Chapitre V
De l'eau dans le gaz !
Nous sommes finalement sortis de l'eau, calmés. L'atmosphère est nettement plus détendue. Nous sommes néanmoins gênés, ne sachant pas trop comment nous comporter. Alors qu'il allait prendre la parole, je me sens pousser dans le dos avec une telle force, qu'un instant je crois bien retourner faire un petit plongeon. Je me retourne et constate qu'une Kim So Eun folle furieuse me fait face. Si de la fumée lui sortait du nez et que deux cornes lui poussaient sur la tête, je ne m'en étonnerais pas plus que ça ! Elle a l'air tellement furieuse que ses yeux semblent avoir doublé de volume ! Elle s'avance vers moi, l'air mauvais et commence à me hurler dessus. Au fond de moi, je sais qu'elle a toutes les bonnes raisons d'être en colère, mais je ne comprends pas sa hargne. On dirait que j'ai volé l'urne mortuaire de sa mère pour en faire une litière à mon chat. Peut-être que finalement, ils sont plus que de simples amis ou collègues de travail. Dans tous les cas, je me prépare à en prendre pour mon grade. Et cette fois-ci, je me promets de ne pas répliquer. Je fais donc appel à mon self-control qui semble être aux abonnés absents depuis ce matin. J'inspire un grand coup et me prépare pour la bataille !
_ Êtes-vous cinglée ?!
_ Je crois que vous n'avez pas totalement tort. Je vous prie de m'excuser vous et Jun Ho. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je suis sincèrement désolée.
_ Vous pensez que je vais me contenter de vos excuses ? Avez-vous idée de ce qui se serait produit si vous aviez blessé Jun Ho ?! Vous êtes une imbécile et une inconséquente !
_ J'avoue que je n'ai pas pris les meilleures décisions… Mais je me suis excusée. Je suis vraiment désolée. Je n'ai aucune excuse, si ce n'est que je prends mon travail ici très à cœur et que je me suis laissée dépasser par mes émotions. J'espère que vous me laisserez une chance de me rattraper.
_ Vous ne comprenez pas n'est-ce pas ? Voilà pourquoi je déteste les européens. Vous vous croyez tellement supérieurs ! Votre comportement aurait pu couter la carrière de Jun Ho, la mienne et celle de Min. Vous n'êtes qu'une sale petite gamine mal élevée qui ne sait pas se contenir ! Vos parents ne vous ont-ils pas appris à vous comporter en société ?
_ Je… Bon. Je suis d'accord avec tout ce que vous dîtes. Néanmoins, je vous interdis de parler ou même d'évoquer mes parents. Est-ce clair ?
_ Donc je suis sensée me montrer respectueuse envers quelqu'un pour qui le respect n'est qu'optionnel ?
_ Je me suis déjà excusée envers vous ! Que puis-je faire d'autre ? Mon comportement est inadmissible et je ne peux que vous demander de bien vouloir passer l'éponge pour cette fois. Pour ma défense, je n'ai jamais été le genre de personne à faire tout ce qui lui passait par la tête. Je… Je suis habituellement discrète et je… Je ne sais pas pourquoi j'ai agi ainsi.
_ Evidemment, vous êtes habituellement une sainte et nous sommes donc la raison de votre attitude vulgaire ?
_ C'est à mon tour de vous demander si vous êtes stupide ! Je n'ai jamais dit ça !
Avant même d'avoir pu m'en vouloir pour cette nouvelle sortie malvenue, le claquement sec d'une gifle fait trembler ma mâchoire. Sous le choc, je regarde mon agresseur qui semble pleinement satisfaite. Elle semble tout sauf désolée ou repentante. Complètement abasourdie, je ne sais pas comment réagir. Je balbutie quelques mots qui restent au stade d'onomatopées inaudibles. Finalement, ma dignité sort de sa catatonie et brandit un point vengeur sous le nez de la Valkyrie. Je sens la colère, lentement mais sûrement, monter en moi. J'entends au loin ma conscience tenter de me raisonner mais je vois rouge. Alors que j'allais clairement exprimer ma façon de penser à Mademoiselle Tyson, elle entraîne Jun Ho, jusqu'ici aussi silencieux qu'une tombe, vers leur pick-up. En l'espace de quelques minutes, ils ont tous disparu. Entre temps, Tony m'a rejointe.
_ Qu'est-ce qui s'est passé ?
_ Elle m'a giflée !
_ Et toi tu as poussé notre mignon camarade dans l'eau ? Vous pensez tourner un film ? C'est du grand n'importe quoi…
_ Mais elle m'a GIFLÉE ?! Merci pour ton soutien…
_ Tu sais déjà que si j'avais été là, je l'aurais chiffonnée cette morue ! Il n'empêche que ton comportement est vraiment très étrange… Il y a quelque chose qui te turlupine ? Depuis ce matin tu es à cran. J'ai quitté un souris grise en France, je retrouve une panthère survoltée en Éthiopie…J'aime que tu te laisses enfin vivre, mais là… Tu grilles les étapes.
_ Je sais… J'ai l'impression de perdre la tête. Je ne me reconnais plus. Tu crois que je perds les pédales ?
_ Mais non ma caille. Tu te cherches. Depuis que je te connais, tu n'es toi-même qu'avec Laureen ou moi. Généralement, tu étouffes tes émotions au profit de celles des autres. Je pense que tu ne sais simplement plus comment les exprimer.
_ Si tu le dis, Freud !
Nous sommes finalement rentrés, l'après-midi bien entamée. Après m'être rafraichie, tout le monde s'est retrouvé pour le dîner. L'ambiance dans ce que j'appelle notre Q.G est plutôt bonne. J'ai l'impression que ma mésaventure n'a pas encore fait le tour du village. Ce n'est pas étonnant puisque le duo infernal n'est pas encore arrivé. Je suis bien placée, cernée par Tony d'un côté et Lawrens de l'autre. Nous discutons et je n'ose pas aborder le sujet qui me tracasse. Il va bien falloir que je parle à Lawrens de ce qui s'est passé plus tôt. Je préfère qu'il l'apprenne de moi plutôt que de So Eun. Alors que je m'apprête à rentrer dans le vif du sujet, la mégère, le lâche et Min font leur entrée. Après avoir salué tout le monde, ils s'installent à l'extrémité de la table. Kim So Eun m'ignore royalement, ses yeux passant à travers moi comme si j'étais transparente. Quant à Jun Ho, il me jette des coups d'œil discrets que je fais mine de ne pas voir. Tentant de les écarter de mon esprit, je reprends ma conversation avec Lawrens. Une fois servis, nous continuons à parler tout en dégustant un plat typiquement éthiopien. Il diffère grandement de ce que j'ai pu gouter des plats africains. Les différents mets sont directement déposés sur une galette. Même si le plat a l'air délicieux, je ne sais pas trop comment me servir. Lawrens rit de ma confusion et s'empare d'un morceau d'injera, la fameuse galette, et s'en serre de cuillère pour recueillir un peu de wat, sorte de ragout de légumes. Il me tend le petit cadeau et je croque dedans, me laissant donner la becquée, un peu intimidée. Les légumes fondent dans ma bouche et je lèche mes lèvres ne voulant en laisser aucune miette. Alors que j'allais tenter de reproduire la manœuvre délicate, Lawrens passe son pouce sur ma lèvre en riant, ôtant quelques restes de sauce oubliés. Je retiens de justesse un mouvement de recul. Puis emportée par la bonne humeur, je ris avec lui. Au même moment, j'entends résonner un grognement mesquin à l'autre bout de la table. Je tourne la tête vers So Eun qui chuchote à l'oreille de Jun Ho qui regarde dans notre direction. Je rougis, consciente qu'ils parlent de moi. Lorsqu'il se rend compte que je les observe Jun Ho hausse le sourcil d'un air narquois. Je passe le reste du dîner enfermée dans un mutisme dépité. Je me dépêche d'engloutir mon repas et prétexte une envie pressante pour m'échapper.
Installée devant mon bureau de fortune, j'essaie de ne pas penser à la discussion que So Eun ne manquera pas d'avoir avec Lawrens. Pour me changer les idées, je décide de me connecter sur skype. Par chance, Laureen est en ligne. Je m'empresse de lancer l'appel. Elle décroche à la seconde sonnerie.
_ Ma loutre !
_ Hello grande sœur ! Tu me manques déjà ! Alors raconte-moi, comment c'est ? Tout va bien ?
_ Oula, doucement ! Toi aussi tu me manques si tu savais ! C'est magnifique ! En revanche, tu ne devineras jamais qui est le fameux membre mystère de l'équipe !
_ Pourquoi ? C'est quelqu'un que je connais ?
_ Je crois oui ! Mais je te préviens tout de suite c'est loin d'être le garçon sympathique que tu crois…
_ Bon arrête de faire durer le suspense ! C'est qui ?!
_ Lee Jun Ho… Je crois qu'il fait partie d'un de ces boys band…
_ QUOI ?! Tu délires… Jun Ho ? Des 2PM ? LEE JUN HO ?
_ Ah, 2PM, voilà. Je ne me rapp…
_ Attends, tu me racontes que Jun Ho est actuellement avec toi ? Je comprends bien ?
_ Non, il n'est pas avec moi en ce moment. Encore heureux… Il est…
_ Oh Mon Dieu ! Je veux le voir ! S'il te plaît !
_ Comment veux-tu que je te le montre ? On n'est pas spécialement en bons termes… Et de toute façon tu veux que je fasse quoi ? Je ne vais pas me pointer dans sa chambre en lui demandant de faire un coucou à la webcam… C'est ridicule.
_ Bien… On verra ça plus tard. Raconte-moi tout ! Il est comment ? Aussi beau en vrai ?
_ Mouais… Il est pas mal…
_ Pas mal ? Tu es folle, ma pauvre vieille ! C'est un canon interstellaire !
_ Tu as toujours été dans l'exagération ! Il est… Mignon.
_ Tu me désespère ! Tu lui as parlé ? Il t'a répondu ?
_ Évidemment qu'il m'a répondu… Je le trouve pompeux mais pas au point de ne pas répondre aux gens qui lui parlent !
_ Scarlette, je t'en prie ! Demande-lui un autographe ou une photo ! Mieux, une photo dédicacée !
_ Non.
_ Scarlette ! Ma sœur adorée d'amour que j'aime. Je t'en supplie !
_ Je… Ça risque d'être compliqué.
_ Pourquoi ? C'est juste une signature…
_ Nous… Nous ne sommes pas en très bon terme… Nous avons eu… Quelques mots… Entre autre.
_ Hein ?! Comment ça ? Il t'a fait quelque chose ?
_ A vrai dire… Ce n'est pas tout à fait ça… Je… Je l'ai poussé dans l'eau.
_ Pardon ? Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Tu as bu ?
_ Non ! Mais j'aimerais mieux. Lui et son équipe n'arrêtaient pas de déranger notre travail. Et, enfin, je l'ai poussé dans une mare…
_ Tu es folle ?! Rendez-moi ma sœur. Avoue, c'est une blague ? Un poisson d'avril un peu en retard ?
_ Laureen. Ça suffit, je sais que j'ai fait n'importe quoi. Je m'en veux assez comme ça. Quand Lawrens le saura, je risque de venir te voir plus tôt que prévu.
_ Oh Mon Dieu. Tu es complètement cintrée ma pauvre Scarlette. J'espère que ça n'a pas été filmé sinon, tu risques de voir débarquer un troupeau excité de sasaengs en furie ! Elles vont te maudire sur dix générations, t'envoyer des rats morts par la poste et te crever les pneus, si ce n'est pas les yeux…
_ Mais il m'a rendu la pareille ! On s'est retrouvé tous les deux trempés comme des souches. Et il riait ! Il ne m'a pas giflée contrairement à sa folle furieuse de journaliste !
_ Quoi ?!
_ Rien, laisse tomber…
_ Donc, tu n'es pas en froid avec lui ! Tu peux m'avoir un autographe ! S'il te plaît !
S'en est suivi une suite de plaintes et lamentations auxquelles j'ai fini par céder…Je ne sais pas très bien comment je pourrais bien lui obtenir son satané autographe ! Peut-être en passant pas Min ? Éreintée après cette conversation, je décide d'aller me coucher. En à peine quelques minutes, un certain Jun Ho vient me rendre visite dans un rêve qu'un prête aurait certainement condamné.
[ Où suis-je ? Je marche mais mes pieds ne touchent pas le sol. Je l'appelle mais ma voix reste silencieuse. La musique. Seulement la musique. Obsédante, elle raisonne… Je respire, je bouge avec elle, pour elle… Je suis perdue. Je suis vivante. J'exulte. Je me vois. Mais je ne distingue rien de ce qui m'entoure. Je suis pourtant consciente de sa présence. Je sais qu'il est là, qu'il m'observe. Il joue avec moi et j'aime ça. Et cette musique, cette musique… Elle me possède, me rend ivre. Non c'est lui, lui qui me fait ressentir ses choses. Ses mains, elles me touchent, me caressent… Pourtant… Pourtant, je ne le vois pas. Il est insaisissable. Son corps frôle le mien, exacerbe mes sens. Son odeur m'ensorcelle, me rend ivre. Je ris mais aucun son ne vient perturber cette mélodie entêtante. Enfin ! Il est là, juste dans mon dos. Son souffle chaud caresse ma nuque, ses mains se posent sur mes hanches. Son contact fait crépiter ma peau. Nous nous mouvons à l'unisson au rythme hypnotique de cette litanie fascinante. Mon Dieu. C'est magique. J'implose, mon cœur se réjouit de cet instant. Ses mains glissent sur mon corps. Il est partout. Sa bouche, sa peau, sa langue. Il est sur moi, en moi. Nous sommes deux. Nous ne sommes qu'un. Le tempo s'accélère, mon souffle silencieux se fait heurté. Je me désagrège. Je meurs. Je vis. Sa voix résonne dans mon esprit. Il me dit que je suis à lui. Que je lui appartiens. Il a raison. Il a fait de mon corps un esclave plus que consentant. Il est mon pygmalion. Il modèle mon désir au gré de ses envies. J'ai chaud. Je tremble…]
Je me réveille en sursaut, les draps emmêlés autours de moi. En sueur et désorientée, je rougie quand la mémoire me revient. Honteuse, je regarde dans la chambre presque persuadée que quelqu'un a été témoin de ma déchéance ! Rassurée, je me sens stupide. Après tout, ce n'est qu'un rêve sans importance… N'est-ce pas ?
