Corée du Sud jusqu'à la fin de mes jours.
L'idée saugrenue me traverse de courir jusqu'au pick-up pour regagner l'aéroport, direction Paris. Avant d'avoir pu mettre mes plans de fuite à exécution, je vois Min accourir vers Jun Ho pour le sortir de l'eau. Au bord de la crise de nerfs, je suis prise d'un fou rire quasi convulsif lorsque je vois l'allure de l'ex sex-symbol. Il ressemble à un chat mouillé emporté par un torrent de boue. Certes un chat sous stéroïdes. Son T-shirt anciennement blanc, lui colle à la peau, ne laissant plus rien à l'imagination. Ma confiance en moi exulte, elle fanfaronne le pied sur la gorge de la dignité mise à mal de mon ennemi. Elle cesse néanmoins assez vite sa danse de la victoire lorsque je constate qu'il fonce droit sur moi. Il me fixe d'un œil vengeur qui m'indique clairement ses intentions. Le fourbe veut sa revanche, je le sens. Prise d'une tétanie fort malvenue, je ne bouge pas d'un pouce. Je tente, fat que je suis, de l'intimider du regard, ce qui a autant d'effet sur lui qu'une tapette à mouche sur un buffle colérique. Je prie alors pour qu'un piano tombe du ciel et m'enfonce profondément dans la tourbe. Malheureusement les instruments de musique tombent rarement d'un 747 en plein vol. Résignée, je sens donc deux bras me saisir sous les fesses et même si je tente bien de me tortiller, plus par fierté qu'autre chose, je finis les quatre fers en l'air, la tête planter plantée dans la vase, telle une autruche craintive.
Encore un peu désorientée, je n'ai pas le temps de me mettre en colère, qu'un second fou rire me secoue les tripes. Je m'étouffe à moitié, recrachant l'eau croupie qui s'est infiltrée dans ma bouche. Je nous vois tous les deux couverts de boue de la tête aux pieds, lui me regardant de haut, la mine réjouie. Il a l'air plus jeune. Plus détendu. Depuis ce matin, son air glacial et parfait sous tous rapports me tapaient sur le système. Certainement saisi, lui aussi, par l'absurdité de la situation, il glousse en me tendant la main pour m'aider à me relever. La première fois qu'il essaie, la boue a sur moi un disgracieux effet ventouse et je retrouve ma place initiale, les fesses dans l'eau. La seconde fois, toujours à moitié étouffée de rire, je saisis sa main et tire en sens inverse. Ni une ni deux, il choie sur moi tel un pachyderme aviné. J'en aurais ri si je n'avais pas eu la sensation d'avoir perdu trois côtes au passage. Son corps est dur et chaud contre le mien, il électriserait un condamné à mort. Il sent la terre mouillée et le grand air et je remarque que ses yeux sont plus clairs que je ne l'avais imaginé. Le visage maculé de glaise, les lèvres entrouvertes, les yeux rieurs, le souffle coupé par la chute, il ferait rougir le diable en personne. Ma conscience et ma dignité sont au bord de la pâmoison, mortifiées par les réactions physiques que provoque sur moi ce fâcheux incident. Ma séductrice intérieure, quant à elle, fait les yeux doux à mon vis-à-vis. La bouche en cœur, elle tortille du popotin, exaltée par la situation. Et cet imbécile au lieu de se relever, me regarde comme si j'étais une douce idiote. Bon, il n'a pas vraiment tort. De toute ma vie, je n'ai jamais eu un comportement aussi absurde. Je ne sais pas si le fait d'avoir obtenu mon diplôme m'a désinhibée. En tout cas, depuis ce matin, mon habituelle réserve semble s'être exilée au Pérou. D'ailleurs je pense que ma logique doit l'avoir accompagnée, un poncho bariolé sur le dos. Peut-être suis-je atteinte d'une maladie étrange ? Un trouble du comportement ? La schizophrénie ? Je n'en sais rien et je m'en moque ! Je me sens libre pour la toute première fois !
